Interview imaginaire avec Arthur Rimbaud
par Charactorium · Arthur Rimbaud (1854 — 1891) · Lettres · 5 min de lecture
C'est dans une chambre blanche de l'Hôpital de la Conception, à Marseille, qu'un automne 1891 Paul Verlaine retrouve l'ami qu'il croyait perdu aux confins de l'Afrique. La lumière du Sud tombe oblique sur le drap, sur la jambe qui n'est plus. Quinze ans ont passé depuis Stuttgart, depuis les coups de feu de Bruxelles, depuis qu'ils s'aimaient et se déchiraient dans les garnis de Londres. Verlaine vient sans reproche, seulement pour comprendre celui qui fut à seize ans le plus grand et qui, à vingt, s'est tu.
—Arthur, lorsque tu m'as récité Le Bateau ivre à Paris en 1871, j'ai cru qu'un marin parlait. Comment, toi, l'enfant des Ardennes, as-tu écrit cent vers d'océan ?
Toi qui as pâli en m'écoutant, Paul, tu sais bien que je n'avais alors jamais vu la mer. À Charleville, je n'avais que la Meuse boueuse et la bibliothèque où je dévorais les atlas et les récits de voyage. La mer, je l'ai inventée plus vraie que la vraie — les fleuves impassibles, les Peaux-Rouges criards, je les ai tirés de moi-même. J'avais seize ans et une rage de partir qui valait toutes les marées. Mon Bateau ivre, c'était ma carte de visite jetée à la face de vos Parnassiens guindés. Le poème devançait l'expérience : je voguais avant d'embarquer. Plus tard j'ai vu cent océans pour de bon, et aucun ne fut aussi houleux que celui que j'écrivis sans quitter ma chambre.
Le poème devançait l'expérience : je voguais avant d'embarquer.
—Tu as écrit Le Dormeur du val et Ma Bohème à seize ans aussi. D'où venait cette précocité qui nous écrasait tous, nous tes aînés ?
Précocité, tu dis ? Je dirais plutôt urgence. Le Dormeur du val, je l'ai composé en 1870, quand les Prussiens marchaient sur les Ardennes et qu'on ramassait des soldats morts dans l'herbe. Ce jeune homme aux deux trous rouges au côté droit, je l'ai vu en pensée si nettement que la chute s'est imposée seule. Ma Bohème, c'était mes fugues mises en sonnet — mon poing dans mes poches crevées, les étoiles pour auberge. Je ne travaillais pas comme vous, à limer la rime pendant des mois. Tout sortait d'un coup, brûlant. À cet âge, je n'avais pas peur d'écrire faux : je tranchais dans la langue comme dans du vif. La jeunesse était ma seule méthode, et je l'ai brûlée vite.
Je tranchais dans la langue comme dans du vif.
—Tu m'as un jour parlé du poète voyant. Dans ta lettre à Demeny, en mai 1871, tu écrivais qu'il fallait se faire voyant. Qu'entendais-tu par là ?
J'entendais ce que j'ai écrit noir sur blanc : le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Comprends bien le mot raisonné — il ne s'agissait pas de s'abrutir bêtement, mais de forcer en soi toutes les formes d'amour, de souffrance, de folie, pour atteindre l'inconnu. Le poète devait descendre plus bas et monter plus haut qu'aucun homme, quitte à se perdre. Je voulais une langue de l'âme pour l'âme, qui résume tout — parfums, sons, couleurs. Vous autres faisiez de jolis vers ; moi je voulais changer la vie. C'était une mystique et un programme. J'y ai cru jusqu'à m'y brûler les ailes, et tu as vu, mieux que personne, jusqu'où ce feu m'a mené.
Le poète devait descendre plus bas et monter plus haut qu'aucun homme.
—Te souviens-tu du dîner des Parnassiens où je t'avais introduit ? Tu ponctuais leurs vers d'un mot qui les fit blêmir. Pourquoi cette provocation ?
Comment l'oublier — c'est toi qui m'avais traîné là, fier de ta trouvaille des Ardennes. Ces messieurs lisaient leurs vers ronflants, et moi, gamin de seize ans, je lâchais mon « Merde ! » à chaque pied bien compté. Ils étaient scandalisés, ces poètes en gilet qui prenaient l'art pour une décoration de salon. Je n'avais ni leur fortune ni leurs manières, et je ne voulais pas de leur respectabilité. Leur perfection formelle puait l'embaumeur. J'arrivais sale, affamé, avec des poèmes qui valaient mille fois leurs sonnets léchés, et je le savais. La provocation, c'était ma seule arme de pauvre. Tu riais dans ton coin, toi — tu avais déjà compris que j'étais venu pour tout casser.
Leur perfection formelle puait l'embaumeur.

—Bruxelles, juillet 1873... ce revolver. Je n'en ai jamais reparlé. Que reste-t-il en toi de notre saison à deux, de Londres et de la Belgique ?
Il reste tout, et il ne reste rien. Nous étions deux damnés magnifiques, Paul — toi l'époux fuyant, moi le drôle qui te poussait toujours plus loin. Londres dans le brouillard, nos chambres glacées, les disputes et les réconciliations : c'était une saison en enfer, et j'ai donné ce titre à mon livre. Ce coup de feu à ton poignet, pardon, à mon poignet — je l'ai porté comme une blessure et comme un adieu. Je ne t'en veux pas. Nous nous aimions trop pour rester sages, et pas assez pour nous sauver. Tu m'avais quitté femme et fortune pour me suivre ; je t'ai mené à la prison de Mons. Quand je t'ai revu une dernière fois à Stuttgart en 1875, j'avais déjà la tête ailleurs. La poésie et toi, c'était la même histoire qui finissait.
Nous nous aimions trop pour rester sages, et pas assez pour nous sauver.
—Avant tout cela, tu fuyais sans cesse ta Charleville que tu appelais « Charlestown ». Cette première fugue à quinze ans, arrêté gare du Nord — raconte-moi.
Ah, Charleville, ma prison natale ! Une ville bête et propre, où ma mère régnait en caserne et où je suffoquais entre les bonnes manières et la messe. À quinze ans, je n'y tenais plus : j'ai sauté dans un train pour Paris sans le sou. On m'a cueilli à la gare du Nord, faute de billet, et jeté à la prison de Mazas comme un vagabond. C'est mon professeur Izambard qui est venu me tirer de là — le seul homme qui m'ait compris dans ce trou. Cette fugue fut la première d'une longue série : dès lors je n'ai plus cessé de partir. Marcher, fuir, recommencer. Ma mère m'enfermait ; les routes m'ouvraient les bras. J'avais des semelles de vent bien avant que tu m'affubles de ce nom.
Ma mère m'enfermait ; les routes m'ouvraient les bras.

—Ce surnom, « l'homme aux semelles de vent », je te l'ai donné moi-même. Cette marche perpétuelle, d'où te venait-elle, mon ami ?
De l'impossibilité de rester. Tu l'avais bien vu, toi qui peinais à me suivre sur les routes des Ardennes et de Belgique — je pouvais avaler trente, quarante kilomètres à pied sans fatigue, juste pour le plaisir de n'être nulle part. La marche était ma vraie poésie, celle qui ne s'écrit pas. Tant que je bougeais, j'étais libre ; immobile, j'étouffais. Enfant déjà je fuguais ; homme, j'ai marché à travers les Alpes, jusqu'à Vienne, jusqu'au Sud. Ce vent sous mes semelles m'a porté plus loin que toi ne l'imaginais — bien au-delà de l'Europe. Tu croyais que je fuyais quelque chose ; en vérité je courais vers un ailleurs qui n'existait peut-être pas.
La marche était ma vraie poésie, celle qui ne s'écrit pas.
—Et puis tu t'es tu. À vingt ans, plus un vers. On t'a su négociant à Harar, en Afrique. Comment as-tu pu abandonner ce don que les dieux t'avaient fait ?
Tu poses la question que tout Paris se pose, et que je trouve oiseuse. La poésie, je l'ai usée jusqu'à la corde, je n'avais plus rien à en tirer. Alors j'ai changé de vie comme on change de chemise. À Harar, je suis devenu marchand : café, peaux, gommes, ce que tu veux. Je pesais mes ballots à la balance, je tenais mes comptes, j'organisais des caravanes à travers le désert. Crois-tu que je regrette mes Illuminations que tu as publiées sans me consulter ? Non. Je gagnais ma vie à la sueur, dans un pays brûlant, parmi des hommes vrais. Vous, là-bas, vous me croyiez génie ou mort ; moi je comptais mes thalers. La littérature ? Une absurdité de jeunesse dont j'avais honte.
La poésie, je l'ai usée jusqu'à la corde, je n'avais plus rien à en tirer.
—Dans tes lettres à ta famille depuis Harar, tu disais t'ennuyer comme personne. Cette vie d'aventurier valait-elle vraiment l'exil et la solitude ?
Je m'ennuyais à mourir, c'est vrai, et je l'écrivais sans fard aux miens. Une existence sans famille, sans occupation intellectuelle, parmi les sots et les fièvres — quelle misère, parfois. Et pourtant je ne serais pas rentré pour un empire. J'avais soif d'horizons que la France ne pouvait me donner. J'ai vu des terres où nul Européen n'avait posé le pied, le Harar, le pays des Gallas, des routes que tu ne peux même pas rêver. Je me suis fait envoyer un appareil pour fixer ces visages et ces pierres. La solitude était le prix de cette liberté-là. Vois où elle m'a mené : sur ce lit, une jambe en moins, le corps rongé. Mais si c'était à refaire, Paul, je repartirais. L'immobilité m'aurait tué plus vite.
J'avais soif d'horizons que la France ne pouvait me donner.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Arthur Rimbaud. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.



