Dialogue imaginaire entre Socrate et Aspasie
par Charactorium · Aspasie (469 av. J.-C. — 399 av. J.-C.) · Lettres · Philosophie · 5 min de lecture

C'est dans la demeure de Périclès, non loin de l'Agora, que je retrouve Aspasie en cette fin d'après-midi de l'an 440 av. J.-C. La lumière oblique tombe sur les rouleaux de papyrus alignés le long du mur, et l'odeur du vin coupé d'eau flotte encore, restes du symposium de la veille. Voilà des années que je viens l'écouter, parfois avec mes disciples ; aujourd'hui je viens seul, non pour débattre, mais pour comprendre celle dont j'ose dire qu'elle m'a enseigné l'art de bien parler.
—Aspasie, toi qui viens de Milet et que la loi tient pour étrangère, comment as-tu ouvert ta porte à des hommes comme moi ?
Tu le sais mieux que quiconque, Socrate, puisque tu franchis ce seuil depuis des années avec tes jeunes gens. Étant métèque, je n'ai jamais eu à porter le poids qui écrase l'épouse athénienne, cloîtrée dans le gynécée. Cette exclusion, j'en ai fait ma liberté. On vient ici parce qu'on y parle sans masque : Anaxagore interroge le ciel, Phidias le marbre, et vous autres l'âme. Je ne préside rien ; j'écoute, je relance, je force chacun à préciser sa pensée. Née à Milet, j'ai grandi dans une cité qui ne craignait pas les idées venues d'ailleurs. Athènes m'a reçue avec méfiance, mais Athènes est venue s'asseoir chez moi.
Cette exclusion des femmes, moi l'étrangère, j'en ai fait ma liberté.
—On murmure que le discours funèbre de Périclès serait sorti de ta bouche. Toi qui m'as tant appris, dis-moi : qu'y a-t-il de vrai ?
Tu me tends un piège, cher Socrate, toi qui répètes à tes disciples que je t'ai formé à la rhétorique. Disons ceci : Périclès et moi façonnons ensemble ses paroles, phrase après phrase, comme le potier reprend l'argile. Quand la cité pleure ses morts, il ne suffit pas de dire la douleur ; il faut la transformer en fierté d'être Athénien. Voilà ce que je cherche : que le logos console et élève en même temps. Est-ce lui qui parle, est-ce moi ? La parole appartient à celui qui l'ose devant l'ekklesia, et cet honneur, à jamais, restera le sien. Mais si tu me demandes qui a pesé chaque mot dans la nuit, alors tu connais déjà ma réponse.
Il ne suffit pas de dire la douleur ; il faut la transformer en fierté d'être Athénien.
—Tu parles du logos comme d'un instrument. Pour toi qui manies la parole, qu'est-ce que persuader vraiment un homme ?
Persuader n'est pas tromper, Socrate — je sais que tu guettes cette confusion. Persuader, c'est conduire l'autre par un chemin qu'il croit tracer lui-même. Tu procèdes ainsi avec tes questions : tu ne donnes rien, tu fais accoucher. Moi je crois que la rhétorique est un pouvoir aussi réel que celui du stratège, et plus durable, car les armées se dispersent mais un discours demeure dans les mémoires. Le danger, c'est qu'une belle parole peut servir le vrai comme le faux. Voilà pourquoi je répète à ceux qui viennent ici que l'art de parler sans le souci du juste n'est qu'une flatterie. Tu vois : nous ne sommes pas si loin l'un de l'autre.
Les armées se dispersent, mais un discours demeure dans les mémoires.
—Il y a une chose que ta liberté ne t'a pas donnée : épouser Périclès. La loi de 451 vous en empêche. Cela te pèse-t-il ?
L'ironie ne t'échappe pas, je le vois à ton sourire. Cette loi de 451, réservant la citoyenneté aux enfants de deux parents athéniens, c'est Périclès lui-même qui l'a fait voter — avant de m'aimer. Le voilà pris à son propre filet. Notre union ne sera jamais scellée par la cité, et notre fils, Périclès le Jeune, ne porte pas le nom de citoyen. Cela me blesse pour lui, non pour moi ; l'enfant paie une règle qu'il n'a pas écrite. Mais je ne pleure pas sur un contrat. Ce qui nous lie ne tient dans aucun registre d'archonte. Il me consulte sur la cité, il m'écoute sur les hommes — quel époux offre cela à une épouse enfermée ?
Cette loi, c'est Périclès lui-même qui l'a votée — le voilà pris à son propre filet.
—Les comédiens ne t'épargnent pas. Aristophane te nomme au théâtre, la foule rit de toi. Comment vis-tu ces railleries ?
Ah, les poètes comiques ! Ils font de moi la cause de toutes les guerres, comme si une femme de Milet tenait dans sa main les flottes et les hoplites. Quand on veut frapper Périclès sans oser l'attaquer de front, on me frappe, moi. C'est un hommage détourné : on ne raille que ce qu'on craint. On me nomme hétaïre pour salir, et le mot, sur les lèvres du public, devient une injure. Je le porte pourtant sans honte : je suis une compagne cultivée, non une épouse muette. Toi, Socrate, tu connais le prix de la moquerie publique ; on rit aussi de toi sur les tréteaux. Nous partageons ce sort : être trop visibles pour une cité qui préfère les femmes et les sages silencieux.
On ne raille que ce qu'on craint ; leurs moqueries sont un hommage détourné.

—On t'a traînée devant l'Héliée, accusée d'impiété. J'ai su que Périclès pleura devant les juges. Que s'est-il joué là ?
Ce procès n'avait rien à voir avec les dieux, Socrate, tu le devines. L'asebeia, l'impiété, n'était qu'un manteau jeté sur une haine politique : atteindre Périclès en frappant ses proches, moi, puis Phidias, puis Anaxagore. Devant le tribunal, j'ai vu un homme d'État, le premier d'Athènes, s'abaisser à supplier, les larmes aux yeux, pour une étrangère. Cela ne se fait pas ; un stratège ne pleure pas. Et pourtant il l'a fait, et j'ai été acquittée. Je te confie ceci, à toi seul : ce jour-là j'ai eu peur, non de mourir, mais de le voir se briser pour moi. Garde-toi, cher ami, de la cité quand elle habille sa vengeance en piété.
L'impiété n'était qu'un manteau jeté sur une haine politique.
—Lorsque tu m'as reçu avec mes disciples, tu admettais aussi des femmes à t'écouter. N'était-ce pas braver toute la cité ?
Tu te souviens donc de ces après-midi où tes intimes amenaient leurs épouses, chose inouïe dans Athènes. Oui, je les recevais. À quoi bon une paideia, cette éducation qui doit former l'être tout entier, si elle s'arrête au seuil du gynécée ? Je ne prêche pas la révolte ; je montre seulement qu'une femme peut raisonner, argumenter, tenir tête. Les maris grondaient d'abord, puis revenaient — car leurs femmes rentraient plus fines, meilleures conseillères. Je ne renverse pas l'ordre, je l'entrouvre. Une porte entrebâillée laisse passer plus de lumière qu'on ne croit. Et toi qui interroges les puissants sur l'agora, tu sais qu'une simple question, bien posée, ébranle plus qu'une armée.
Je ne renverse pas l'ordre, je l'entrouvre — une porte entrebâillée laisse passer bien de la lumière.

—Tu es admise aux symposiums, ces banquets d'hommes autour du vin. Qu'y cherches-tu que le salon ne t'offre pas ?
Le symposium est un autre théâtre, Socrate — tu y brilles plus que moi, il faut l'avouer. Le vin délie les langues et révèle les hommes tels qu'ils sont, une fois tombé le masque de la place publique. Là, entre la kylix qui circule et la lyre qui accompagne les vers, on parle d'amour, de justice, de la mort, sans les prudences du jour. Une femme n'y a jamais sa place ; on m'y tolère parce que je sais tenir un propos et rendre coup pour coup. Ce que j'y cherche ? La vérité des êtres quand ils se croient libres. On apprend plus d'un homme en une soirée de vin qu'en dix jours d'affaires publiques.
On apprend plus d'un homme en une soirée de vin qu'en dix jours d'affaires publiques.
—Tes propres traités sur l'art de persuader, on dit qu'ils circulent. Que veux-tu léguer à ceux qui te liront après le banquet ?
Léguer est un grand mot pour quelques rouleaux de papyrus qu'on se prête et qu'on recopie mal. Je note ce que j'observe : comment un discours saisit une foule, pourquoi tel argument porte et tel autre glisse. Ce ne sont pas des règles figées, mais des remarques, comme un médecin consigne ses malades. Ce que je voudrais transmettre, c'est moins une méthode qu'une exigence : ne jamais séparer la beauté du discours de la justesse de la pensée. Toi, tu ne écris rien, tu te fies à la parole vive — et peut-être as-tu raison, car l'écrit se fige tandis que la question demeure vivante. Qu'importe qui gardera mon nom : que reste l'idée qu'une femme, à Milet née, a pensé le logos.
Ne jamais séparer la beauté du discours de la justesse de la pensée.
—Une dernière chose, Aspasie : au soir de tes journées, entre le foyer et l'éclat public, où te sens-tu le plus toi-même ?
Question de philosophe, celle-là, qui cherche l'âme sous les rôles. Le matin, je gouverne la maison, les esclaves, les rouleaux ; l'après-midi, je discute avec vous ; le soir, je brille au banquet. Mais me demandes-tu où je respire vraiment ? C'est dans l'instant fragile où une pensée se forme entre deux esprits, quand ni toi ni moi ne savons encore où elle mène. Ni épouse, ni courtisane, ni maîtresse d'école — rien de ce que la cité voudrait m'assigner. Je suis une voix qui cherche, comme la tienne. Voilà pourquoi tu reviens, je crois : nous sommes deux étrangers dans notre propre ville, toi par tes questions, moi par ma naissance.
Nous sommes deux étrangers dans notre propre ville : toi par tes questions, moi par ma naissance.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Aspasie. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


