Interview imaginaire avec Bertha von Suttner
par Charactorium · Bertha von Suttner (1843 — 1914) · Société · Lettres · Politique · 6 min de lecture

Vienne, hiver 1913. Dans un salon feutré du château de Harmannsdorf, une vieille dame aux cheveux blancs relevés en chignon nous reçoit près d'un secrétaire encombré d'épreuves et de lettres. À soixante-dix ans, celle que l'Europe surnomme la « reine de la paix » a la voix posée de qui a passé sa vie à convaincre des ministres — et l'ironie tranquille de qui n'a jamais été entendue assez vite.
—Comment est né ce roman qui a fini par porter votre nom dans toute l'Europe ?
Il est né d'une révolte, pas d'un projet littéraire. J'avais vu de trop près ce que Sadowa avait laissé derrière elle en 1866 : des familles brisées, des colonnes de blessés, et par-dessus, les dépêches triomphales des états-majors qui parlaient de gloire. Alors j'ai décidé de donner la parole à ceux qu'on ne cite jamais dans les rapports de victoire — les blessés dans la boue, les veuves sur le seuil. J'ai écrit Die Waffen nieder ! à la première personne, par la bouche d'une aristocrate qui traverse plusieurs guerres et en ressort dépouillée de toutes ses illusions. On me reproche mon réalisme ; c'est précisément lui que je voulais, car la guerre ornée de drapeaux ne choque personne. Seule la guerre nue peut réveiller une conscience endormie.
La guerre ornée de drapeaux ne choque personne ; seule la guerre nue peut réveiller une conscience.
—Vous souvenez-vous de l'accueil qu'on a réservé à ce livre lorsque vous l'avez proposé ?
Oh, mon éditeur tremblait ! Le sujet — l'horreur de la guerre décrite par une femme — lui semblait trop scandaleux pour son catalogue. Il n'a consenti à l'imprimer qu'à une condition presque humiliante : que je m'engage à racheter moi-même mille cinq cents exemplaires. J'ai signé sans hésiter, car je savais que ces pages trouveraient leurs lecteurs. Elles les ont trouvés au-delà de toute mesure : traduit en une douzaine de langues, le roman est devenu ce qu'on n'attendait pas d'un livre de dame. Tolstoï lui-même l'a comparé à La Case de l'oncle Tom et a osé dire qu'il pourrait changer le cours de l'histoire européenne. Venant de lui, ce mot m'a donné plus de courage que dix congrès. Un éditeur frileux avait failli étouffer tout cela pour quelques florins d'avance.
—Beaucoup ignorent que votre chemin a croisé celui d'Alfred Nobel. Comment cette rencontre s'est-elle produite ?
Par une annonce dans un journal, comme on cherche une gouvernante ! En 1876, un monsieur très riche établi à Paris cherchait une secrétaire polyglotte pour tenir sa correspondance. Ce monsieur, c'était Alfred Nobel, l'homme de la dynamite. Je suis restée quelques jours seulement à son service — le cœur me tirait déjà vers Vienne, vers Arthur, que j'ai épousé presque en fuyant. Mais de ces quelques journées est née une amitié qui a duré vingt ans, tout en lettres, jusqu'à sa mort en 1896. Nous étions faits pour nous heurter : lui fabriquait la force la plus destructrice de son siècle, moi je rêvais de la rendre inutile. Et pourtant nous nous comprenions. Il y avait chez cet homme mélancolique une inquiétude morale que peu lui soupçonnaient sous sa fortune d'industriel.
Lui fabriquait la force la plus destructrice de son siècle, moi je rêvais de la rendre inutile.
—Que lui écriviez-vous, dans ces lettres, pour tenter de le rallier à votre cause ?
Je ne le ménageais pas. Je lui rappelais qu'il avait mis entre les mains des hommes une force capable de détruire des nations entières, et je le pressais d'employer sa fortune et son intelligence à rendre la guerre impossible — ou du moins si effroyable que les gouvernements reculeraient devant elle. Lui me répondait avec ce paradoxe qui lui était cher : peut-être ses explosifs feraient-ils plus pour la paix que tous mes congrès, en rendant la guerre trop terrible pour être menée. Nous n'étions jamais tout à fait d'accord. Mais quand j'ai appris, après sa mort, qu'il avait inscrit dans son testament un prix pour ceux qui œuvrent à la fraternité des peuples, j'ai compris que nos lettres n'avaient pas été des mots jetés au vent. Une graine, semée dans une conscience, met parfois vingt ans à lever.
—On vous a vue interpeller directement des empereurs et des ministres. Comment une telle audace était-elle possible pour une femme de votre temps ?
Par un privilège que je n'ai pas choisi et que j'ai décidé de retourner en arme. Je suis née comtesse Kinsky, dans cette haute noblesse autrichienne où l'on apprend les langues, les manières et l'art d'entrer dans un salon sans se faire annoncer deux fois. Ce rang m'ouvrait les portes des cours et des conférences diplomatiques où une roturière, si brillante fût-elle, n'aurait jamais été reçue. Alors j'y suis entrée, non pour y danser, mais pour y glisser une pétition dans la main d'un souverain ou d'un chancelier. Mes robes à voilettes de la Belle Époque furent mon meilleur passeport. Une partie de mon milieu s'en est offusquée — une comtesse qui parle de désarmement, quelle inconvenance ! Mais on m'écoutait, et c'est tout ce qui m'importait.
Mes robes à voilettes furent mon meilleur passeport pour porter le désarmement jusqu'aux souverains.

—Quelle solution concrète réclamiez-vous à ces gouvernements que vous approchiez de si près ?
Une chose simple à énoncer, difficile à obtenir : l'arbitrage international. Que deux États en querelle, plutôt que de mobiliser leurs armées, soumettent leur différend à un tribunal neutre dont ils s'engageraient d'avance à respecter la sentence. Je le répétais partout : le désarmement n'est pas une utopie ; les nations qui ont eu recours à l'arbitrage ont prouvé qu'un conflit grave peut se régler sans verser une goutte de sang. Ce que quelques États ont accompli, tous le peuvent, pourvu qu'ils en aient la volonté. À La Haye, en 1899 puis en 1907, j'ai vu vingt-six puis quarante-quatre gouvernements s'asseoir enfin autour d'une table et fonder une Cour permanente. C'était encore fragile, timide, incomplet — mais pour la première fois l'idée avait un toit et une adresse.
—En 1905, vous êtes devenue la première femme à recevoir le prix Nobel de la paix. Qu'avez-vous ressenti en l'apprenant ?
J'avais soixante-deux ans, et je crois que la surprise fut moindre que l'émotion. On me nommait déjà, dans les journaux, la « reine de la paix » — titre flatteur et un peu encombrant, car les reines n'ont pas d'armée et je n'en voulais aucune. Recevoir ce prix des mains d'un comité, dans ce testament que j'avais peut-être contribué à inspirer, avait pour moi le goût d'une boucle qui se referme : Nobel, la dynamite, nos lettres, et au bout, la paix récompensée par la fortune même qui venait des explosifs. Qu'une femme fût la première à monter sur cette estrade avait aussi son prix. Je savais que derrière moi, d'autres viendraient — et qu'on ne pourrait plus dire que ces questions n'étaient pas l'affaire des femmes.
Reine sans armée : les reines de la paix n'en veulent aucune.

—Que vouliez-vous dire, au fond, dans le discours que vous avez prononcé à Christiania ?
Je voulais arracher notre cause au soupçon de sentimentalité. Devant ce public de Christiania, en 1906, j'ai voulu dire une chose et une seule, mais avec force : le mouvement pour la paix n'est pas le rêve de quelques idéalistes isolés, c'est la réponse rationnelle et nécessaire d'une humanité qui comprend que la guerre moderne, avec ses armes nouvelles, ne peut plus conduire qu'à la destruction de la civilisation elle-même. Voilà tout mon propos. On nous traite de rêveuses ; or ce sont les militaristes qui rêvent, eux qui imaginent des victoires propres avec des canons de plus en plus puissants. Ma conviction, celle que j'ai portée dans chaque article et chaque lettre, est que la guerre n'est pas une fatalité : c'est une institution que les hommes ont créée et que les hommes peuvent abolir.
—Vous parlez d'armes nouvelles qui pourraient détruire la civilisation. Craignez-vous que l'Europe coure vraiment à la catastrophe ?
Je la crains chaque matin, en lisant mes journaux à la plume encore froide. Tout ce que je vois autour de moi m'y ramène : les budgets militaires qui gonflent, les alliances qui se nouent comme des cordes autour d'un cou, les nationalismes qui font passer la haine pour de la vertu. Nous appelons cela la Belle Époque, et il est vrai que l'industrie prospère et que les salons brillent. Mais sous ce vernis, on forge. J'ai vu de mes yeux ce que Sadowa et la guerre de 1870, avec ses cent quatre-vingt mille morts, ont fait aux hommes ; et les armes ont depuis progressé bien plus vite que les consciences. Si les gouvernements ne saisissent pas très vite la main que leur tend l'arbitrage, je redoute une conflagration devant laquelle toutes nos guerres passées ressembleront à des escarmouches.
Nous appelons cela la Belle Époque ; mais sous ce vernis, on forge.
—Après une vie entière consacrée à ce combat, avez-vous le sentiment d'avoir accompli ce que vous vouliez ?
Accompli ? Non. Semé, peut-être. J'ai passé des décennies à ma table de travail, la plume à la main du matin au soir, à écrire des articles, à corriger les épreuves de ma revue Die Waffen nieder !, à répondre à des militants de toute l'Europe et d'Amérique. J'ai fondé à Vienne une Société pour la paix, arraché quelques conférences aux gouvernements, vu naître une Cour d'arbitrage. Ce sont des fondations, pas encore un édifice. Ma crainte est de partir avant d'en voir les murs s'élever — ou pire, de partir juste à l'instant où tout risque de s'effondrer. Mais je me console d'une chose : les idées ont la vie plus longue que les femmes qui les portent. Si l'on me lisait encore dans un siècle, je voudrais qu'on y trouve non une prophétesse, mais une preuve : la paix pouvait être choisie.
Les idées ont la vie plus longue que les femmes qui les portent.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Bertha von Suttner. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


