Interview imaginaire avec Caracalla
par Charactorium · Caracalla (188 — 217) · Politique · 6 min de lecture
C'est dans les jardins du palais d'Antioche, en cette année 216, que Julia Domna retrouve son fils un soir d'été, à la veille de la campagne contre les Parthes. Les lampes à huile éclairent une table couverte de dépêches venues des provinces, et l'on entend au loin les exercices de la garde. Mère et fils se connaissent mieux que quiconque : elle l'a vu naître à Lugdunum, elle a tenu Géta mourant dans ses bras, et elle administre désormais sa correspondance impériale. Ce soir, elle vient chercher l'homme derrière la pourpre.
—Bassianus, ton édit de 212 a fait de tous les hommes libres de l'Empire des citoyens. Qu'as-tu voulu accomplir en signant pareille loi ?
Mère, j'ai voulu que l'Empire ne fût plus une mosaïque de privilégiés et de sujets. En accordant la civitas à tous les hommes libres, du Rhin aux sables d'Égypte, j'ai fait monter vers les dieux de Rome la prière de millions de bouches nouvelles — car un citoyen honore nos temples et nos lois. Les juristes appellent cela la Constitutio Antoniniana ; moi, je l'ai pensée comme un acte de piété autant que de gouvernement. Que l'on naisse à Carthage, à Antioche ou sur le Palatin, on relève désormais du même droit. Certains murmurent que je cherchais surtout à élargir l'assiette de l'impôt sur les héritages et les affranchissements ; je ne le nierai pas devant toi. Mais qui d'autre, avant moi, a osé faire de l'étranger un Romain d'un seul trait de plume ?
Qui, avant moi, a osé faire de l'étranger un Romain d'un seul trait de plume ?
—Pourtant, on me dit que certains, les dediticii, demeurent à l'écart de ta faveur. Pourquoi cette exception, mon fils ?
Tu touches là un point que mes secrétaires ont longuement débattu, mère. La citoyenneté que j'ai donnée embrasse les hommes libres, mais non ceux que l'on nomme dediticii — ces peuples rendus, soumis par les armes et sans cité, qui n'ont pas encore mérité d'entrer dans la communauté romaine. On ne verse pas le vin nouveau dans une outre crevée. Le droit de cité n'est pas seulement un privilège, c'est une discipline : il faut savoir porter le nom d'Antoninus, payer ses impôts, répondre devant nos tribunaux. Le texte que l'on recopie jusque dans les officines d'Égypte, sur des feuilles de papyrus que l'on conserve aux archives, réserve donc cette nuance. J'ai ouvert grand la porte de Rome ; je n'ai pas pour autant aboli toute frontière entre celui qui se soumet et celui qui adhère.
—Bassianus... je dois te le demander. Ce jour-là, Géta est mort entre mes bras, dans mes propres appartements du Palatin. Comment as-tu pu ?
Mère, ne crois pas que cette image m'ait quitté un seul jour. Mais comprends ce que tu sais mieux que personne : l'Empire ne souffre pas deux têtes. Dès la mort de notre père à Eboracum, Géta et moi avons partagé le pouvoir comme deux loups dans une même fosse — gardes séparées, repas séparés, le palais coupé en deux. L'un de nous devait périr pour que Rome ne se déchirât point dans une guerre civile. J'ai frappé le premier parce que je savais qu'il y songeait aussi. Tu m'as maudit, je le sais, et ce sang restera entre nous jusqu'au bûcher. Mais j'ai préféré le crime d'un frère à la ruine d'un Empire. Les soldats, eux, m'ont compris : ils ne voulaient qu'un seul maître.
J'ai préféré le crime d'un frère à la ruine d'un Empire.
—Et tu as voulu effacer jusqu'à son nom des monuments, des monnaies, des actes. Fallait-il aussi tuer sa mémoire, mon enfant ?
Oui, mère, et je sais quelle blessure cela ajoute à la tienne. Mais un mort dont on garde le nom devient un étendard pour les mécontents. Tant que le visage de Géta souriait sur les arcs et les aurei, il vivait dans la bouche des sénateurs qui me haïssaient. J'ai donc ordonné la damnatio memoriae : qu'on burine son nom des inscriptions, qu'on refonde les monnaies, qu'on gratte son image des peintures. Ce ne fut pas la haine d'un frère, mais la prudence d'un empereur. Des milliers de ses partisans, dit-on, ont suivi le même chemin — je ne les compte plus. Toi seule as gardé le droit de le pleurer dans le secret ; mais en public, mère, il ne devait plus rien rester de lui. Un Empire ne se gouverne pas avec deux mémoires rivales.
—Changeons de sujet, veux-tu. Tes soldats t'ont surnommé d'après ce manteau gaulois que tu ne quittes jamais. D'où te vient ce goût ?
Ah, ce caracallus ! Les Romains de vieille souche pincent les lèvres en le voyant — un manteau à capuchon venu des Gaules, vêtement de paysan et de soldat, sur les épaules de leur empereur ! Mais c'est précisément ce qui me plaît, mère. J'en ai fait tailler à la coupe romaine et j'en ai distribué au peuple : qu'ils sachent que leur prince ne se drape pas dans la toge des oisifs. Tu m'as souvent reproché de dédaigner les habits de cour. Mais quand je marche sous la pluie de Germanie au pas de mes légions, ce capuchon me tient chaud comme au dernier de mes fantassins. Le surnom est moqueur dans la bouche des sénateurs ; dans celle des soldats, il sonne comme un titre d'honneur. Je le porte donc d'autant plus volontiers.
Que leur prince ne se drape pas dans la toge des oisifs.
—On me rapporte que tu manges le pain de munition et dors sous la tente, comme le dernier légionnaire. Tiens-tu cela de ton père ?
De lui, oui, mais aussi de mon propre cœur, mère. Septime Sévère, sur son lit de mort à Eboracum, nous avait recommandé de nous entendre et d'enrichir les soldats — du reste, peu lui importait. J'ai retenu la seconde leçon. Aux camps, je creuse la tranchée avec mes hommes, je porte mes armes sur les longues marches, je partage leur lard et leurs lentilles. Le matin, un peu de pain et de fromage me suffisent ; je laisse les banquets aux empereurs que la mollesse a perdus. Quand un général mange ce que mange son soldat et marche où il marche, ce soldat se ferait tuer pour lui. Mon trône ne repose ni sur le Sénat ni sur la plèbe : il repose sur les légions. Aussi est-ce avec elles que je veux vivre, et non dans la soie du Palatin.
—Lors de ton séjour à Alexandrie, tu as déposé ta cuirasse sur le tombeau d'Alexandre. Que cherchais-tu auprès de ce mort si ancien ?
Alexandre n'est pas un mort pour moi, mère — c'est un modèle vivant. À Alexandrie, je suis descendu jusqu'à son sépulcre et j'y ai laissé ma propre cuirasse et mes anneaux, comme un fils dépose une offrande sur l'autel de son aïeul. Aucun homme n'a porté les armes romaines, ou plutôt macédoniennes, aussi loin que lui. J'ai formé des phalanges à son exemple, armées de la longue pique, et j'aime qu'on dise que je lui ressemble par le port de tête. Toi qui m'as vu enfant pencher la nuque sur la gauche, tu souris peut-être — mais cette inclinaison, on me la prête à présent comme la sienne. Conquérir l'Orient, soumettre les Parthes là où il soumit les Perses : voilà l'ouvrage que je médite. Si les dieux me prêtent vie, je marcherai sur ses traces jusqu'au bout du monde.
—Et pourtant, dans cette même Alexandrie que tu vénères, le sang a coulé par milliers. Comment l'as-tu pu, après pareille dévotion ?
Tu mets le doigt sur ce que les Grecs ne me pardonneront pas. Les Alexandrins sont un peuple à la langue trop leste : ils ont composé contre moi des satires, ils ont raillé la mort de Géta, ils m'ont traité de fratricide dans leurs théâtres. J'étais venu en pèlerin ; ils m'ont reçu en bouffon. J'ai laissé mes légionnaires châtier la ville — leur jeunesse en armes fut passée au fil de l'épée, les quartiers livrés au pillage. Fut-ce trop ? Peut-être. Mais un empereur que l'on moque impunément est déjà à demi renversé. On respecte celui que l'on craint. J'ai aimé Alexandrie pour son grand mort ; je l'ai punie pour ses vivants insolents. Les deux sentiments ne se contredisent pas dans le cœur d'un prince : ils s'y tiennent côte à côte, comme la main qui offre et la main qui frappe.
—Demain, tes légions marchent contre les Parthes. Tu sais que je crains pour toi, Bassianus. Pourquoi risquer ta personne si loin de Rome ?
Parce que c'est là, mère, que se gagne la gloire qu'aucun édit ne donne. Les Parthes sont le seul ennemi digne de Rome à l'orient, et Alexandre lui-même n'a dompté la Perse qu'en s'y portant en personne. J'ai tenté d'obtenir leur roi par une alliance, un mariage même ; puisqu'on m'a éconduit, ce sera par le fer. Crassus jadis y laissa ses aigles près de Carrhes ; je veux les reprendre et venger cette vieille honte. Ne crains rien : je suis entouré de ma garde et de mes préfets, et un empereur qui partage la tente de ses soldats n'est jamais seul. Tu administres si bien mes lettres pendant que je guerroie que l'Empire ne sent même pas mon absence. Garde-moi seulement Rome et les dieux ; je te rapporterai l'Orient.
—Tu te fies beaucoup à tes préfets du prétoire. Es-tu sûr, mon fils, de bien connaître ceux qui veillent si près de ton sommeil ?
Voilà une inquiétude de mère, et je la chéris. Le préfet du prétoire est l'homme le plus puissant de l'Empire après moi : il commande ma garde, lit mes ordres, tient mes nuits entre ses mains. Aussi est-il vrai qu'on ne saurait trop peser le cœur de tels hommes. Mais que veux-tu que je fasse ? Un empereur qui se croit cerné de traîtres ne dort plus et ne règne plus. Je préfère commander la crainte par la crainte : qu'ils me sachent prompt à frapper, comme l'ont appris Géta et les Alexandrins. Mes soldats m'aiment, et tant que les légions sont à moi, nul préfet n'osera lever la main. Tu veilles sur mes lettres, mère ; laisse-moi veiller sur mes prétoriens. Entre nous deux, l'Empire est mieux gardé qu'aucun palais ne le fut jamais.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Caracalla. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.



