Interview imaginaire avec Catharine MacKinnon
par Charactorium · Catharine MacKinnon (1946 — ?) · Société · Philosophie · Politique · 6 min de lecture

Ann Arbor, un après-midi d'automne. Dans son bureau de la University of Michigan Law School, encombré de recueils de jurisprudence annotés et de mémoires juridiques, Catharine MacKinnon reçoit sans détour. Le regard aigu, la parole taillée comme un brief d'audience, elle parle du droit comme d'un champ de bataille — le sien.
—Avant vous, disait-on, le harcèlement sexuel n'avait pas de nom juridique. Comment en êtes-vous venue à le nommer ?
Il existait, bien sûr — dans chaque bureau, chaque atelier, chaque relation où un homme détenait le pouvoir de renvoyer une femme. Ce qui manquait, c'était le mot du droit. En 1979, dans Sexual Harassment of Working Women, j'ai écrit une chose simple : ces conduites ne sont pas des maladresses privées, ce sont l'imposition non désirée d'exigences sexuelles dans une relation de pouvoir inégal. J'ai pris le Titre VII du Civil Rights Act de 1964, ce texte qui interdit la discrimination fondée sur le sexe, et j'ai montré que le harcèlement en était une forme. Sept ans plus tard, la Cour suprême, dans Meritor Savings Bank v. Vinson, a repris l'argument. Nommer, pour une juriste, ce n'est pas décrire : c'est rendre attaquable.
Nommer, pour une juriste, ce n'est pas décrire : c'est rendre attaquable.
—Vous parlez de « pouvoir inégal ». Que recouvre exactement cette notion dans votre théorie ?
Prenez la définition que je donnais en 1979 : le harcèlement, c'est l'usage d'un pouvoir tiré d'une sphère sociale pour arracher des bénéfices ou infliger des privations dans une autre. Le patron ne vous désire pas d'abord, il vous tient. Son autorité sur votre salaire devient une autorité sur votre corps. Voilà pourquoi j'ai toujours refusé qu'on traite ces affaires comme des histoires de séduction qui aurait mal tourné. La séduction suppose deux volontés à égalité ; le harcèlement suppose précisément qu'elles ne le sont pas. C'est ce déséquilibre — le patriarcat logé jusque dans le contrat de travail — que le droit refusait de voir, parce qu'il avait été écrit par ceux qui en profitaient.
Le patron ne vous désire pas d'abord, il vous tient.
—Vous distinguez une égalité « formelle » d'une égalité « substantielle ». Pourquoi cette distinction vous paraît-elle décisive ?
Parce que traiter tout le monde pareil, quand tout le monde ne part pas du même point, ce n'est pas égaliser : c'est graver l'inégalité dans le marbre en lui donnant l'air de la neutralité. L'égalité formelle demande qu'on applique la même règle à l'homme et à la femme. Mais si la femme porte l'enfant, subit le viol, encaisse le harcèlement, alors la même règle produit des effets opposés. L'égalité substantielle, elle, part des rapports de pouvoir réels. C'est le cœur de Toward a Feminist Theory of the State, en 1989 : le droit ne tombe pas du ciel, il a un point de vue, et ce point de vue a longtemps été celui de l'homme se prenant pour la mesure de l'humain.
Appliquer la même règle à des situations inégales, ce n'est pas égaliser, c'est graver l'inégalité dans le marbre.
—Dans ce même ouvrage de 1989, vous écrivez que l'État lui-même a un sexe. Que voulez-vous dire ?
Je l'ai formulé sans détour : « The state, expressed through law, institutionalizes the power of men over women through its definition of gender. » L'État n'est pas un arbitre planant au-dessus de la mêlée. À travers ses lois, il fabrique le genre et il consolide la domination masculine. Regardez le viol : le droit pénal l'interdit, mais il le définit de telle manière qu'il devient presque impossible à prouver. La femme doit démontrer qu'elle a résisté, qu'elle n'a pas menti, qu'elle n'a pas provoqué. C'est là ma lecture radicale — au sens propre, qui prend le mal à la racine : ce que le libéralisme appelle neutralité de l'État est en réalité le point de vue d'un sexe érigé en universel.
—On qualifie souvent votre pensée de « féminisme radical ». Assumez-vous ce terme, et pourquoi ?
Je l'assume, à condition qu'on l'entende bien. Le féminisme radical ne veut pas dire extrême : il veut dire qu'il saisit la domination masculine comme la structure première, celle qui organise les autres. Et le lieu de cette domination, pour moi, c'est la sexualité. Je l'ai dit dans Feminism Unmodified : si la sexualité est centrale dans la situation des femmes, et si cette situation n'est pas biologique, alors la sexualité est largement une construction sociale — ce qui ne veut pas dire qu'elle n'a aucune assise dans la réalité matérielle. On m'a beaucoup reproché cette phrase. Mais quiconque a lu Kate Millett ou côtoyé le mouvement de la deuxième vague sait que le pouvoir se joue d'abord dans les rapports les plus intimes.

—En 1983, à Minneapolis, vous rédigez avec Andrea Dworkin une ordonnance contre la pornographie. Que cherchiez-vous à faire, précisément ?
Nous voulions changer de terrain. Le débat sur la pornographie s'enlisait dans la morale — est-ce obscène, est-ce choquant. Andrea Dworkin et moi avons dit : ce n'est pas une question de goût, c'est une question de préjudice. À Minneapolis, en 1983, nous avons écrit un texte qui permettait aux femmes utilisées, blessées, subordonnées par la pornographie de poursuivre ses producteurs au civil, pour discrimination sexuelle. Le conseil municipal l'a adopté. Deux fois. Deux fois le maire y a opposé son veto, au nom du premier amendement. On a préféré protéger l'image plutôt que les vraies femmes qu'on brûle pour la fabriquer. Cet épisode, adopté puis bloqué, reste pour moi le symbole exact de ce que le droit sacrifie quand il choisit.
On a préféré protéger l'image plutôt que les vraies femmes qu'on brûle pour la fabriquer.
—Vos adversaires vous opposent la liberté d'expression. Que leur répondez-vous ?
Que les mots, parfois, ne se contentent pas de dire — ils font. C'est le sens du titre de mon essai de 1993, Only Words. La pornographie ne se borne pas à représenter la hiérarchie des sexes : elle la crée. J'y ai écrit que de vraies femmes servent à la produire, que de vraies femmes sont blessées en la produisant, et blessées par son usage. Alors quand on me brandit le premier amendement, je demande : la liberté de qui ? Celle de l'industrie qui filme, ou celle de la femme filmée ? Le libéralisme juridique traite la parole comme un pur échange d'idées entre égaux. Mais entre celui qui tient la caméra et celle qui subit, il n'y a pas d'égalité — il y a un rapport de force que la loi refuse de nommer.

—Dans les années 1990, vous plaidez à La Haye pour des femmes des guerres yougoslaves. Comment cette bataille a-t-elle commencé ?
Elle a commencé par des récits qu'on ne pouvait pas défaire une fois entendus. Des femmes bosniaques et croates violées non par accident de guerre, mais méthodiquement, comme un instrument — pour terroriser, pour souiller, pour effacer un peuple. Devant le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie, à La Haye, j'ai porté leurs mémoires. Il fallait obtenir que le viol systématique soit reconnu pour ce qu'il était : un crime contre l'humanité, et par endroits un instrument de génocide. Le droit international humanitaire avait longtemps traité ces violences comme un dommage collatéral, presque comme un butin. Faire jurisprudence, là, ce n'était pas de la théorie : c'était rendre à des femmes le statut de victimes reconnues d'un crime d'État.
—Le titre de votre recueil de 2006 pose une question brutale : « Les femmes sont-elles humaines ? » Est-ce une provocation ?
C'est une question sérieuse, posée du point de vue du droit. Dans Are Women Human?, en 2006, je la formule ainsi : si les femmes étaient humaines, serions-nous une marchandise expédiée d'un pays à l'autre, vendue au plus offrant, réduite à l'esclavage sexuel et reproductif ? Les grandes déclarations des droits parlent de l'homme, et on nous assure que le masculin inclut le féminin. L'expérience dit le contraire. Ce que j'ai appris à La Haye comme dans les tribunaux du Michigan, c'est que l'humanité des femmes n'est pas un acquis : c'est une conquête juridique, arrachée procès après procès. Tant que le viol de guerre, le trafic, la subordination restent sans sanction internationale efficace, la question garde toute son acuité.
L'humanité des femmes n'est pas un acquis : c'est une conquête juridique, arrachée procès après procès.
—Des décennies après votre livre de 1979, des millions de femmes prennent la parole en même temps. Qu'éprouvez-vous devant cela ?
Une forme de vertige, et de reconnaissance. Ce que #MeToo a rendu visible en 2017, à l'échelle du monde, ce sont exactement les rapports que je décrivais depuis les années 1970 : le pouvoir qui achète le silence, la honte déplacée de l'agresseur vers la victime, l'isolement de celle qui croyait être la seule. J'ai passé ma vie à traduire cela en catégories juridiques — Titre VII, discrimination, égalité substantielle — pour qu'une femme seule puisse s'appuyer sur un texte plutôt que sur sa seule parole. Voir tant de voix converger, c'est voir la loi rattrapée par ce qu'elle prétendait ignorer. Mais je reste juriste : l'émotion collective ne vaut que si elle se sédimente en droit opposable. Sinon la vague reflue, et tout recommence.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Catharine MacKinnon. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


