Interview imaginaire avec Coco Chanel
par Charactorium · Coco Chanel (1883 — 1971) · Arts visuels · 6 min de lecture
Hiver 1969. Au premier étage de l'hôtel Ritz, place Vendôme, une vieille dame nous reçoit dans un nuage de fumée et de paravents de Coromandel. Elle ne s'assied jamais tout à fait : elle surveille, du coin de l'œil, la rue Cambon par la fenêtre. La voix est sèche, l'œil noir ; à quatre-vingt-six ans, Gabrielle Chanel n'a rien désappris de l'art de couper court.
—Que reste-t-il, dans votre œil de couturière, de l'enfant placée à l'orphelinat d'Aubazine ?
Tout. On croit que je suis née dans les salons, je suis née dans la Corrèze, derrière des murs blancs où les religieuses ne toléraient pas un pli de travers. Ma mère morte, mon père parti, on m'a confiée à ces couloirs de pierre cistercienne, et c'est là, à coudre des ourlets sous une lumière de chapelle, que mon œil s'est formé. Je n'ai jamais aimé l'inutile : c'est l'austérité d'Aubazine qui me l'a appris, bien avant que les magazines parlent de modernité. Le noir et le blanc des sœurs, les dalles nues, la géométrie des escaliers — voilà mon premier atelier. Les gens cherchent du luxe partout ; moi, j'ai compris très tôt que le vrai luxe commence quand on retire, pas quand on ajoute.
Le vrai luxe commence quand on retire, pas quand on ajoute.
—D'où vient ce surnom de « Coco » qui vous a suivie toute votre vie ?
D'une scène de café-concert, à Moulins, vers 1905. Je n'avais pas grand-chose à offrir : une voix mince, deux chansons, dont une qui parlait d'un certain Coco perdu au Trocadéro. Les officiers de garnison venaient m'écouter le soir, ils tapaient du poing en réclamant la rengaine, et c'est eux qui m'ont baptisée ainsi. On me l'a reproché plus tard, comme une tare de pauvre fille. Moi, je l'ai gardé. Gabrielle, c'était la petite des sœurs ; Coco, c'était déjà quelqu'un qui montait sur une estrade et regardait la salle en face. Une femme qui veut faire son chemin doit savoir transformer un sobriquet de troupier en enseigne. J'ai mis ce nom sur des flacons : il a fait le tour du monde.
—Comment l'idée vous est-elle venue d'habiller les femmes avec du jersey, ce tissu qu'on réservait aux dessous masculins ?
Par nécessité, et par agacement. En 1916, à Deauville, je voyais ces femmes ficelées dans des robes qui les empêchaient de marcher sur la planche le long de la mer. Le jersey, on le destinait aux sous-vêtements des hommes, on le trouvait pauvre, indigne d'une maison sérieuse. Moi, j'y ai vu un tissu qui suivait le corps au lieu de le contraindre, souple, peu coûteux, vivant. J'en ai taillé des vestes, des robes droites, et l'on a crié au scandale parce que c'était trop simple et que ça ne coûtait rien à fabriquer. Mais une femme qui peut lever le bras, monter en voiture, respirer — voilà ce que j'appelais l'élégance. J'ai habillé l'époque parce que je l'écoutais, pas parce que je copiais celle d'avant.
—Vous dites avoir libéré le corps des femmes : que vouliez-vous abolir, au juste ?
Le harnachement. Quand j'ai commencé, une femme du monde portait sur elle un échafaudage : corset, baleines, rembourrage, dessous superposés. On la déguisait en meuble. Je l'ai dit à Paul Morand, et je le maintiens : « J'ai rendu au corps des femmes sa liberté. Ce corps transpirait dans des habits de parade, sous les dentelles, les corsets, les dessous, le rembourrage. » Cette phrase, ce n'est pas une coquetterie. Avant la guerre de 1914, on enfermait les femmes ; le style que je proposais leur rendait leur silhouette et leur pas. La Garçonne, comme on disait dans les années folles, n'était pas une provocation : c'était une femme qui avait enfin le droit de bouger. J'ai supprimé tout ce qui pesait. Le reste, la mode s'en est chargée à ma suite.
On la déguisait en meuble ; je lui ai rendu son pas.
—Pourquoi avoir misé sur le noir, cette couleur qu'on associait jusque-là au deuil ?
Parce qu'il n'appartenait à personne, et qu'il allait donc à toutes. En 1926, j'ai présenté une robe simple en crêpe de Chine noir, sans broderie, sans tapage — la petite robe noire. On m'a regardée comme si je vendais un vêtement de veuve. Mais le noir efface les bavardages de la couleur, il dessine une femme au lieu de l'enrubanner. Une duchesse et une dactylo pouvaient la porter, et c'est précisément ce que je cherchais : un vêtement qui ne trahisse pas la fortune de celle qui le porte. Le deuil ? Laissez-le aux croque-morts. Moi, j'ai fait du noir la couleur de l'allure. Cinquante ans plus tard, on en vend encore : c'est qu'une bonne idée ne se démode pas, elle se confirme.

—Le magazine Vogue a comparé cette robe à une automobile populaire. Que vous a inspiré ce rapprochement ?
Cela m'a flattée plus que tous les compliments sur la « grâce ». Les Américains ont écrit que ma robe noire était « une Ford signée Chanel » — un modèle que le monde entier porterait, simple, noir, à la portée de chacun. Comprenez : ils me rangeaient du côté de l'industrie, pas de la fantaisie de salon, et c'était exactement là que je voulais être. Une robe qui se reproduit, qui circule, qui n'attend pas la cliente fortunée — voilà la vraie révolution, bien plus que telle broderie de palais. On a cru me rabaisser en me comparant à une voiture de série ; on me hissait au contraire au rang de ce qui change la vie des gens. La haute couture rêve d'unique ; moi, j'ai rêvé d'universel.
La haute couture rêve d'unique ; moi, j'ai rêvé d'universel.
—On raconte que vous ne dessiniez jamais vos modèles. Comment travailliez-vous, alors ?
Avec mes mains et mes ciseaux, jamais avec un crayon. Le papier ment : il aplatit ce qui doit vivre en trois dimensions. Moi, je travaille sur un corps qui respire. L'après-midi, dans les salons du 31 rue Cambon, je faisais venir un mannequin vivant et je tournais autour pendant des heures, j'épinglais, je coupais à même l'étoffe, j'arrachais une manche qui tombait mal. Mes premières d'atelier en sortaient épuisées, et tant pis. Un vêtement n'existe pas tant qu'il n'a pas appris à marcher. Je tirais sur l'épaule, je faisais lever le bras au modèle pour voir si le tissu suivait. C'est un métier de sculpteur, pas de dessinateur. On ne fabrique pas l'élégance sur une table : on la débusque sur une femme debout.

—Que diriez-vous du chemin qui sépare une première idée du vêtement achevé ?
Un chemin de patience et de coups de ciseaux. Avant de toucher au tweed précieux, on monte une toile — un prototype dans un tissu de rien, écru, sans valeur — pour voir si la coupe tient debout. C'est laid, une toile, c'est gris, mais ça ne ment pas. Je la faisais défaire et refaire vingt fois. La première d'atelier est mon bras droit dans cette guerre-là : c'est elle qui traduit en piqûres ce que mes doigts ont décidé sur le mannequin. Les gens imaginent une couturière dans l'inspiration ; la vérité, c'est l'acharnement. Une veste qui paraît simple a coûté cent essayages. La simplicité ne tombe pas du ciel : c'est le luxe le plus difficile à coudre, parce qu'on n'a rien derrière quoi se cacher.
La simplicité est le luxe le plus difficile à coudre.
—Vous avez fermé votre maison pendant la guerre, puis rouvert en 1954, à soixante et onze ans. Qu'est-ce qui vous a poussée à revenir ?
L'ennui, et la colère de voir ce qu'on faisait porter aux femmes en mon absence. J'avais fermé en 1939, traversé des années que je n'aime pas raconter, vécu l'exil. Quand je suis remontée sur la brèche en 1954 avec mon tailleur en tweed, la presse parisienne a ricané : la vieille Chanel rabâche, disait-on, son heure est passée. On m'a éreintée. Mais l'Amérique, elle, a compris tout de suite qu'une femme qui travaille a besoin d'un vêtement qui ne la trahit pas au premier mouvement. Ce sont les Américaines qui m'ont relancée, pas mes compatriotes. À mon âge, on ne revient pas pour la gloire — on revient parce qu'on ne supporte pas que d'autres habillent mal celles qu'on a passé sa vie à libérer.
—Après une si longue carrière, comment distinguez-vous ce qui dure de ce qui passe ?
Je le dis comme je le pense, et je l'ai dit à la télévision à ce Jacques Chazot : « La mode se démode, le style jamais. J'ai fait la mode pendant un demi-siècle. Pourquoi ? Parce que j'ai su exprimer mon temps. » La mode, c'est ce qui s'agite, ce qui change chaque saison pour faire vendre ; le style, c'est ce qui reste quand le tapage est retombé. Une femme qui suit la mode court après tout le monde ; une femme de style se tient droite et laisse passer. J'ai vu défiler des modes par dizaines, je les ai parfois lancées, souvent enterrées. Mais le tailleur, le noir, le sautoir de perles porté en plein jour — cela ne vieillit pas, parce que ce n'était pas du caprice. C'était une manière de tenir debout.
La mode se démode, le style jamais.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Coco Chanel. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.



