Interview imaginaire avec Coco Chanel
par Charactorium · Coco Chanel (1883 — 1971) · Arts visuels · 5 min de lecture
C'est au premier étage du 31 rue Cambon, dans l'appartement aux paravents de Coromandel et aux miroirs en éclats, que Paul Morand retrouve Gabrielle Chanel un soir de l'hiver 1946. La rue est silencieuse, les ateliers fermés depuis la guerre ; seule une lampe basse éclaire le grand divan beige où elle fume. Ils se connaissent de longue date, des nuits de Venise et des dîners parisiens, et Morand est venu recueillir, phrase après phrase, la matière d'un livre où elle se raconterait enfin. Elle parle vite, par éclats, comme on coupe un tissu.
—Gabrielle, tu m'as dit l'autre soir que tu avais rendu au corps des femmes sa liberté. Qu'avais-tu en tête, exactement, en disant cela ?
Tu te souviens, Paul, je te l'ai dit ici même : avant moi, le corps des femmes transpirait dans des habits de parade, sous les dentelles, les corsets, le rembourrage. On les empaquetait comme des cadeaux qu'on n'ouvre jamais. Moi, j'ai voulu qu'une femme puisse marcher, lever le bras, monter dans une voiture sans qu'on la déshabille d'abord. Dès 1916, j'ai pris le jersey, ce tricot qu'on réservait aux dessous des hommes, et j'en ai fait des robes. On a crié au scandale : du tricot bon marché chez une couturière ! Mais une femme qui respire, c'est une femme qui pense. Le corset, vois-tu, ce n'était pas une affaire de mode. C'était une affaire de prison.
Une femme qui respire, c'est une femme qui pense.
—Quand je t'ai vue travailler, l'an dernier, tu n'avais pas un crayon en main mais des épingles. Pourquoi refuses-tu de dessiner tes modèles sur le papier ?
Parce que le papier ment, Paul. Une robe n'existe pas à plat, elle existe sur un corps qui bouge, qui s'assoit, qui se retourne. Je travaille avec mes ciseaux et mes mains, directement sur le mannequin vivant. J'épingle, je coupe, j'arrache, je recommence — parfois pendant des heures, jusqu'à ce que mes premières d'atelier n'en puissent plus. Une manche qui tombe mal, je la décous dix fois. Le tissu, il faut le sentir tomber sous les doigts, l'écouter presque. Un dessinateur fait de jolies images ; moi, je sculpte. C'est de la couture, ce n'est pas de la peinture. On ne porte pas un croquis, on porte une coupe.
Le papier ment. Une robe n'existe que sur un corps qui bouge.
—En 1926, ta petite robe noire a fait grand bruit. Vogue l'avait comparée à une Ford. Cette comparaison t'a-t-elle agacée ou flattée ?
Flattée, et tu le sais bien. Les Américains avaient raison : une Ford, c'est une voiture pour tout le monde, solide, sans chichis, et qui vous mène où vous voulez. Ma robe noire, c'était cela. En crêpe de Chine, simple, sans ornement, et toutes les femmes pouvaient la porter — la dactylo comme la duchesse. On m'a reproché le noir : couleur de deuil, disait-on, couleur de bonne ! Mais le noir efface tout ce qui est laid et garde tout ce qui compte : la ligne, le port de tête. J'ai pris la couleur des veuves et j'en ai fait celle de l'élégance. Une seule robe, pour tout un siècle de femmes.
J'ai pris la couleur des veuves et j'en ai fait celle de l'élégance.
—Ces années-là, on parlait partout de la garçonne — cheveux courts, silhouette droite. Te reconnaissais-tu dans cette femme nouvelle des Années folles ?
Je ne me reconnaissais pas : je l'avais faite. La garçonne, c'était moi avant que le mot existe. J'ai coupé mes cheveux un soir, sur un coup de tête, parce qu'ils me gênaient, et le lendemain on trouvait cela divin. J'ai donné aux femmes des poches, des lignes nettes, des vêtements où l'on bouge. On disait que je les habillais en garçons ; je les habillais en êtres libres, ce n'est pas pareil. Après la guerre de 14, les femmes avaient conduit des ambulances, travaillé dans les usines. On ne pouvait plus les remettre dans des cages à crinoline. La mode n'invente rien : elle dit tout haut ce que l'époque pense tout bas.
La mode ne fait que dire tout haut ce que l'époque pense tout bas.
—Tu me parles peu de ton enfance. Cet orphelinat d'Aubazine, dans la Corrèze, en a-t-il laissé quelque chose dans tes robes ?
Tout, Paul, et c'est pourquoi je n'en parle pas — c'est trop profond pour qu'on le tripote. Les religieuses, les longs couloirs blancs, les pierres nues, ces lignes droites des cisterciens qui ne supportaient aucun ornement. On m'a élevée dans le dépouillement, et j'ai cru toute ma vie que le luxe, ce n'est pas le contraire de la pauvreté : c'est le contraire de la vulgarité. C'est là que j'ai appris à coudre, aussi. Tiens, le noir et le blanc, ces deux couleurs qui me tiennent — ce sont celles des dortoirs et des coiffes. On croit me deviner mondaine ; au fond de moi, il y a une petite fille qui range et qui ôte le superflu.
Le luxe n'est pas le contraire de la pauvreté, mais de la vulgarité.

—Tu portes toujours tes propres créations, jamais une autre. Le matin, quand tu traverses la rue pour rejoindre l'atelier, comment t'habilles-tu ?
Comme une femme qui a du travail, pas comme une femme qu'on regarde. Un tailleur souple, un chemisier de soie, mes escarpins, et mes perles — des fausses, le plus souvent, qu'importe ! Je ne me déguise pas, je me sers de ce que je vends. Si une veste me gêne quand je lève le bras pour épingler, c'est qu'elle est mauvaise, et je la corrige sur moi-même avant de la donner à porter. Mon corps est mon premier mannequin. Une couturière qui ne supporterait pas ses propres robes n'aurait qu'à changer de métier. Je m'habille pour vivre une journée debout, pas pour poser dans un fauteuil.
Je ne me déguise pas, je me sers de ce que je vends.
—Tu vis maintenant au Ritz, de l'autre côté de la place. Quel chemin, depuis le dortoir d'Aubazine jusqu'à cette suite de la place Vendôme...
Un chemin que je n'ai jamais regardé en arrière, parce qu'on tombe quand on se retourne. Le Ritz, vois-tu, ce n'est pas le faste qui m'y retient : c'est qu'on m'y fiche la paix, qu'une chambre est nette, qu'on n'y traîne rien. Au fond je suis restée pensionnaire — je n'aime pas posséder, j'aime que tout soit en ordre et qu'on emporte sa valise. Mes plus beaux objets, mes paravents de Coromandel, je les garde rue Cambon, où je ne dors pas. Je dors en face, dans une chambre presque vide. La petite d'Aubazine et la dame de la place Vendôme, ce sont les deux mêmes : l'une a appris à se passer de tout, l'autre l'a choisi.
On tombe quand on se retourne.

—Ces dernières années ont été dures pour toi. Comptes-tu vraiment laisser les ciseaux et la maison fermés, ou t'imagines-tu encore revenir un jour ?
Fermer, oui, j'ai fermé en 39 — on ne fait pas de robes quand le monde se déchire. Et ces temps-ci, à Paris, on me regarde de travers, on chuchote, tu le sais mieux que personne. J'ai préféré le silence de la Suisse au bruit des médisances. Mais crois-moi, Paul : l'oisiveté me tue plus sûrement que les ennemis. Une femme qui ne travaille pas devient une vieille femme, voilà tout. Je sens encore le tissu me démanger les doigts. Un jour, ceux qui font aujourd'hui la mode l'auront sanglée à nouveau, corsetée, rendue inconfortable — et ce jour-là, vieille ou pas, je reprendrai mes ciseaux. On ne se retire pas d'un métier qu'on aime ; on en est arraché.
L'oisiveté me tue plus sûrement que les ennemis.
—Imaginons que tu rouvres un jour. La presse d'ici t'attendrait au tournant. Crois-tu qu'on te jugerait sur tes robes — ou sur autre chose ?
Sur autre chose, bien sûr, et ce sera injuste, comme toujours pour une femme seule qui a réussi. Les Parisiens ne pardonnent jamais qu'on ait osé. Mais je me moque des salons : je me suis toujours mieux entendue avec le public qu'avec les critiques. Si je revenais, je ne ferais pas une robe pour leur plaire à eux ; je ferais une robe pour une femme qui a froid, qui court, qui vit. Et je laisserais les Américaines décider — elles, au moins, achètent ce qu'elles aiment au lieu d'aimer ce qu'on leur dit d'aimer. Une collection, ce n'est pas un procès. C'est une réponse. On verra bien qui a raison, des journaux ou des femmes.
Je me suis toujours mieux entendue avec le public qu'avec les critiques.
—Une dernière question, ce soir. Tu fais la mode depuis bientôt un demi-siècle. Comment expliques-tu d'avoir duré si longtemps ?
Parce que je n'ai jamais couru après la mode — je m'en méfie comme d'une mauvaise amie. La mode passe, elle se démode par définition, c'est même son métier de mourir chaque saison. Ce qui reste, c'est le style, et le style ne vieillit pas parce qu'il ne triche pas. J'ai fait des choses simples : une ligne juste, une matière vraie, rien de superflu. Le superflu se démode toujours le premier. Si j'ai duré, Paul, c'est que j'ai habillé mon temps sans le flatter — j'ai donné aux femmes ce dont elles avaient besoin avant qu'elles le sachent. Voilà tout mon secret, et il tient en une phrase : ôter, ôter encore, jusqu'à ce qu'il ne reste que l'essentiel.
La mode se démode, le style jamais.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Coco Chanel. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.



