Interview imaginaire avec Colette
par Charactorium · Colette (1873 — 1954) · Lettres · 5 min de lecture
C'est par un après-midi gris de 1950, dans l'appartement du Palais-Royal, que Marguerite Moreno retrouve son amie installée sur son divan-radeau, une couverture sur les genoux et le papier bleu à portée de main. La lumière tamisée d'une lampe glisse sur les presse-papiers de cristal qui peuplent la chambre. Elles se connaissent depuis tant d'années qu'aucune phrase n'a besoin d'être achevée entre elles. Marguerite est venue, sans carnet ni cérémonie, pour faire parler Colette de ce chemin parcouru, de Willy aux honneurs.
—Ma chère Colette, toi qui m'écris aujourd'hui de ton divan, te souviens-tu du temps des Claudine où c'est le nom de Willy qui s'étalait sur les couvertures ?
Comment l'oublier, Marguerite ? J'écrivais Claudine à l'école enfermée dans un cabinet, et lui empochait la gloire et l'argent. On disait que j'étais son nègre — le mot est laid, mais il dit vrai. J'avais vingt ans, je ne savais pas encore que ces pages étaient miennes. Il a fallu la séparation, et cette première signature seule au bas de La Vagabonde, en 1910, pour que je sente enfin sous ma plume un sol qui ne se dérobait pas. On me traitait de bas-bleu, tu sais comme ce mot blessait. Mais j'ai compris alors une chose simple : écrire, ce n'était pas le métier de Willy que je faisais — c'était le mien, que je reprenais.
Écrire, ce n'était pas le métier de Willy — c'était le mien, que je reprenais.
—Lorsque tu as enfin signé de ton seul nom, as-tu eu peur que le public, habitué à Willy, te tourne le dos ?
Peur, oui, une peur de ventre. Quitter un nom célèbre pour le sien, c'est sauter d'un train en marche. Mais j'avais plus peur encore de rester l'ombre d'un autre. La Vagabonde racontait justement cela : une femme qui gagne son pain seule, qui refuse qu'on la possède. Je l'écrivais en me la prouvant à moi-même. Le public m'a suivie, plus fidèle que je ne l'espérais. Et puis vois-tu, une fois qu'on a goûté à sa propre signature, on ne troque plus jamais cela contre la tranquillité. La liberté coûte cher, mais elle ne se rend pas.
Quitter un nom célèbre pour le sien, c'est sauter d'un train en marche.
—Toi qui m'as raconté tes soirées au music-hall, dis-moi : comment une romancière en est-elle venue à danser et mimer sur ces scènes parisiennes ?
Par nécessité, d'abord, Marguerite — il fallait manger après le divorce, et je n'avais que mon corps et mon courage. Mais quelle découverte ! Le music-hall m'a appris ce qu'aucun salon ne m'aurait enseigné : la fatigue saine, la camaraderie des coulisses, l'odeur du fard et de la sueur. J'ai mimé, dansé, paru à demi nue, et je ne le regrette pas une seconde. On me croyait déchue ; je me sentais vivante. Ces années de pantomime ont nourri La Vagabonde mieux que tous les livres. Le théâtre m'a rendu ce que le mariage m'avait pris : le sentiment de m'appartenir.
On me croyait déchue ; je me sentais vivante.
—Et ce fameux soir de 1907 au Moulin Rouge, ce baiser à la marquise qui a fait hurler la salle — le referais-tu, en sachant le scandale ?
Sans hésiter. Rêve d'Égypte, on l'a jouée une seule fois tant la salle s'est déchaînée — on a sifflé, lancé des projectiles, la police a dû intervenir. Missy était à mes côtés, et nous avons fait ce que le spectacle demandait. La presse en a fait une affaire d'État, comme si un baiser pouvait renverser la République. Moi je trouvais cette fureur comique et un peu triste. On punissait deux femmes d'avoir paru s'aimer en public. J'ai appris ce soir-là que le scandale, souvent, n'est que la peur des autres qui crie. Je n'ai pas honte d'avoir été cette peur-là.
Le scandale, souvent, n'est que la peur des autres qui crie.
—Tu écris toujours sur ce papier bleu que je te connais depuis si longtemps. Parle-moi de Sido, de la Bourgogne, de tout ce que ta plume y puise.
Ma mère, Marguerite, est le puits où je descends toujours. La Maison de Claudine, puis Sido, je ne les ai pas écrits, je les ai exhalés. Je revois Saint-Sauveur, le jardin de Sido, ses mains qui ne pouvaient voir une fleur sans la toucher ni un fruit sans le mordre. Elle m'a donné des yeux pour le monde, un appétit pour les odeurs, les bêtes, la lumière. Sur mon papier bleu, je crois retrouver le ciel de mon enfance. Tout ce que je sais de vrai sur l'amour de la vie, c'est elle qui me l'a appris, sans une leçon, rien qu'en vivant devant moi.
Ma mère est le puits où je descends toujours.

—Te voilà clouée à ce divan par l'arthrite, comme tu me l'écrivais dans ta dernière lettre. Comment continues-tu d'écrire malgré la douleur ?
Tu l'as lu de mes propres mots, alors tu sais. J'écris encore parce que c'est la seule chose que je sache faire un peu mieux chaque jour, et parce que je ne puis bouger de ce divan où l'arthrite me cloue. J'ai baptisé ce meuble mon radeau — il me porte sur une mer immobile. La fenêtre me donne le Palais-Royal, les passants, le ciel changeant. Mon corps me trahit, mais mon œil reste gourmand et ma main obéit encore. La douleur enseigne la patience, et la patience, vois-tu, ressemble étrangement au bonheur quand on n'attend plus rien d'autre que la phrase juste.
J'ai baptisé ce meuble mon radeau — il me porte sur une mer immobile.
—Quand tu as écrit Chéri, on dit que Proust et Gide t'ont saluée. Qu'as-tu voulu saisir dans cette Léa vieillissante et son jeune amant ?
Le temps, Marguerite, rien que le temps qui passe sur la chair des femmes. Léa est une demi-mondaine au déclin, et Chéri, sa beauté insolente, son tourment. J'ai voulu peindre l'instant où une femme mûre comprend qu'il faut rendre la jeunesse qu'elle tenait dans ses bras. Que Gide m'ait écrit sa surprise, que Proust ait aimé, cela m'a touchée plus que je ne l'avoue d'ordinaire — ce sont des hommes qui ne distribuent pas leurs louanges. J'ai connu ce monde des demi-mondaines de la Belle Époque, ses fastes et ses cruautés. On ne peint bien que ce qu'on a frôlé de près.
On ne peint bien que ce qu'on a frôlé de près.

—Et ta Gigi, cette petite élevée pour devenir courtisane et qui s'en échappe — l'as-tu rêvée comme une revanche sur ce milieu que tu connais ?
Une revanche, peut-être, mais douce, sans aigreur. Gigi apprend à choisir les bons cigares et les bijoux, on la dresse comme on dresse une plante à grimper sur un mur. Et voilà qu'elle préfère être épousée plutôt qu'entretenue — elle refuse le destin tracé. Je l'ai écrite pendant l'Occupation, dans ces années noires où il fallait bien croire encore à un peu de fraîcheur. Cette petite m'amusait et me consolait. Le milieu des demi-mondaines, je l'ai assez décrit pour avoir le droit d'en sourire enfin. Gigi, c'est ma façon de dire qu'on peut naître dans une cage et s'inventer des ailes.
On peut naître dans une cage et s'inventer des ailes.
—Te voici présidente du Goncourt depuis 1949, la première femme à ce fauteuil. Toi qu'on traitait de bas-bleu, quel goût a cette consécration ?
Un goût étrange, Marguerite, doux-amer. Songe : la même qui dansait demi-nue au Moulin Rouge préside aujourd'hui la plus grave des académies littéraires. La petite de Saint-Sauveur, fille de Sido, à la tête de ces messieurs. Je ne boude pas mon plaisir — il a fallu attendre longtemps qu'une femme s'assoie là. Mais les honneurs me font toujours un peu sourire ; ils arrivent quand on n'en a plus tant besoin, quand le corps fléchit. J'aurais préféré qu'on me les donne à trente ans, quand j'avais faim. Aujourd'hui je les reçois comme on reçoit un beau soir d'automne : reconnaissante, et sans illusion.
Les honneurs arrivent quand on n'en a plus tant besoin, quand le corps fléchit.
—On murmure parfois que l'Église verrait d'un mauvais œil tes deux divorces. Cette désapprobation, t'a-t-elle jamais pesé sur le cœur ?
Pesé ? Non, Marguerite, je ne lui ai jamais demandé sa permission pour vivre. J'ai aimé, je me suis trompée, j'ai recommencé — deux maris quittés, et je ne renie aucune de ces vies. Si l'Église me juge, qu'elle juge ; moi je crois aux jardins, aux bêtes, à l'odeur de la pluie sur la terre chaude, à tout ce que Sido m'a montré. Voilà ma religion, et elle ne m'a jamais refusé ses sacrements. Ce qui m'importe, c'est d'avoir été libre et d'avoir écrit vrai. Le reste, les anathèmes et les pardons, je le laisse à ceux que cela occupe. J'ai mieux à faire : regarder la lumière tomber sur les jardins.
Je n'ai jamais demandé à personne la permission de vivre.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Colette. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.



