Interview imaginaire avec Colette
par Charactorium · Colette (1873 — 1954) · Lettres · 6 min de lecture
Un après-midi gris de 1950, rue de Beaujolais. Au premier étage du Palais-Royal, une vieille dame aux cheveux en broussaille bleutée reçoit depuis un large divan poussé contre la fenêtre, une couverture sur les genoux et un chat lové contre sa hanche. Sur la table, du papier bleu, une lampe à l'abat-jour bas. Elle parle lentement, avec la gourmandise de qui pèse chaque mot comme un fruit.
—Vous souvenez-vous de l'enfance que vous avez passée en Bourgogne ?
Je suis née à Saint-Sauveur-en-Puisaye, en 1873, dans une maison de village qu'un grand jardin prolongeait des deux côtés, l'un en pente vers le bas, l'autre grimpant vers le ciel. Le matin appartenait aux groseilles tièdes de soleil ; l'après-midi, aux chemins creux où je partais seule, parfois avant l'aube, écouter le bois s'éveiller. C'est là que j'ai appris à toucher le monde avant de savoir le nommer : un fruit, une bête, une feuille mouillée contre la joue. On me laissait courir, et cette liberté-là ne s'est jamais refermée en moi. Quand j'écris aujourd'hui, c'est toujours cette enfance que je remonte, comme on tire un seau au fond d'un puits frais. La Maison de Claudine n'est que cela : le souvenir d'avoir eu, une fois, un royaume vert et de l'avoir su.
—Comment décririez-vous votre mère, cette Sido qui hante toute votre œuvre ?
Ma mère, je l'ai appelée Sido, et j'ai mis trente ans à comprendre qu'elle était mon vrai sujet, celui qui se tenait derrière tous les autres. Tenez, je l'ai écrite ainsi : « Sido, ma mère, ne pouvait voir une fleur sans la toucher, ni un enfant sans le caresser, ni un fruit sans le mordre. Elle était prodigue de tout ce qu'elle possédait. » Elle lisait l'heure d'une éclosion dans le ciel, devinait l'orage à l'odeur de la terre, parlait aux bêtes comme à des voisines. Elle est morte en 1912, et je n'étais pas à son chevet : une faute que mon écriture n'a cessé de réparer depuis. Tout ce que je sais de la liberté et de l'attention aux choses vivantes, c'est cette femme-là qui me l'a donné, sans jamais en faire une leçon.
—Que représentait pour vous ce mariage de 1893 avec Henry Gauthier-Villars ?
À vingt ans, j'ai quitté ma province pour épouser Willy — Henry Gauthier-Villars — et Paris du même coup, les deux d'un seul vertige. C'était un homme de lettres spirituel, célèbre, qui tenait salon et faisait courir sous son nom les plumes des autres : une petite usine à livres dont il était l'enseigne. Il m'a, dit-on, enfermée pour que j'écrive ; il m'a surtout enfermée dans une condition que je n'ai mesurée que plus tard. J'étais devenue son nègre littéraire, celle qui noircit le papier dans l'ombre pendant qu'un autre signe à la lumière. J'aimais cet homme et je le craignais ; il a ouvert la cage de Paris et refermé sur moi celle de son nom. Il m'a fallu des années pour comprendre que les deux gestes n'en faisaient qu'un.
—Comment avez-vous vécu le succès des Claudine, signées d'un autre nom que le vôtre ?
Claudine à l'école a paru en 1900 sous le seul nom de Willy, et tout Paris s'est entiché de ma petite sauvage de campagne. On a vendu des cols Claudine, des parfums, des cigarettes Claudine ; ma gamine était partout, et pas une ligne ne portait mon nom à moi. Il a fallu notre séparation, en 1906, pour que je commence le long travail de reprendre ce qui m'appartenait — la paternité de mon œuvre, le mot sonne mal pour une femme, disons la maternité. La Vagabonde fut le premier livre signé Colette, et Colette seule. Beaucoup de femmes, après moi, ont eu à mener ce combat singulier : non pas écrire, on l'avait toujours fait, mais obtenir qu'on reconnaisse enfin qu'elles avaient écrit.
Le combat n'était pas d'écrire — on l'avait toujours fait — mais qu'on reconnaisse enfin qu'on avait écrit.
—Pourquoi être montée sur les planches après votre séparation ?
Il fallait vivre, et je n'avais que mon corps et un nom à demi confisqué. Le music-hall m'a prise telle quelle, sans me demander mes diplômes ni ma vertu. J'ai dansé, mimé, joué la pantomime dans des salles enfumées, de 1906 à 1912 : loges glaciales, le fard qui craque, l'odeur de poussière chaude que les projecteurs font monter. C'est cette vie qui m'a donné La Vagabonde, cette femme divorcée qui gagne son pain sur les scènes et refuse de se revendre au premier protecteur venu. Je n'ai jamais eu honte de ces années-là. Elles m'ont appris mon propre corps, sa fatigue, sa joie, ses limites ; et un corps qui sait, croyez-moi, une plume finit toujours par le savoir aussi.
Un corps qui sait, une plume finit toujours par le savoir aussi.

—Que diriez-vous du tumulte provoqué au Moulin Rouge en 1907 ?
Rêve d'Égypte, janvier 1907, au Moulin Rouge : une pantomime où paraissaient la marquise de Belbeuf — Missy, vêtue en homme — et moi. Sur scène, nous avons échangé un baiser, un vrai, et la salle a basculé : on a hurlé, jeté des objets, la police a dû faire tomber le rideau avant la fin. La presse en a tiré des semaines de fiel ; le mot bas-bleu était encore le plus tendre qu'on m'adressait. Je m'en suis moquée, ou j'ai appris à m'en moquer, ce qui revient au même quand on tient à durer. Car ce qui scandalisait, au fond, ce n'était pas un baiser de théâtre : c'était qu'une femme dispose d'elle-même, de son désir et de sa vie, sans en demander à personne la permission.
—Vous avez très tôt adopté une allure qui défiait les conventions. Qu'y cherchiez-vous ?
J'ai coupé mes cheveux court bien avant que cela ne devienne une mode ; on m'a traitée de garçonne des années avant que le mot ne s'invente pour les jeunes filles des années folles. Au music-hall, je portais des tuniques légères, des maillots ; à la ville, des pantalons, des vestes d'homme, des sandales — tout ce qui laissait le corps respirer et le geste libre. Je n'ai jamais cherché à choquer pour le seul plaisir de choquer ; je cherchais l'aise, la pleine possession de mes mouvements, la même que j'avais enfant dans les chemins de Puisaye. On a voulu y lire une provocation : c'était surtout du bon sens. L'élégance, pour moi, n'a jamais été un inconfort qu'on accepte par soumission à l'usage.
—Parlez-nous de votre manière de travailler, de ce fameux papier bleu.
J'écris sur du papier bleu, toujours, depuis si longtemps qu'une feuille blanche me paraîtrait nue, presque hostile. Une lampe à l'abat-jour bas ne fait qu'un rond de lumière chaude sur la table, et le reste de la pièce s'efface dans l'ombre, ce qui m'arrange : on voit mieux ce qu'on a dedans quand le dehors s'éteint. J'écris lentement, je rature, je recommence dix fois une phrase pour traquer non pas une idée mais une sensation — la couleur exacte d'un fruit, le poids tiède d'une bête sur les genoux, presque toujours l'un de mes chats, qui pèsent sur mes pages autant que sur mon cœur. L'écriture n'est pas pour moi une affaire de tête : c'est une peau, qui sent avant de comprendre.
L'écriture n'est pas pour moi une affaire de tête : c'est une peau, qui sent avant de comprendre.

—Aujourd'hui, immobilisée, comment continuez-vous à travailler ?
L'arthrite m'a clouée. Je ne quitte plus guère ce divan poussé contre la fenêtre du Palais-Royal, d'où je vois les jardins et le carré de ciel qui me tient lieu de promenade. Je l'appelle mon radeau : on y dérive sans bouger, et il faut bien du courage certains jours pour ne pas couler avec lui. Mais la main, elle, tient encore le porte-plume. J'ai écrit à mon amie Marguerite Moreno cette chose toute simple : « J'écris encore, parce que c'est la seule chose que je sache faire un peu mieux chaque jour, et aussi parce que je ne puis pas bouger de ce divan où l'arthrite me cloue. » Voilà : on m'a retiré mes jambes, mes voyages, mes nuits ; il me reste les mots, et ils me suffisent à vivre.
—En 1949, vous êtes devenue la première femme à présider l'Académie Goncourt. Qu'est-ce que cela représente pour vous ?
En 1949, mes confrères de l'Académie Goncourt m'ont élue à leur présidence — la première femme à occuper ce fauteuil depuis la fondation de la maison. Songez à ce que cela retourne : cette société qui couronne chaque automne un roman et fait et défait les réputations, la voilà conduite par celle qu'on traitait jadis de saltimbanque et de bas-bleu. J'y ai vu moins un honneur pour ma seule personne qu'une porte enfin entrebâillée pour celles qui viendront. On m'avait faite chevalier de la Légion d'honneur en 1928, et cela m'avait touchée ; mais présider le Goncourt, au milieu des livres et des vivants qui les écrivent, valait mieux qu'un ruban à la boutonnière. C'était, pour une fois, une place à la table.
Mieux qu'un ruban à la boutonnière : pour une fois, une place à la table.
—Vos deux divorces vous valent les réticences de l'Église. Comment envisagez-vous l'idée de votre propre fin ?
J'ai divorcé deux fois, et je sais ce que cela me coûte auprès de l'Église : si je devais m'éteindre demain, on me refuserait sans doute les prières et la terre consacrée. Cela ne m'effraie guère. J'ai vécu selon ma nature, sans tricher, et j'ai écrit dans Le Pur et l'Impur : « Ces plaisirs qu'on nomme, à la légère, physiques… Il n'y a que l'animal qui soit pur. » Si je pouvais imaginer qu'on me lise encore dans un siècle, je voudrais qu'on n'y trouve pas une scandaleuse, mais une femme qui aura regardé le monde de tout près, jusqu'à la moelle des choses. Pour le reste, qu'on me laisse mon jardin perdu de Puisaye et mes chats : c'est la seule éternité dont j'aie jamais eu vraiment envie.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Colette. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.



