Interview imaginaire avec Du Fu
par Charactorium · Du Fu (712 — 770) · Lettres · 6 min de lecture

Automne 766, à Kuizhou, en amont des Trois Gorges. Le vieux poète, malade, reçoit son visiteur sous un auvent de bambou d'où l'on entend gronder le fleuve. Il verse un peu de vin trouble dans une coupe ébréchée et consent à parler de sa longue errance.
—Comment expliquez-vous que, poète déjà reconnu, vous ayez échoué deux fois aux examens impériaux ?
La première fois, en 735, à Chang'an, je me suis dit que le Ciel n'avait pas jugé mon pinceau assez mûr, et je l'ai accepté comme un lettré doit accepter l'épreuve. Mais 747 fut d'une autre nature. Le Premier ministre Li Linfu, qui redoutait les hommes de lettres libres, fit recaler tous les candidats sans exception, puis proclama à l'empereur qu'aucun talent nouveau ne méritait d'être promu. Comprenez ma honte : j'avais broyé mon encre sur la pierre, veillé aux chandelles sur les classiques, et l'on me refusait le titre de jinshi non pour mon indignité, mais pour la peur d'un seul homme. J'ai attendu des années un poste modeste. Ce jour-là j'ai appris que la vertu du wenren ne suffit pas quand l'administration est gâtée.
L'on me refusait le titre non pour mon indignité, mais pour la peur d'un seul homme.
—Vous souvenez-vous de votre rencontre avec Li Bai ?
C'était en 744, à Luoyang, la ville de mon enfance. On me présenta un homme au regard de faucon, déjà tenu pour l'Immortel de la poésie, et moi je n'étais encore que le jeune Du. Nous avons erré des semaines entières dans les campagnes du Henan et du Shandong, une coupe de vin toujours à portée de main, échangeant nos vers comme deux voyageurs échangent du pain. Il composait vite, dans un souffle, comme si les mots lui tombaient du ciel ; moi je remaniais chaque vers jusqu'à trouver le caractère juste. J'ai écrit ensuite bien des poèmes pour lui dire mon admiration, et je rêvais de lui la nuit. On m'appelle aujourd'hui le Sage de la poésie, mais devant Li Bai je me suis toujours senti le cadet émerveillé.
Nous échangions nos vers comme deux voyageurs échangent du pain.
—Que s'est-il passé lorsque la rébellion d'An Lushan a atteint la capitale ?
En 755, le général An Lushan marcha sur nous avec cent cinquante mille hommes, et l'ordre que je croyais éternel se brisa comme une jarre. J'avais voulu rejoindre le nouvel empereur en exil ; les rebelles me prirent et me retinrent dans Chang'an occupée, en 756 et 757. J'ai vu de mes yeux le pillage du palais, les rues jonchées, la plus grande ville du monde livrée à la soldatesque. C'est là, prisonnier, que j'ai composé Vue du printemps. Je peux vous en dire les premiers vers, car ils ne m'ont jamais quitté : « L'empire s'est brisé, montagnes et fleuves demeurent ; le printemps revient à la ville, herbes et arbres verdissent. » Le printemps continuait de verdir sur les décombres — voilà ce qui me brisa le cœur.
Le printemps continuait de verdir sur les décombres — voilà ce qui me brisa le cœur.
—Pourquoi avoir choisi de chanter les paysans arrachés à leurs foyers plutôt que la gloire des princes ?
Parce qu'un shiren, dans notre tradition, a le devoir de témoigner des souffrances du peuple. Dès 750, avant même la grande catastrophe, j'avais écrit la Ballade des chariots de guerre contre les campagnes sans fin de l'empereur Xuanzong aux frontières : « Les chars grondent, les chevaux hennissent, les soldats marchent, arc et flèches à la ceinture. » Puis vint la guerre civile, et en 759 je composai les Trois fonctionnaires, Trois adieux. Songez au vieillard de Shihao : la nuit, les recruteurs viennent enlever les hommes, le vieux franchit le mur pour fuir, et c'est sa femme qui sort affronter les soldats. Je n'ai fait que rapporter ce que j'ai vu sur les routes. Le fubing d'autrefois s'était effondré, on jetait aux armées des vieillards et des enfants. Un poète qui détourne les yeux de cela n'est qu'un flatteur.
Un poète qui détourne les yeux des souffrances du peuple n'est qu'un flatteur.
—Racontez la nuit où la tempête a détruit votre chaumière de Chengdu.
En 759, j'avais fui la cour et bâti à Chengdu, sur les rives de la Huanhua, un modeste caotang — quelques pièces basses, une ossature de bambou que j'avais plantés moi-même, un toit de chaume. Un vent d'automne vint l'arracher par lambeaux, la pluie traversa tout, mes enfants grelottaient sur la couche trempée et je ne trouvais pas le sommeil. Or, cette nuit-là, ce n'est pas à ma propre misère que j'ai songé. J'ai pensé à tous les lettrés pauvres de l'empire qui, comme moi, tremblaient sous des toits crevés. Et j'ai composé ce souhait : « Ah ! qu'une immense demeure de mille pièces surgisse soudain, abritant tous les lettrés miséreux du monde, tous avec le visage radieux ! » Que ma seule cabane fût brisée et que j'y meure de froid, cela me suffirait, pourvu que les autres fussent à l'abri.
Ce n'est pas à ma propre misère que j'ai songé, mais à tous les toits crevés de l'empire.
—Comment un homme fidèle au Mandat du Ciel a-t-il vécu de voir la dynastie Tang vaciller ?
Vous touchez au plus douloureux. J'ai grandi sous le règne de Xuanzong, quand l'empire était à son zénith, la capitale rayonnant sur le monde connu. Je croyais l'ordre Tang aussi solide que les montagnes. Puis vint la révolte, et j'ai compris que le tian ming, le Mandat du Ciel, se retire du souverain dont l'administration se corrompt. Je n'ai jamais renié mon empereur — un lettré doit révérence au trône. Mais mes poèmes disaient tout bas ce que la vertu du prince aurait dû empêcher : les recrutements iniques, les mandarins voraces, le sang versé pour rien. La rébellion dura huit ans et coûta des vies innombrables. J'ai porté le deuil d'un âge d'or que mes enfants ne connaîtraient jamais.
Je croyais l'ordre Tang aussi solide que les montagnes.
—Que représentait pour vous cette amitié entre poètes, dans un monde où l'on servait surtout la carrière ?
Dans la Chine des wenren, on courtise les puissants pour un poste, on flatte le mandarin pour un repas de poisson. Mon amitié pour Li Bai n'avait rien de cela. Nous n'avions ni l'un ni l'autre de faveur à nous rendre, seulement des vers à partager et du vin à boire. Je garde le souvenir de nos chevauchées dans le Shandong, de ces feux du soir où nous récitions les anciens. Lui insouciant comme le nuage, moi rongé de soucis pour l'empire — nous étions le vent et la pierre, et pourtant frères. On dit qu'un homme heureux dans sa carrière trouve mille compagnons, et qu'un homme fidèle en amitié en trouve un seul dans sa vie. Li Bai fut celui-là. Même vieux, sur ce fleuve, je pense encore à lui.
Lui insouciant comme le nuage, moi rongé de soucis — nous étions le vent et la pierre, et pourtant frères.
—On compare parfois votre compassion pour les humbles à celle des plus grands conteurs. Qu'est-ce qui vous poussait à descendre ainsi vers les misérables ?
Je ne suis pas descendu vers eux : j'étais parmi eux. Un homme qui a connu la faim de ses propres enfants ne regarde pas le peuple de haut. Sur les routes de 759, entre les postes que je fuyais, j'ai partagé le bord du chemin avec les recrues enchaînées, les veuves, les vieux qu'on arrachait à leur champ. Le fubing, ce vieux système de milice, s'était défait, et l'on jetait à la guerre quiconque tenait debout. Mes Trois adieux ne sont pas des inventions de cabinet : ce sont des visages. La poésie réglée, le lüshi, exige une forme parfaite ; mais la forme la plus stricte peut porter la douleur la plus nue. Voilà ce que j'ai cherché toute ma vie : enfermer le cri du peuple dans huit vers qui ne tremblent pas.
Enfermer le cri du peuple dans huit vers qui ne tremblent pas.
—Regrettez-vous d'avoir tant couru après un poste à la cour, vous qui finalement l'avez quitté ?
Longtemps j'ai cru que servir l'État était le seul chemin du wenren accompli. J'ai présenté mes odes à l'empereur, j'ai attendu, mendié, espéré ce modeste emploi qui vint si tard. Puis, en 759, j'ai démissionné et pris la route de l'ouest. Étrange aveu : c'est en perdant la carrière que j'ai gagné mon œuvre. Dans ma chaumière de Chengdu, quatre années presque paisibles, j'ai écrit plus de deux cents poèmes ; là, entre mes bambous et mon potager de ciboule, le pinceau valait mieux que le fútóu du fonctionnaire. Je ne renie pas mon ambition de jeunesse : un lettré doit vouloir être utile au monde. Mais le Ciel m'a fait poète plutôt que ministre, et je crois désormais qu'il a bien fait.
C'est en perdant la carrière que j'ai gagné mon œuvre.
—Ici, à Kuizhou, malade et loin de tout, qu'est-ce qui vous fait encore lever le pinceau ?
La maladie me ronge, mes dents tombent, et le bateau qui m'a porté jusqu'à ces Trois Gorges semble amarré pour toujours à mon cœur qui voudrait rentrer. Je n'ai jamais revu ma ville natale ; j'erre sur ces fleuves comme une feuille sur l'eau. Et pourtant, cet automne, en voyant la rosée blanche dévaster les érables et les chrysanthèmes fleurir pour la seconde fois loin des miens, j'ai composé mes Méditations automnales, huit poèmes que je crois le sommet de mon art. Un vieil homme n'a plus la cour à espérer ni Li Bai à retrouver ; il lui reste la pierre à encre et le devoir de dire vrai. Tant qu'une image me vient au réveil, je saisis le pinceau. C'est peut-être tout ce qui, d'un lettré, demeure quand montagnes et fleuves ont vu tomber l'empire.
J'erre sur ces fleuves comme une feuille sur l'eau.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Du Fu. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


