Interview imaginaire avec Émile Zola
par Charactorium · Émile Zola (1840 — 1902) · Lettres · 6 min de lecture
C'est dans le grand cabinet de travail de Médan, en cet automne 1885, que Paul Cézanne vient retrouver son ami d'enfance, peu après la parution de Germinal. La lumière tombe oblique sur les carnets d'enquête entassés et l'odeur d'encre se mêle à celle des photographies fraîchement tirées. Les deux hommes se connaissent depuis le collège Bourbon d'Aix-en-Provence, depuis ces étés où ils déclamaient des vers au bord de l'Arc. Le peintre, taciturne et déjà ombrageux, est venu voir ce qu'est devenu le garçon timide qu'il défendait dans la cour des grands.
—Émile, te souviens-tu de nos baignades dans l'Arc, à Aix, quand nous récitions Musset à tue-tête ? Que reste-t-il en toi de ce gamin-là ?
Toi qui étais là, Paul, tu sais bien que je n'étais qu'un petit Parisien transplanté, l'accent moqué, le père mort trop tôt et la misère au coin de la rue. Sans toi, sans ta carrure et ton amitié bourrue, on m'aurait dévoré au collège Bourbon. C'est de ces étés-là que je tiens tout : le besoin de regarder les choses droit dans les yeux, sans les farder. Quand je descends aujourd'hui dans la fosse d'un roman, c'est encore le gamin d'Aix qui veut comprendre comment le monde est fait. Tu peignais déjà, je rimais déjà ; nous voulions tous deux arracher le vrai à la nature. Le reste — la gloire, l'argent, cette maison — n'est qu'un décor. Le fond n'a pas bougé d'un pouce.
C'est encore le gamin d'Aix qui veut comprendre comment le monde est fait.
—Te voilà seigneur de Médan, loin de notre mansarde de jeunesse. Comment passes-tu tes matinées dans ce château que L'Assommoir t'a payé ?
Ne te moque pas trop de mon château, Paul — toi qui m'as vu manger du pain sec rue Soufflot ! Je me lève vers six heures, je déjeune d'un rien, et je m'assieds devant l'encrier. Je m'impose mes pages chaque matin, qu'il pleuve ou que je sois las : pas une ligne de moins. C'est une discipline d'ouvrier, vois-tu, pas d'inspiré. Nulla dies sine linea — pas un jour sans une ligne. L'après-midi je cours les Halles, les gares, les mines, mes carnets sous le bras. Et le soir, quand mes amis montent ici le jeudi, je range mes phrases et je redeviens un homme. J'ai aussi mes appareils photographiques, ma vraie folie : des milliers de clichés, ma famille, mes jardins. Tu devrais te laisser tirer le portrait, un de ces jours.
C'est une discipline d'ouvrier, vois-tu, pas d'inspiré : pas un jour sans une ligne.
—Toi qui dresses des arbres généalogiques comme un savant ses tableaux, explique-moi : pourquoi vouloir faire du roman une affaire de laboratoire ?
Parce que notre siècle est celui de la science, Paul, et que la littérature ne peut rester en arrière. J'ai lu Claude Bernard, sa médecine expérimentale, et j'y ai trouvé ma méthode. Le romancier est fait d'un observateur et d'un expérimentateur : l'observateur donne les faits, l'expérimentateur place ses personnages dans un milieu et regarde ce que l'hérédité en fait. Voilà pourquoi j'ai dessiné l'arbre des Rougon-Macquart avant d'écrire une ligne : vingt volumes, une famille, une tare qui se transmet de branche en branche sous le Second Empire. On me reproche de traiter l'homme comme une bête. Mais peindre l'homme dans son milieu, n'est-ce pas exactement ce que tu cherches, toi, avec tes pommes et ta montagne ?
Le romancier est fait d'un observateur et d'un expérimentateur.
—On dit que pour Germinal, que je viens de lire, tu es descendu toi-même au fond. Est-ce vrai, ou est-ce une légende que tu laisses courir ?
C'est l'exacte vérité, Paul, et je n'en tire aucune gloire — c'était nécessaire. En février 1884, je suis allé à Anzin, dans le Nord, pendant la grève. J'ai dormi chez les mineurs, partagé leur soupe claire, et je suis descendu dans les galeries, à plus de six cents mètres sous la terre. Imagine : la cage qui tombe dans le noir, la chaleur, l'eau qui suinte, le grisou qu'on redoute à chaque coup de pic. J'ai vu les haveurs abattre le charbon couchés dans la veine, à demi nus, et des gamins qui n'avaient pas dix ans. On n'invente pas cela à sa table. Sans cette descente, Germinal n'aurait été qu'un mensonge bien écrit. La lampe de mineur que j'ai gardée, je la regarde encore quand je doute de mon métier.
On n'invente pas cela à sa table : sans cette descente, Germinal n'aurait été qu'un mensonge.
—Ce monde des mines, si loin de notre Provence ensoleillée, qu'est-ce qui t'a le plus serré le cœur, là-dessous, dans le noir ?
Les enfants, Paul, sans hésiter. Et les bêtes. Il y a au fond des chevaux qu'on descend une fois pour toutes et qui ne revoient jamais le jour, qui deviennent aveugles à force de nuit. J'ai pensé à nos collines d'Aix, à cette lumière dont tu ne peux te passer pour peindre, et j'ai mesuré l'abîme : ces hommes vivent dans une nuit qui n'a pas de fin. Ce qui m'a serré le cœur, ce n'est pas seulement la misère — c'est la résignation, puis tout d'un coup la colère qui monte, comme une graine en germination. De là le titre. Je ne voulais pas faire pleurer le bourgeois : je voulais qu'il entende, sous ses pieds, ce grondement sourd qui finira par tout faire craquer.
Ces hommes vivent dans une nuit qui n'a pas de fin.

—Tu peins avec une plume, dis-tu ; moi avec des couleurs. Mais cette manie de la photographie, ces milliers de clichés — qu'y cherches-tu donc ?
La même chose que toi devant ton chevalet, Paul : saisir le vrai avant qu'il ne s'enfuie. Tu sais combien je tiens à regarder les choses ; eh bien l'appareil prolonge mon œil. Je photographie ma famille, mes jardins de Médan, la Seine, les rues de Paris, les fêtes. Des milliers de plaques, que je développe moi-même dans mon laboratoire, ici, à deux pas de mon bureau. Ce n'est pas un jouet de riche : c'est un carnet de plus, mais qui ne ment pas, qui ne flatte pas. La lumière sur un visage, l'instant d'un geste — voilà ce que la phrase peine parfois à rendre. Toi qui passes des journées à fixer une montagne pour la peindre cent fois, tu devrais me comprendre mieux que personne.
L'appareil prolonge mon œil : c'est un carnet de plus, mais qui ne ment pas.
—Le soir, à ta table de Médan, tu reçois écrivains et artistes. Mais entre nous — manges-tu toujours autant qu'autrefois, gourmand que tu es ?
Hélas, Paul, mon embonpoint te répond avant moi ! J'ai aimé la misère contre mon gré ; aujourd'hui que je peux mettre du beurre dans mon pain, je ne m'en prive guère. Un bon pot-au-feu, des viandes en sauce, les fromages, les fruits de mon potager — j'avoue ma gourmandise comme un péché que je n'ai pas envie de corriger. Le jeudi, mes amis montent ici, on parle peinture et roman jusqu'à la nuit, on se chamaille sur l'art comme nous le faisions à vingt ans. Puis je me couche tôt, car le quota du lendemain m'attend. Vois-tu, j'ai gardé deux choses de notre jeunesse affamée : l'appétit du travail et celui de la table. Toi, tu es resté plus sobre, plus secret. Nous n'avons jamais vieilli de la même façon.
J'avoue ma gourmandise comme un péché que je n'ai pas envie de corriger.

—On t'accuse de salir le peuple, de ne montrer que l'ordure et l'ivrogne. Que réponds-tu à ceux qui crient au scandale devant L'Assommoir ?
Je réponds, Paul, que c'est une œuvre de vérité, le premier roman sur le peuple qui ne mente pas et qui ait l'odeur du peuple. On a hurlé que je le calomniais ; on n'a rien compris. Mes personnages ne sont pas mauvais — ils sont ignorants et gâtés par le milieu, par l'assommoir au coin de la rue où l'on noie sa paye dans l'eau-de-vie. Montrer la plaie, est-ce l'aimer ? Le médecin qui décrit la maladie ne la souhaite pas. Je veux qu'on regarde ces existences en face, qu'on cesse de les farder de roses comme dans les vieux romans. Si la bourgeoisie se bouche le nez, tant mieux : c'est qu'elle a reconnu une odeur qu'elle préfère ne pas sentir. La vérité finit toujours par déranger ceux qui dînent bien.
Montrer la plaie, est-ce l'aimer ? Le médecin qui décrit la maladie ne la souhaite pas.
—Toi qui planifies vingt volumes comme un général sa campagne, ne crains-tu pas d'enfermer tes personnages dans ta théorie, de leur ôter la vie ?
C'est la grande crainte, Paul, et tu mets le doigt où il faut. La théorie n'est qu'un échafaudage : une fois la maison bâtie, on l'ôte, et il faut que la maison tienne debout toute seule. L'hérédité, le milieu, le document — tout cela me donne le terrain solide où mes personnages vont marcher. Mais s'ils ne marchent pas d'eux-mêmes, si je ne sens pas leur sang battre, j'ai échoué. Crois-tu que Gervaise ou les mineurs de Montsou ne soient que des théorèmes ? Quand j'écris, je les vois, je les entends, ils m'échappent parfois et c'est alors qu'ils sont vivants. La science me donne la charpente ; le reste, c'est de la passion, le même feu qui te fait recommencer cent fois ta montagne. Sans lui, je ne serais qu'un greffier.
La théorie n'est qu'un échafaudage : une fois la maison bâtie, il faut qu'elle tienne seule.
—Émile, je te connais entêté jusqu'à l'os. Si un jour une injustice criait sous tes yeux, irais-tu jusqu'à risquer tout ce que tu as bâti ici ?
Tu me connais trop bien, Paul — tu sais que je ne sais pas me taire. J'espère ne jamais avoir à le prouver, mais oui : si une injustice criait, je crois que je ne pourrais pas garder le silence et continuer à dîner tranquille. À quoi servirait toute cette gloire, cette maison, ces livres, si je détournais les yeux quand un homme est broyé ? Un écrivain n'est pas qu'un faiseur de phrases ; il a une voix, et une voix qui se tait devant l'iniquité se déshonore. Je ne suis qu'une passion, celle de la lumière, au nom de l'humanité qui a tant souffert. Le jour venu, je risquerais ma tranquillité sans hésiter, dussé-je y perdre mes amis et mon repos. Mieux vaut un homme debout dans la tempête qu'un bourgeois assis dans son mensonge.
Une voix qui se tait devant l'iniquité se déshonore.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Émile Zola. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


