Interview imaginaire avec Émile Zola
par Charactorium · Émile Zola (1840 — 1902) · Lettres · 5 min de lecture
Médan, un matin d'automne 1898. Émile Zola vient de rentrer de son exil anglais ; il nous reçoit dans son vaste cabinet de travail encombré de carnets et d'appareils photographiques, la Seine luisant derrière les fenêtres. L'homme est massif, la barbe grise, le regard fatigué mais l'œil encore vif de celui qui n'a pas fini de se battre.
—Comment en êtes-vous venu à concevoir le roman comme une affaire de science plutôt que d'imagination ?
J'ai toujours pensé qu'un romancier digne de ce nom devait travailler comme un médecin penché sur un corps. Dans Le Roman expérimental, je l'ai écrit noir sur blanc : « Le romancier est fait d'un observateur et d'un expérimentateur. L'observateur chez lui donne les faits tels qu'il les a observés, pose le point de départ, établit le terrain solide sur lequel vont marcher les personnages. » Je m'appuyais sur les travaux de Claude Bernard, sa médecine expérimentale. Avant chaque livre, je remplis des carnets entiers : vocabulaire technique, plans de quartiers, témoignages recueillis sur place. On m'accuse de manquer d'âme ; je réponds que la vérité a sa beauté propre, et qu'elle exige autant de patience qu'un laboratoire.
La vérité a sa beauté propre, et elle exige autant de patience qu'un laboratoire.
—Pourquoi avoir dessiné un arbre généalogique avant même d'écrire la première ligne des Rougon-Macquart ?
Parce qu'on ne bâtit pas vingt volumes sur du sable. J'ai voulu suivre une seule famille à travers le Second Empire, et montrer comment l'hérédité travaille un sang comme la sève travaille un arbre. Mon arbre généalogique, je l'ai tracé de ma main, branche par branche, fixant les fêlures qui se transmettent : l'alcool ici, la névrose là, l'appétit ailleurs. Chaque personnage est le fruit d'une lignée et d'un milieu — voilà ma conviction. La tante Dide, à la racine, porte la tare originelle ; Gervaise, Nana, le mineur, tous descendent de cette source empoisonnée. C'est une fresque, oui, mais une fresque calculée comme une démonstration.
—Vous souvenez-vous du moment où vous avez décidé de descendre vous-même au fond des mines ?
Février 1884. Je ne pouvais pas écrire Germinal depuis mon fauteuil de Médan, à imaginer la houille. Je suis parti pour Anzin, dans le Nord, j'ai dormi chez des mineurs, partagé leur soupe, écouté leurs femmes. Puis je suis descendu. La cage tombe dans le noir, l'air s'épaissit, et l'on atteint des galeries à plus de six cents mètres sous la terre, où les haveurs abattent le charbon couchés dans la veine, ruisselants. On m'a parlé du grisou, ce gaz qui guette et qui tue d'un seul souffle. Quand je suis remonté à la lumière, j'avais mon roman dans le ventre. On n'invente pas ces choses : on les respire.
Quand je suis remonté à la lumière, j'avais mon roman dans le ventre.
—Qu'est-ce qui vous a le plus bouleversé dans ce que vous avez vu à Anzin ?
Les enfants. Voir des gamins de dix ans atteler leur journée à une berline de charbon, dans une chaleur d'étuve, m'a serré le cœur plus que tout. J'ai rapporté de là-bas une lampe de mineur, que je garde comme on garde une relique — elle me rappelle pourquoi j'écris. Germinal, ce n'est pas un pamphlet, c'est un constat : la faim d'un côté, le capital de l'autre, et entre les deux une foule qui un jour se lève. J'ai voulu qu'on entende le grondement de cette foule, ce piétinement sourd qui monte des profondeurs. Je n'ai rien exagéré ; j'ai seulement refusé de détourner les yeux.
—On vous a beaucoup reproché la crudité de L'Assommoir. Comment avez-vous justifié ce parti pris ?
On a hurlé au scandale, on m'a traité de pornographe du ruisseau. J'ai répondu dans ma préface, et je le maintiens : « C'est une œuvre de vérité, le premier roman sur le peuple, qui ne mente pas et qui ait l'odeur du peuple. » Je n'ai pas voulu salir l'ouvrier ; j'ai voulu montrer ce que l'assommoir, ce débit d'eau-de-vie au coin de la rue, fait d'un homme et d'une femme honnêtes. Mes personnages ne sont pas mauvais, ils sont ignorants et gâtés par le milieu. Le livre s'est vendu comme jamais, il m'a rendu riche et célèbre du jour au lendemain — preuve que le peuple, lui, s'est reconnu sans se sentir insulté.
Je n'ai pas voulu salir l'ouvrier ; j'ai voulu montrer ce que le ruisseau fait d'un homme honnête.

—Que représente pour vous cette maison de Médan où nous nous trouvons ?
Ma forteresse et mon atelier. Je l'ai achetée en 1878, une bicoque que le succès de L'Assommoir m'a permis d'agrandir pierre après pierre, jusqu'à ce vaste cabinet où je travaille chaque matin dès l'aube. J'y ai installé mon laboratoire photographique, car je développe moi-même mes tirages. Le soir, mes amis montent de Paris pour nos jeudis : nous y avons même réuni un recueil, Les Soirées de Médan, où mes cadets du naturalisme ont donné leurs nouvelles. La Seine coule là, sous les fenêtres ; je cultive mon potager, je nourris mes pages. Un homme heureux, croyez-le, malgré les batailles.
—D'où vous vient cette passion pour la photographie, qu'on connaît moins chez l'écrivain ?
C'est le même désir que mes romans : fixer le réel avant qu'il ne s'efface. Je possède une dizaine d'appareils et j'ai pris des milliers de clichés — ma famille, mes voyages, les toits de Paris, les berges de Médan. L'objectif voit ce que l'œil distrait laisse fuir : une ombre, une posture, la fatigue sur un visage. C'est l'exact prolongement de mes carnets d'enquête, où j'amasse des notes avant d'écrire. Là où le mot peut mentir ou broder, la plaque ne triche pas. Je crois qu'on me lira un jour aussi à travers ces images ; elles diront mon époque mieux qu'un long discours.
L'objectif voit ce que l'œil distrait laisse fuir.
—Votre amitié avec le peintre Cézanne s'est brisée. Que s'est-il passé ?
Paul et moi, nous étions inséparables depuis le collège Bourbon, à Aix-en-Provence. Nous courions les champs, nous rêvions de gloire, lui le pinceau, moi la plume. Et puis, en 1886, j'ai publié L'Œuvre, l'histoire de Claude Lantier, un peintre dévoré par un idéal qu'il ne peut atteindre, et qui finit brisé. Paul s'y est reconnu. Il m'a écrit une lettre brève, polie, glaciale — pour me remercier de l'envoi du livre. Nous ne nous sommes plus jamais reparlé. Je n'avais pas voulu le peindre, lui ; j'avais voulu peindre l'artiste impuissant, ce drame que je connaissais en moi aussi. Cette amitié perdue reste l'une de mes blessures les plus sourdes.

—Comment décririez-vous le matin où J'accuse a paru dans L'Aurore ?
Le 13 janvier 1898. J'avais passé des nuits à écrire cette lettre ouverte au président Félix Faure, accusant nommément les vrais coupables de la condamnation du capitaine Dreyfus. Le journal a titré en énormes lettres ce mot, « J'accuse…! », et en a vendu plus de trois cent mille exemplaires dans la journée — Paris s'arrachait les feuilles encore humides d'encre. Je savais ce que je risquais. Je l'ai écrit moi-même : « Je n'ai qu'une passion, celle de la lumière, au nom de l'humanité qui a tant souffert et qui a droit au bonheur. » Un dreyfusard, voilà ce que j'étais devenu, et fier de l'être, fût-ce au prix de tout.
Paris s'arrachait les feuilles encore humides d'encre.
—Cet engagement vous a coûté un procès et l'exil. Le referiez-vous ?
Sans hésiter une seconde. On m'a condamné à un an de prison et trois mille francs d'amende pour diffamation, et j'ai dû fuir en Angleterre, onze mois loin de ma Médan, loin des miens, à errer dans des hôtels anonymes sous un faux nom. Ce fut dur, oui. Mais qu'est-ce que l'inconfort d'un écrivain devant un innocent qu'on a brisé au bagne ? J'avais déjà lancé un appel aux étudiants, leur demandant où ils couraient en bandes par les rues. Un homme de lettres qui se tait quand la justice ment trahit sa plume. J'ai préféré l'exil à la honte, et je dors mieux ainsi.
Un homme de lettres qui se tait quand la justice ment trahit sa plume.
—Au terme de tout cela, qu'aimeriez-vous qu'on retienne de votre œuvre ?
Que j'ai regardé mon siècle en face. J'ai dépeint les mineurs d'Anzin, les blanchisseuses de la Goutte-d'Or, les courtisanes du Second Empire, sans détourner les yeux ni du grisou ni de la misère. Si l'on me lit encore dans cent ans — pardonnez à un homme cette présomption —, j'espère qu'on y verra non un faiseur de noirceurs, mais un témoin qui aimait assez les hommes pour leur montrer leur vérité. La littérature n'est pas un divertissement de salon ; c'est une lampe qu'on descend dans les galeries obscures. J'ai tenu cette lampe du mieux que j'ai pu, et je la passe à ceux qui viendront.
La littérature, c'est une lampe qu'on descend dans les galeries obscures.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Émile Zola. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


