Interview imaginaire avec Francis Ponge
par Charactorium · Francis Ponge (1899 — 1988) · Lettres · 5 min de lecture
Deux élèves de douze ans, en classe découverte, ont poussé la porte du bureau d'un vieux monsieur entouré de cahiers et de dictionnaires. Sur la table, un galet et un morceau de savon, comme posés là exprès. Francis Ponge les a fait asseoir et leur a souri, touché que des enfants viennent l'écouter.
—C'est vrai que vous n'arriviez pas à parler quand vous étiez jeune ?
Tu sais, mon enfant, c'est même ce qui a tout déclenché. Petit, je me sentais maladroit avec les mots dits à voix haute. Imagine que tu veux dire quelque chose de très précis, et que ta bouche, elle, dit toujours à peu près. Ça me rendait fou. Alors je me suis tourné vers l'écriture. Sur le papier, je pouvais recommencer cent fois, chercher le mot exact, gommer, reprendre. Ma difficulté à parler n'était pas un défaut à cacher : c'était le moteur. C'est elle qui m'a poussé toute ma vie à viser une précision absolue, mot après mot.
Ma bouche disait toujours à peu près ; le papier, lui, m'a laissé viser le mot exact.
—Vous aviez quel âge à votre grand examen raté ? Vous aviez peur ?
J'avais vingt ans, en 1919. C'était l'oral du concours de l'École normale supérieure, l'épreuve de philosophie. On m'a posé une question, et là... plus rien. Imagine-toi debout devant des professeurs sévères, la gorge nouée, et pas un seul son qui sort. Je suis resté muet, complètement paralysé par le trac. J'ai échoué. Sur le moment, ça m'a fait très mal, je ne te le cache pas. Mais avec le temps, j'ai compris que cet échec m'avait montré mon chemin : ma vraie voix, ce ne serait jamais l'oral. Ce serait l'écrit.
—Vous étiez poète, mais vous aviez quand même un vrai travail à côté ?
Oui, et pendant longtemps ! Je n'ai pas vécu de mes poèmes, tu sais. J'étais un simple employé, d'abord aux Messageries Hachette, puis chez Gallimard. Imagine une grande maison de livres, des bureaux, des papiers à classer toute la journée : c'était mon quotidien. La poésie, je la gardais pour le soir et le week-end. Je menais une sorte de double vie : monsieur l'employé le jour, poète en cachette le soir, penché sur mes cahiers à la lumière de la lampe. Ce n'était pas facile. Mais cette patience m'a appris à voler chaque minute pour écrire.
—Pourquoi vous écriviez des poèmes sur une huître ou un caillou ?
Parce que personne ne les regardait vraiment ! On fait des poèmes sur l'amour, la lune, la tristesse... Moi, j'ai pris le parti pris des choses : je me suis mis du côté des objets. Prends une huître. Si tu la regardes longtemps, vraiment longtemps, elle devient passionnante. Dans Le Parti pris des choses, en 1942, j'ai écrit : « L'huître, de la grosseur d'un galet moyen, est d'une apparence plus rugueuse, d'une couleur moins unie, brillamment blanchâtre. C'est un monde opiniâtrement clos. » Tu vois ? Une huître, c'est un monde fermé, têtu, avec une perle cachée dedans. Comme les choses simples autour de toi.
Une huître, si tu la regardes vraiment, devient un monde entier.
—Un cageot, c'est juste une caisse en bois. Qu'est-ce qu'il y a à en dire ?
Ah, le cageot ! Tout le monde le jette après le marché, écrasé, oublié. Justement : c'est ça qui me touchait. Une chose humble, fragile, qui sert une seule fois et finit au coin de la rue. Imagine un petit objet de bois clair, plein d'air, qui n'aura jamais droit à un poème... eh bien je lui en ai donné un. Mon idée, c'était d'élever les choses ordinaires, le galet, le cageot, à la dignité d'un vrai sujet. Pour moi, regarder un cageot avec attention, c'est déjà une forme de respect pour le monde des choses simples.

—On dit que vous montriez vos brouillons. Pourquoi pas seulement le poème fini ?
Parce que le plus intéressant, c'est souvent le chemin, pas l'arrivée ! Dans La Rage de l'expression, en 1952, j'ai publié mes tâtonnements, mes ratures, mes reprises. Imagine un sculpteur qui te montrerait non pas la statue finie, mais chaque coup de ciseau, chaque hésitation. Je travaillais dans des cahiers, je recommençais sans fin. J'écrivais : « Il faut que mon travail soit tel que chaque terme employé soit non pas un signe mais une chose. » Tu comprends ? Je voulais que mes mots aient du poids, de la matière, comme de vrais objets qu'on peut presque toucher.
Le plus intéressant, c'est le chemin, pas l'arrivée.
—C'est long, écrire un poème ? Vous mettiez combien de temps ?
Parfois des années, figure-toi ! Pour Le Savon, j'ai travaillé plus de vingt ans. Vingt ans sur un simple morceau de savon ! Imagine : tu prends cet objet glissant, tu te laves les mains, et il se met à mousser, à jouer entre tes doigts. J'ai écrit qu'« il écume, jubile... plus il les rend complaisantes, souples, liantes, ductiles, plus il bave, plus sa bave est aérienne, perle. » Je le tournais et le retournais dans ma tête comme dans mes mains. La poésie, pour moi, ce n'était pas un coup de génie d'un soir. C'était un travail patient, un travail d'artisan.
—Pendant la guerre, vous avez fait quoi exactement ? Vous aviez peur ?
Pendant l'Occupation, je n'ai pas voulu rester les bras croisés. Je me suis engagé dans la Résistance, du côté de Roanne, où j'ai dirigé un comité local de lutte pour la libération. On préparait des textes clandestins, c'est-à-dire des journaux interdits, imprimés en cachette. Oui, j'avais peur, bien sûr. À cette époque, être pris voulait dire la prison, ou pire. Mais je croyais aux choses justes autant qu'aux choses simples. J'avais aussi rejoint le Parti communiste en 1937, par espoir, avant de le quitter en 1947. Résister, c'était pour moi une autre façon de prendre parti.

—C'est qui ce monsieur Sartre qui a écrit sur vous ? Ça vous a fait quoi ?
Jean-Paul Sartre, c'était le philosophe le plus célèbre de mon époque, une vraie vedette des idées. En 1944, il a écrit un long texte élogieux sur mon travail, « L'Homme et les choses ». Imagine : tu écris dans ton coin depuis des années, presque inconnu, et soudain l'homme le plus admiré du pays dit que ton œuvre compte. Ça m'a sorti de l'ombre d'un coup. Je ne te cacherai pas que ça m'a fait chaud au cœur. Mais j'ai gardé mon propre chemin. On peut être reconnu par un grand sans devenir son ombre.
On peut être reconnu par un grand sans devenir son ombre.
—Et chez vous, ça ressemblait à quoi ? Vous mangiez quoi ?
À la fin de ma vie, je vivais au Bar-sur-Loup, un petit village provençal entouré de verdure, dans les collines près de Nice. Imagine le chant des cigales, l'odeur des herbes chaudes, le silence. Le matin, je me levais tôt avec une tasse de café, mes cahiers et mes dictionnaires posés devant moi. J'aimais une cuisine simple, du Sud : l'huile d'olive, les légumes du jardin, les fromages d'ici. Rien de compliqué, rien de tape-à-l'œil. Des choses vraies, authentiques. Au fond, je mangeais comme j'écrivais : en allant vers le simple et le sincère.
—Si on retient une seule chose de vous, ce serait quoi ?
Apprendre à regarder. C'est tout simple, mais ça change la vie. La prochaine fois que tu tiens un galet, une huître, un morceau de savon, ne le jette pas tout de suite. Regarde-le vraiment, comme s'il avait des choses à te dire. J'écrivais que mon but n'était pas seulement de faire des poèmes, mais « d'avancer dans la connaissance et l'expression du monde sensible ». Le monde sensible, c'est tout ce que tu peux toucher, voir, sentir. Si tu apprends à le regarder avec attention et avec patience, alors un peu de ma poésie continue de vivre en toi.
Apprends à regarder une chose simple, et le monde entier s'ouvre.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Francis Ponge. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


