Interview imaginaire avec Frères Grimm
par Charactorium · Frères Grimm (1785 — 1863) · Lettres · 5 min de lecture
C'est dans le logement encombré de livres de la Zimmerstrasse, à Kassel, qu'en ce printemps 1814 Dorothea Viehmann pousse la porte des frères Grimm, un panier au bras et de nouveaux récits en tête. La lampe à huile éclaire un bureau couvert de feuillets, et l'encre fraîche sèche encore sur les pages du second volume des contes. Elle connaît bien le chemin : depuis des mois, elle vient s'asseoir près de ces deux jeunes savants qui l'écoutent comme on écoute une reine. Aujourd'hui, pourtant, c'est elle qui veut les entendre, et savoir ce qu'ils font de ses histoires.
—Mes bons messieurs, chaque fois que je vous conte, vous saisissez vos carnets et notez sans lever les yeux. Pourquoi tant de hâte ?
Vois-tu, Dorothea, un conte ne tient qu'à un fil : qu'un mot se perde, qu'une tournure s'efface, et le voilà mort. Voilà pourquoi nous courons après ta parole, le carnet ouvert sur les genoux. Nous ne voulons pas seulement l'histoire — nous voulons ta manière de la dire, tes répétitions, tes vieux mots de Hesse que plus personne n'écrit. Wilhelm prétend que j'ai la plume trop lente ; mais je préfère manquer mon dîner que trahir une de tes phrases. Ces feuillets que tu vois là sont notre trésor. Une parole non écrite est une parole déjà à demi oubliée, et nous nous sommes juré de n'en laisser périr aucune.
Une parole non écrite est une parole déjà à demi oubliée.
—Ces récits, je les tiens des veillées de la Spinnstube, où l'on filait en se contant les vieilles peurs. Cela compte-t-il à vos yeux ?
Plus que tu ne l'imagines, Dorothea. Les savants de notre temps méprisent ces récits de veillée ; ils ne jurent que par les Grecs et les Romains. Nous croyons l'inverse : que la Volksdichtung, cette poésie née du peuple et non des livres, vaut tous les poèmes des cours. Dans la Spinnstube, au bruit des rouets, vos aïeules ont gardé vivante une sagesse plus vieille que les royaumes. Quand tu nous contes Cendrillon, tu nous transmets une voix qui remonte plus loin que toutes les chroniques. C'est pourquoi nous écoutons une fileuse de Hesse avec le même sérieux qu'un manuscrit ancien — car l'un et l'autre nous parlent de l'âme de notre peuple.
—Dans votre préface, vous jurez n'avoir rien ajouté ni embelli. Pourtant Wilhelm retouche mes contes d'une édition à l'autre. Est-ce vrai ?
Tu as l'oreille fine, et tu dis vrai pour une part. Moi, Jacob, je voudrais tout garder brut, jusqu'aux aspérités. Mais Wilhelm a la main plus douce : il polit la phrase, relie ce qui boitait, ôte ce qui ferait rougir une mère. Nous ne changeons pas l'histoire, comprends-le bien — nous lui rendons la forme que la voix lui donne et que l'écrit lui ôte. Notre préface dit vrai dans son esprit : nous n'inventons rien. Mais d'une impression à la suivante, Wilhelm cherche le ton juste pour que le conte se lise comme on l'entend au coin du feu. C'est là tout notre art, et toute notre peine.
—Quand je conte, je n'épargne pas les enfants : le sang coule, les marâtres brûlent. Ces histoires sont-elles vraiment pour les petits ?
Voilà notre tourment, Dorothea. Nos premières pages ont effrayé plus d'une mère : on nous reproche le sang, les cruautés, certaines choses qu'une dame ne lit pas tout haut. Wilhelm en adoucit peu à peu les plus rudes, pour que le livre puisse entrer dans les familles. Pourtant je résiste : tes contes ne mentent pas sur le monde, où le loup dévore et où la marâtre punit. L'enfant qui frémit auprès de toi apprend la peur sans en mourir. Nous cherchons donc un chemin étroit : assez de douceur pour la maison, assez de vérité pour que le conte reste un conte, et non une fade leçon.
—Jacob, Wilhelm, vous travaillez collés l'un à l'autre à cette même table. Comment savez-vous lequel de vous deux a écrit telle page ?
Ah, Dorothea, tu poses là une question que nous-mêmes ne savons trancher ! Nous partageons cette table, souvent la même chambre, parfois jusqu'au même lit depuis l'enfance. Ce que l'un commence le soir, l'autre le reprend au matin sans qu'on sache où finit sa pensée et où commence la mienne. Je rassemble, je compare, je creuse les vieilles langues ; Wilhelm écoute, choisit, donne la grâce. Mais nos deux mains tirent le même fil. Demande-nous qui a écrit telle page, et nous te répondrons en riant que nous l'ignorons. Nous sommes deux hommes pour un seul ouvrage, et c'est notre force autant que notre bonheur.
Nous sommes deux hommes pour un seul ouvrage, et c'est notre force autant que notre bonheur.
—On vous dit inséparables depuis l'enfance. Cette union ne pèse-t-elle jamais sur deux hommes qui pensent chacun à sa façon ?
Jamais elle ne pèse, Dorothea — ou si peu. Il est vrai que je suis plus âpre, plus solitaire, et que Wilhelm a le cœur tendre et la santé fragile. Lui aime la compagnie, les soirées, les rires ; moi, le silence des livres. Mais nous nous sommes promis enfants, après la mort de notre père, de ne jamais nous quitter. Nous avons connu la misère ensemble, partagé une seule assiette les jours maigres. Quand l'un faiblit, l'autre porte les deux fardeaux. Deux têtes peuvent différer sans que les cœurs se séparent : voilà ce que la pauvreté nous a appris mieux qu'aucun maître.
—La première fois que je suis venue, vous doutiez qu'une vieille femme pût retenir tant de récits mot pour mot. M'avez-vous crue, depuis ?
Pardonne-nous ce premier doute, Dorothea. Quand on nous t'a recommandée, j'avoue que je craignais des récits fanés, abîmés par le temps. Et puis tu t'es assise, tu as parlé — et le même conte, redit le lendemain, ne variait pas d'un mot. Cela tient du prodige. Tu portes en toi une bibliothèque que nul incendie ne peut brûler. Depuis, nous tenons ta mémoire pour plus sûre que bien des manuscrits, et c'est de ta bouche que sortent nos plus beaux contes. Crois bien que nous savons ce que nous te devons — et que nous ne l'oublierons pas.
—Jacob, je vous vois pâlir sur de vieux grimoires en langue oubliée. Quel grand rêve poursuivez-vous donc derrière nos simples contes ?
Tu vois juste, Dorothea : tes contes ont allumé en moi un feu plus vaste. À force d'écouter tes vieux mots de Hesse, j'ai compris que la langue est le miroir d'un peuple — qu'en remontant ses formes anciennes, on retrouve la pensée de nos aïeux. Je rêve d'un grand ouvrage qui suivrait notre langue depuis ses racines, qui montrerait comment les sons eux-mêmes se transforment d'âge en âge et de peuple en peuple. C'est un labeur de fourmi, et il me faudra peut-être toute ma vie. Mais sans les fileuses qui ont gardé la vieille parole, je n'aurais jamais deviné quel trésor dort dans la bouche des simples gens.
—Vous voulez rester fidèles à ma voix et rendre les contes plus beaux à lire. Ces deux désirs ne se combattent-ils pas ?
Ils se combattent sans cesse, Dorothea, et c'est notre éternel débat à Wilhelm et à moi. Si nous gardons tout, mot pour mot, certaines pages rebutent par leur rudesse. Si nous embellissons trop, nous trahissons ta voix et nous faisons de l'or faux. Wilhelm penche pour la beauté, moi pour la fidélité ; entre nous deux, le conte trouve son équilibre. Notre règle est simple : ne jamais ajouter d'invention, mais rendre à l'écrit la vie que ta bouche lui donne. C'est un fil tendu au-dessus du vide, et nous marchons dessus à chaque page que nous corrigeons.
—Quand je ne serai plus là pour conter, mes bons messieurs, restera-t-il quelque chose de moi dans vos livres ?
Il restera tout, Dorothea — ou du moins tout ce que nos plumes auront su saisir. Tes contes sont déjà dans nos pages, et avec eux quelque chose de ta voix, de ta patience, de ta foi. Nous avons résolu de dire d'où nous tenons nos récits, afin que nul ne croie ces histoires sorties de notre seule tête. Les savants se souviennent des rois et des batailles ; nous voulons qu'on se souvienne aussi des fileuses qui ont gardé vivante la parole. Tant qu'un enfant écoutera l'un de tes contes, tu continueras de parler. Voilà la seule gloire qui vaille à nos yeux.
Tant qu'un enfant écoutera l'un de tes contes, tu continueras de parler.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Frères Grimm. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


