Interview imaginaire avec Henri Bergson
par Charactorium · Henri Bergson (1859 — 1941) · Philosophie · 6 min de lecture
C'est dans l'appartement feutré du 16e arrondissement que Albert Einstein retrouve Henri Bergson, par un après-midi gris de l'hiver 1940, Paris sous l'Occupation. Une montre de gousset repose sur le bureau encombré de manuscrits raturés, et le vieux philosophe, affaibli, se tient près du feu. Les deux hommes se connaissent depuis leur célèbre affrontement de 1922 sur la nature du temps ; Einstein, l'ami rival, vient une dernière fois mesurer la distance — et la proximité — de leurs deux mondes. Le physicien parle bas, comme on parle à quelqu'un que l'on respecte trop pour le ménager.
—Cher Bergson, on raconte qu'au Collège de France des centaines de gens se pressaient avant l'ouverture. Comment vivait-on pareille ferveur ?
Vous savez, mon cher Einstein, j'avais le sentiment d'un malentendu. On venait par modes, par curiosité mondaine ; des dames faisaient retenir leur place par leurs domestiques, et la salle débordait jusque dans les couloirs. On m'appelait le philosophe des salons, et cela me peinait un peu, je l'avoue. Car je ne montais pas dans cette chaire pour briller, mais pour penser tout haut, lentement, devant ceux qui voulaient bien suivre. La pensée vraie n'est pas un spectacle. Or il y avait là, dans cette foule, beaucoup de gens venus assister à un spectacle. Je me consolais en songeant qu'au milieu de cette cohue, quelques esprits, peut-être, recevaient vraiment quelque chose — et que pour ceux-là, il valait la peine de parler.
La pensée vraie n'est pas un spectacle. Or il y avait là, dans cette foule, beaucoup de gens venus assister à un spectacle.
—Vous gardez là cette montre sur votre bureau. Vous vous en serviez, dit-on, pour expliquer votre fameuse durée. Que vouliez-vous montrer ?
Justement, cette montre, je m'en servais pour montrer ce que la durée n'est PAS. Quand je regarde l'aiguille, je vois des positions juxtaposées dans l'espace, des points alignés sur un cadran — voilà le temps de la science, divisible, mesurable. Mais ce temps-là, c'est du temps spatialisé, trahi. Le temps vrai, la durée, c'est ce qui coule en moi quand je me laisse vivre, quand mon moi s'abstient de séparer l'état présent des états antérieurs. Il ne se compte pas, il se sent. Dès mon Essai sur les données immédiates de la conscience, en 1889, j'ai voulu rendre la conscience à elle-même. Votre montre, mon ami, mesure parfaitement l'heure du train. Elle ne mesure rien de ce que j'éprouve à l'attendre.
Cette montre mesure parfaitement l'heure du train. Elle ne mesure rien de ce que j'éprouve à l'attendre.
—Vous vous souvenez de notre rencontre, en avril 1922, à la Société française de philosophie ? J'avais répondu qu'il n'existe pas de temps des philosophes. Le regrettez-vous ?
Comment l'oublierais-je ? Vous étiez venu avec vos équations, et moi avec ma durée, et nous nous sommes regardés comme deux voyageurs venus de continents différents. Vous avez dit, je m'en souviens, qu'il n'y avait qu'un temps physique, et que le mien relevait de la psychologie. Cela m'a piqué, je ne vous le cache pas. Mais voyez-vous, je ne contestais pas vos horloges ni votre relativité — je les admire. Je disais seulement qu'au-dessous du temps que vous mesurez, il y a un temps que nous vivons, et que ce temps-là, aucune équation ne le saisit. Nous n'avions pas tort tous les deux ; nous ne parlions simplement pas de la même chose. C'est peut-être le plus beau malentendu de ma vie.
Nous nous sommes regardés comme deux voyageurs venus de continents différents.
—Soyez franc avec moi : croyez-vous encore que ma physique manque l'essentiel du temps, ou avez-vous, depuis ce jour, nuancé votre position ?
Je n'ai pas changé sur le fond, Einstein, mais l'âge m'a appris la prudence. Votre temps relatif est une vérité magnifique sur la matière, sur les astres, sur la lumière — je m'incline. Mon erreur, peut-être, fut de croire que je pouvais vous suivre jusque dans vos calculs, et de m'aventurer où le mathématicien était mieux armé que moi. Mais je maintiens ceci : votre science décrit le temps du dehors, vu par un esprit qui mesure ; la métaphysique, elle, tente de le ressaisir du dedans, là où il se fait. Vous expliquez l'horloge ; j'essaie d'expliquer celui qui la regarde. Tant qu'il y aura des consciences pour durer, il y aura place pour ma philosophie à côté de votre physique. Nous ne nous excluons pas — nous nous complétons, si l'on veut bien y regarder.
—Dans L'Évolution créatrice, vous opposez votre élan vital au mécanisme de Darwin. Moi qui cherche des lois, cela m'intrigue : pourquoi refuser la pure mécanique ?
Parce que la vie, mon ami, ne se laisse pas réduire à un assemblage de rouages. Le mécanisme explique très bien comment une machine fonctionne ; il n'explique pas pourquoi il y a de la nouveauté, de l'imprévisible, de la création. Regardez l'évolution : elle ne se contente pas de combiner ce qui existe, elle invente des formes que rien n'annonçait. J'ai donné un nom à cette poussée — l'élan vital — non pour clore la question, mais pour désigner ce que le mécanisme laisse échapper. L'élan vital consiste, en somme, dans une exigence de création ; il ne peut créer absolument, car il rencontre devant lui la matière, qui est le mouvement inverse du sien. Darwin a vu juste sur les moyens. Mais sur l'élan qui pousse le vivant à se dépasser, il est resté muet.
La vie ne se laisse pas réduire à un assemblage de rouages.

—On dit votre bibliothèque pleine de livres de biologie — Darwin, Lamarck, les embryologistes. Le philosophe a-t-il vraiment besoin de tant lire les savants ?
Plus que jamais, croyez-moi. Je me défie d'une métaphysique qui plane au-dessus des faits sans jamais s'y salir les mains. J'ai lu les naturalistes, les embryologistes, j'ai suivi leurs controverses comme un homme suit un débat dont sa propre maison dépend. Car comment parler de la vie sans connaître ce que la science en découvre jour après jour ? Mon élan vital n'est pas une rêverie de poète ; il est né de cette fréquentation patiente des laboratoires, par la lecture. Vous, vous interrogez la matière avec vos instruments ; moi, je tâche d'écouter ce que vos collègues du vivant rapportent, et d'en tirer ce que leurs équations ne disent pas. Le philosophe qui méprise les sciences se condamne à parler de fantômes. J'ai voulu, au contraire, penser au plus près du réel.
—Vous travaillez, m'a-t-on dit, avec une lenteur extrême, des mois sur un seul chapitre. Cette lenteur a-t-elle un rapport avec votre idée du temps ?
Le rapport est plus profond que vous ne le pensez. Comment écrirais-je vite sur la durée, moi qui sais que la pensée vraie mûrit comme un fruit, sans qu'on puisse la presser ? Je rature, je reprends, je laisse reposer ; un mois, deux mois sur une page, jusqu'à ce que la formule épouse exactement l'intuition. Car une intuition, Einstein, est fragile : elle est un contact direct avec la réalité mouvante, et le langage, fait pour les choses solides, la trahit toujours un peu. Un philosophe digne de ce nom n'a jamais dit qu'une seule chose ; encore a-t-il plutôt cherché à la dire qu'il ne l'a vraiment dite. Ma lenteur n'est pas une faiblesse : elle est le respect que je dois à ce que j'ai entrevu, et que les mots menacent sans cesse de figer.
Une intuition est un contact direct avec la réalité mouvante, et le langage la trahit toujours un peu.

—Mon ami, je sais ce que c'est qu'être juif en ces temps. On vous offrait une exemption des lois de Vichy. Pourquoi être allé vous inscrire vous-même ?
Parce qu'il y a des honneurs qu'on ne peut accepter sans déshonneur. On m'a fait comprendre que ma renommée pouvait me dispenser des files d'attente, des registres, de cette humiliation organisée. Mais comment aurais-je regardé mes coreligionnaires, ceux que l'on traque et que rien ne protège, si moi, le vieux Bergson couvert de distinctions, j'avais accepté un traitement de faveur ? Je me suis levé — péniblement, car je suis malade, vous le voyez bien — et je suis allé m'inscrire en personne sur les listes. C'était peu de chose, un geste sans pouvoir. Mais un homme n'a parfois que son corps fatigué à opposer à l'injustice. J'ai voulu être avec les miens dans l'épreuve, et non au-dessus d'eux dans le privilège.
Il y a des honneurs qu'on ne peut accepter sans déshonneur.
—Vous vous êtes longtemps senti proche du catholicisme, m'a-t-on rapporté. Pourquoi, à la fin, rester fidèle au judaïsme malgré cette inclination ?
Vous touchez là ce que j'ai de plus intime, et je ne le dirais pas à un journaliste — à vous, oui. Ma pensée, en effet, m'a porté vers le christianisme ; j'y voyais l'achèvement de ce mysticisme ouvert dont je parle dans Les Deux Sources. Un moment, j'ai failli franchir le pas. Mais voilà : je voyais monter la vague de persécution qui allait s'abattre sur les juifs. Comment aurais-je quitté mon peuple à l'instant précis où il allait souffrir ? Se convertir alors, c'eût été déserter. J'ai préféré rester parmi les persécutés, fidèle non par doctrine mais par solidarité. Ma philosophie distingue la morale close de la morale ouverte ; peut-être ai-je, ce jour-là, tenté de vivre l'une et l'autre à la fois — rester des miens, en pensant à tous.
Comment aurais-je quitté mon peuple à l'instant précis où il allait souffrir ?
—Une dernière question, cher Bergson. Au soir de cette vie de gloire et de foules, qu'est-ce qui, vraiment, aura compté pour vous ?
Non pas les foules, Einstein, ni le Nobel que je n'ai même pu aller recevoir à Stockholm. Ce qui compte, à la fin, c'est d'avoir essayé de dire une chose juste sur ce que nous sommes : des êtres qui durent, qui se souviennent, qui créent. J'ai passé ma vie à corriger des phrases pour approcher cela, sachant que je ne l'atteindrais jamais tout à fait. Les salons m'ont fêté, puis l'époque m'a renvoyé à ma condition la plus nue, celle d'un vieil homme juif dans une France occupée. Étrangement, cette nudité-là m'apaise. J'ai cherché toute ma vie ce qui, en l'homme, échappe à la mécanique et au calcul. Il me semble qu'à présent, dépouillé de tout, je le tiens enfin — non dans mes livres, mais dans ce qui me reste de conscience et de fidélité.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Henri Bergson. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.



