Interview imaginaire avec Ibn Battûta
par Charactorium · Ibn Battûta (1304 — 1368) · Exploration · 6 min de lecture
Au crépuscule, dans une cour ombragée de Fès, un vieil homme au turban blanc déroule de mémoire les routes du monde. Près de trente années de poussière et de mers se lisent encore sur son visage. Il accepte de revenir, une dernière fois, sur le chemin qui l'a mené de Tanger aux confins de la Chine.
—Comment un simple pèlerinage vers La Mecque s'est-il transformé en une vie de voyage ?
J'étais parti seul, à vingt et un ans, quittant Tanger sans compagnon dont je pusse me réjouir, sans caravane dont je pusse suivre la route, poussé par un désir longtemps caressé en mon cœur de visiter les sanctuaires illustres. Le hajj devait me prendre une saison, peut-être deux. Mais lorsque j'atteignis La Mecque en 1326 et que je vis affluer les fidèles de toutes les terres de l'islam, je compris que Dieu avait ouvert devant moi une porte trop vaste pour la refermer. Chaque pèlerin venu du Yémen, de l'Inde ou du Khorasan portait en lui un pays entier. Je me dis qu'il serait ingrat de retourner sur mes pas quand le Dar al-Islam tout entier m'attendait. Ainsi je remis mon retour à plus tard, et ce plus tard dura vingt-huit ans.
Dieu avait ouvert devant moi une porte trop vaste pour la refermer.
—Quel sentiment vous habitait, jeune homme, au moment de tourner le dos à votre maison ?
Le cœur me brûlait, je ne le cacherai pas. Quitter ses parents pour la route, c'est comme arracher l'arbre de sa terre : on ne sait s'il reprendra ailleurs. Mais un juriste de Tanger sait que la science et la foi se cherchent par les chemins, non sous le toit familial. Je montai sur ma monture à l'aurore, après la prière du fajr, pour profiter de la fraîcheur avant la chaleur, et je ne regardai pas en arrière, car le voyageur qui se retourne trop perd le courage d'avancer. J'ignorais alors que ma mère s'éteindrait avant mon retour, et mon père bien avant elle. Si je l'avais su, peut-être aurais-je hésité. Mais Dieu, dans Sa sagesse, voile l'avenir au voyageur, afin qu'il marche.
—Comment êtes-vous devenu juge à la cour du sultan de Delhi ?
Quand j'arrivai en Inde en 1334, ma formation de juriste malékite me précéda comme un sauf-conduit. Le sultan Mohammed ben Toughlouq cherchait des lettrés étrangers pour servir sa justice, et il me nomma cadi de Delhi, m'octroyant terres et salaire dignes d'un prince. J'acceptai, car un homme de loi ne refuse pas d'appliquer la charia là où on l'appelle. Mais ce sultan était comme une mer sans fond : généreux le matin, terrible le soir. Il distribuait l'or à pleines mains et faisait empaler ses opposants devant son palais. Je vécus des années suspendu entre la faveur et l'épouvante, sachant qu'un seul de ses caprices pouvait me jeter de la magistrature au cachot, ou pire.
Ce sultan était comme une mer sans fond : généreux le matin, terrible le soir.
—Pourquoi avoir accepté de servir un prince que vous saviez si dangereux ?
Vous parlez en homme qui n'a jamais eu faim sur une route lointaine. Un voyageur loin de son pays n'a que sa science pour pain. Le poste de cadi à Delhi m'offrait de quoi vivre, des terres, et le moyen de poursuivre mon chemin vers l'Orient. Refuser eût été offenser le sultan Mohammed ben Toughlouq, et nul n'offensait cet homme sans le payer de sa tête. J'ai donc rendu la justice selon le Livre, tâchant de demeurer juste sans déplaire au maître, ce qui est l'art le plus difficile que je connaisse. Quand enfin il m'envoya comme ambassadeur vers la Chine, j'y vis la main miséricordieuse de Dieu : un prétexte honorable pour quitter sa cour vivant, et reprendre la mer.
—Vous avez traversé tant de mers et de déserts ; quel passage vous a le plus éprouvé ?
Le froid, étrangement, plus que la soif. J'avais connu les déserts brûlants d'Arabie, où le sable cuit la peau et où l'on rêve d'une gorgée d'eau. Mais quand je traversai les steppes de Crimée en plein hiver, dans un chariot couvert de fourrures et tiré par chevaux et chameaux, je crus que mes membres se briseraient comme verre. Jamais je n'avais rien éprouvé de tel, et je le notai pour que nul ne croie le voyageur épargné par les rigueurs du Nord. Sur les mers, j'ai connu les dhows légers de l'océan Indien, qui dansent sur la vague comme feuille au vent, et les jonques chinoises, ces forteresses flottantes hautes comme des palais. Chaque traversée enseigne l'humilité : l'homme n'est qu'un grain confié au souffle de Dieu.
Chaque traversée enseigne l'humilité : l'homme n'est qu'un grain confié au souffle de Dieu.

—Que disiez-vous des terres lointaines comme la Chine, que peu de musulmans avaient vues ?
La Chine m'émerveilla et me troubla à la fois. C'est, de tous les pays que j'ai parcourus, le plus sûr pour le voyageur : on peut y cheminer neuf mois durant sans craindre pour sa vie ni pour ses biens, tant l'ordre y règne sous l'empire des Yuan. À Quanzhou, grand port grouillant de marchands, je trouvai des frères musulmans établis, des mosquées, des caravansérails pour les étrangers. Et pourtant mon âme y était mal à l'aise, car tout y était paganisme et idoles, si loin du Dar al-Islam qui m'avait porté jusque-là. Je me hâtais de retrouver une cité où le khatib prononçât le sermon du vendredi, car c'est au nom cité dans la khutba qu'un voyageur reconnaît en quelle maison du monde il se trouve.
—Vous souvenez-vous de votre arrivée à la cour du Mali, après la traversée du Sahara ?
En 1352, je franchis le grand désert avec une caravane, vers l'empire du Mali et son souverain Mansa Souleymane. Ce que j'y vis de la justice m'emplit d'admiration : le pays était si sûr que ni le voyageur ni l'habitant n'avait à craindre le voleur ou le brigand, et le sultan ne pardonnait pas aux injustes, quel que fût leur rang. Voilà une vertu que bien des princes d'Orient devraient envier. Mais d'autres coutumes me heurtèrent profondément, moi qui suis juriste malékite : les femmes y paraissaient devant le sultan sans voile, comme si la pudeur n'avait point de loi. Je ne sus retenir ma désapprobation, et je la dis tout haut.
Le pays était si sûr que ni le voyageur ni l'habitant n'avait à craindre le brigand.
—Comment avez-vous réagi quand le sultan du Mali vous a repris sur votre jugement ?
J'avais cru, dans mon orgueil de lettré venu du Nord, pouvoir corriger les usages de ce peuple au nom de la loi de Dieu. Mais Mansa Souleymane me rappela, avec une dignité que je n'oublierai pas, que ces coutumes étaient anciennes dans son pays, antérieures peut-être à ma propre science. Je dus baisser la tête. Le voyage enseigne cela aussi : on part en croyant porter la lumière, et l'on découvre que chaque terre brûle sa propre lampe. Je notai pourtant fidèlement ce que je vis au Mali, le bon comme ce qui me semblait blâmable, car le devoir du témoin n'est pas de juger toute la terre, mais de la rapporter telle qu'elle s'offre à ses yeux. Dieu seul connaît le fond des cœurs et la vérité des usages.

—Après tant d'années, qu'est-ce qui vous a décidé à fixer vos souvenirs par écrit ?
Je n'y aurais songé seul. Quand je revins enfin au Maroc en 1354, après vingt-huit ans d'absence, je n'étais plus qu'un homme las, riche seulement de ce que ma mémoire avait engrangé. C'est le sultan mérinide Abou Inan qui l'ordonna : que je dicte tout, depuis le premier pas hors de Tanger. On me donna un lettré de talent, Ibn Juzayy, avec son calame taillé et son parchemin, et durant des mois je versai dans son oreille les villes, les sultans, les mers et les déserts. Ainsi naquit la Rihla. Sans cet ordre du prince, tout cela se fût éteint avec moi, comme une lampe qu'on souffle. Un récit de voyage, voyez-vous, est une caravane qu'on confie aux générations.
Un récit de voyage est une caravane qu'on confie aux générations.
—Que ressentiez-vous en confiant à un autre des souvenirs de toute une vie ?
Une étrange pudeur, d'abord. Comment loger trente années dans la mémoire d'un seul homme, et les faire passer par le calame d'un autre ? Ibn Juzayy écrivait pendant que je parlais, et parfois je voyais sur son visage l'étonnement, comme si je lui contais les merveilles d'un songe plutôt que les faits de ma vie. Je craignais qu'on ne me crût pas, car le voyageur qui revient passe toujours pour menteur aux yeux de ceux qui n'ont pas quitté leur seuil. Mais le sultan Abou Inan voulait ce témoignage, et j'ai dicté de mon mieux, sans rien ajouter que Dieu pût me reprocher. La Rihla n'est pas mon œuvre : elle est ce que mes yeux ont reçu et que ma langue a rendu, du Mali aux portes de la Chine.
—Si vous aviez pu imaginer qu'on vous lirait dans les siècles, qu'auriez-vous voulu transmettre ?
Je ne suis qu'un humble cadi de Tanger, et il ne sied pas de prétendre durer au-delà de son temps ; cela n'appartient qu'à Dieu. Mais si je pouvais rêver qu'un lecteur ouvre la Rihla longtemps après ma mort, je voudrais qu'il y trouve ceci : que la terre de l'islam est vaste comme la miséricorde divine, qu'elle s'étend de l'Andalousie menacée jusqu'aux ports de la Chine, et qu'un homme de foi peut la parcourir en trouvant partout des frères, une mosquée, une madrasa pour l'accueillir. Je voudrais qu'il sente, sous la poussière des mots, l'odeur des caravansérails et le froid des steppes. Et qu'il comprenne qu'on ne voyage pas pour fuir sa maison, mais pour mieux saisir combien le monde de Dieu est grand.
On ne voyage pas pour fuir sa maison, mais pour saisir combien le monde de Dieu est grand.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Ibn Battûta. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


