Interview imaginaire avec Ibn Battûta
par Charactorium · Ibn Battûta (1304 — 1368) · Exploration · 5 min de lecture
C'est dans une demeure de Fès, par une fin d'après-midi de l'an 1355, qu'Ibn Juzayy retrouve le voyageur qu'on lui a confié de mettre par écrit. Sur la table basse, le calame et les feuillets attendent, et l'encre sèche déjà au bord de l'encrier. Les deux hommes se connaissent depuis des mois : jour après jour, le lettré recueille la parole de ce Tangérois revenu après vingt-huit ans d'errance, sur ordre du sultan Abou Inan. Aujourd'hui, Ibn Juzayy ne veut pas seulement les routes et les noms de villes — il veut l'homme.
—Cheikh Abou Abdallah, avant de transcrire vos premiers mots, dites-moi : quand vous avez quitté Tanger en 1325, saviez-vous où ce départ vous mènerait ?
Non, mon ami, je ne savais rien. J'avais vingt et un ans et un seul désir : accomplir le hajj et baiser la Pierre noire. Je suis parti seul, sans compagnon dont je pusse me réjouir, sans caravane dont je pusse suivre la route. Mais à peine avais-je touché La Mecque, en 1326, qu'une faim nouvelle s'est emparée de moi — celle de voir ce qu'il y avait derrière la prochaine montagne, puis derrière la suivante. Ce qui devait être un pèlerinage d'une saison est devenu l'affaire de ma vie. Dieu seul savait alors qu'Il me ferait franchir tant de mers et tant de déserts avant de me ramener mourir au pays.
Ce qui devait être un pèlerinage d'une saison est devenu l'affaire de ma vie.
—Vous quittiez votre mère, votre père, votre ville. N'avez-vous jamais, sur les routes, regretté d'avoir cédé à ce désir ?
Bien des fois, le cœur me serrait. La première séparation fut la plus dure : je pleurai en perdant de vue les murailles de Tanger, et les caravaniers durent me consoler comme un enfant. Mais à chaque ville nouvelle, à chaque savant rencontré dans une madrasa, à chaque sultan qui m'accueillait à sa table, le regret cédait à l'émerveillement. J'ai compris que Dieu avait placé sur ma route des frères que je n'aurais jamais connus en restant chez moi. Toi qui notes mes paroles, tu sais combien d'amis j'ai pleurés en chemin — mais je ne regrette pas la route. Le regret, je l'ai gardé pour ceux que je n'ai pas revus vivants.
—Parlez-moi de Delhi. Vous y êtes devenu cadi du sultan Mohammed ben Toughlouq — était-ce l'honneur qu'on imagine, ou autre chose ?
C'était les deux à la fois, et c'est ce qui rendait la chose terrible. Le sultan m'a comblé : une charge de juge, un salaire considérable, des terres, des présents dignes d'un prince. Mais cet homme était imprévisible comme l'orage. Le matin il élevait un homme aux plus hauts honneurs, le soir il le faisait jeter aux éléphants. J'ai vécu des années à sa cour le ventre noué, ne sachant jamais si la générosité du jour ne cachait pas l'arrêt de mort du lendemain. J'ai vu trembler des vizirs et tomber des têtes savantes. Servir un tel maître, c'est dormir près du lion : il te nourrit de sa main, mais cette même main peut te briser.
Servir un tel maître, c'est dormir près du lion.
—Comment un homme garde-t-il sa droiture de juge quand le maître qui le paie peut le tuer d'un caprice ?
On s'en remet à Dieu, et l'on apprend à se taire à temps. Ma formation de juriste malékite m'avait donné la loi ; la cour de Delhi m'a appris la prudence. J'ai rendu la justice du mieux que je pouvais, mais il y eut des jours où j'ai préféré me retirer dans la dévotion plutôt que d'affronter l'humeur du sultan. À la fin, j'ai compris qu'il fallait partir : j'ai saisi la première mission qu'il m'a confiée, une ambassade vers la Chine, comme on saisit une corde tendue au-dessus d'un précipice. Quitter cette cour fut une délivrance autant qu'un péril. Mieux valait les tempêtes de l'océan que la faveur d'un prince fou.
—Vous avez traversé le Sahara jusqu'au Mali, en 1352. Dans vos récits, vous louez la justice du sultan mais blâmez ses coutumes. Comment l'expliquez-vous ?
Parce que les deux choses étaient vraies, et je ne veux que tu écrives que la vérité. Le pays de Mansa Souleymane était d'une sûreté que je n'ai vue nulle part ailleurs : ni le voyageur ni l'habitant n'avaient à craindre le voleur ou le brigand. C'est un peuple qui aime la justice plus qu'aucun autre, et leur sultan ne pardonne pas l'injustice, quel que soit le rang du coupable. Mais mon œil de juriste fut heurté par certains usages — des femmes paraissant devant le souverain sans voile, des pratiques que je jugeais contraires à la loi. Je l'ai dit, et le sultan m'a rappelé que ces coutumes étaient anciennes en son pays. J'ai loué ce qui était louable et blâmé ce qui me semblait blâmable.
J'ai loué ce qui était louable et blâmé ce qui me semblait blâmable.

—Vous, le juriste de Tanger, face à un empire d'Afrique noire — n'avez-vous pas, en chemin, douté de vos propres certitudes ?
Le voyage humilie l'homme qui croit tout savoir, mon ami. J'ai quitté Tanger persuadé que la droite voie était partout la même ; les routes m'ont enseigné que le Dar al-Islam est vaste et divers, et que Dieu y a permis mille manières d'être fidèle. Au Mali, j'ai vu des gens d'une piété exemplaire — ils apprenaient le Coran à leurs enfants et les enchaînaient s'ils négligeaient de le mémoriser. Et pourtant leurs mœurs me déconcertaient. J'ai appris à distinguer ce qui touche au cœur de la foi de ce qui n'est qu'habitude des hommes. Je n'ai pas renoncé à mes certitudes, mais j'ai cessé de croire que ma façon était la seule.
—Vous avez connu les déserts brûlants d'Arabie et les neiges de Crimée. Quel souvenir, parmi tous, vous a le plus saisi ?
Le froid, sans hésiter — moi qui croyais tout connaître de la rigueur des éléments. En Crimée, j'ai voyagé dans un chariot couvert de fourrures, tiré par chevaux et chameaux à travers une steppe gelée. Je revêtais trois pelisses et deux pantalons doublés, et je peinais encore à monter à cheval tant j'étais engoncé. Jamais les sables d'Arabie, où la chaleur fait fondre la cervelle, ne m'avaient autant éprouvé. C'est là que j'ai compris combien la terre de Dieu est diverse : un même corps d'homme doit affronter le feu d'un côté, la glace de l'autre. Sans les caravanes et les bonnes gens qui m'ont recueilli, j'aurais péri vingt fois sur ces routes.
Jamais les sables d'Arabie n'avaient autant éprouvé que les neiges de Crimée.

—Comment un homme seul survit-il à de telles distances ? Vous me parliez des navires de Chine avec un étonnement que je voudrais comprendre.
On survit en ne restant jamais vraiment seul. Je m'attachais aux caravanes pour la sûreté, je logeais dans les caravansérails et les madrasas, je me confiais aux marins qui connaissaient les vents. Sur l'océan, j'ai embarqué sur ces dhow d'Arabie et surtout sur les grandes jonques de Chine, vaisseaux immenses portant des centaines d'hommes, des cabines, et jusqu'à des jardins en pots sur le pont. Je n'avais jamais imaginé qu'une main d'homme pût bâtir pareilles forteresses flottantes. Et la Chine elle-même : le pays le plus sûr et le meilleur pour le voyageur, où l'on parcourt neuf mois de chemin sans craindre pour sa vie ou ses biens. Le monde, vois-tu, est plein de merveilles pour qui ose s'y perdre.
—Vous êtes rentré au Maroc après vingt-huit ans. Ce retour que vous aviez tant rêvé — comment l'avez-vous vécu, en vérité ?
Dans la cendre, mon ami. J'avais traversé le monde en rêvant des bras de ma mère, et j'ai appris en arrivant qu'elle s'était éteinte quelques mois plus tôt ; mon père, lui, était mort depuis bien des années. Toutes ces routes pour revenir à des tombes. La maison de mon enfance était pleine d'absences. J'ai compris que le voyageur paie son émerveillement d'un prix qu'il ne mesure qu'au retour : pendant qu'il découvre le monde, son propre monde s'efface derrière lui. C'est pourquoi, lorsque le sultan m'a ordonné de dicter mes souvenirs, j'ai accepté presque avec soulagement. Au moins, ce que j'ai vu ne mourrait pas avec moi.
Toutes ces routes pour revenir à des tombes.
—Et voilà pourquoi nous sommes assis ici, vous et moi, ce calame entre nous. Que voulez-vous que ces feuillets gardent de vous ?
Que tu écrives ce que j'ai vu, non ce que les hommes voudraient entendre. Je n'ai pas de science à transmettre comme les grands docteurs de la loi ; je n'ai que des routes, des visages, des coutumes étranges et des merveilles. Le sultan Abou Inan t'a chargé de tailler ma parole confuse, de lui donner la beauté de la langue que je n'ai pas — et tu le fais mieux que je n'aurais osé l'espérer. Mais je t'en conjure : ne retranche pas ce qui pourrait sembler incroyable. J'ai promis de dire vrai, fût-ce au prix d'être pris pour un menteur. Ce livre, cette Rihla, c'est tout ce qu'il me reste des vingt-huit années où j'ai vécu.
Écris ce que j'ai vu, non ce que les hommes voudraient entendre.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Ibn Battûta. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


