Interview imaginaire avec Jacques Cartier
par Charactorium · Jacques Cartier (1492 — 1557) · Exploration · 6 min de lecture
Saint-Malo, un soir d'hiver vers 1550. Le vent du large fait claquer les volets du manoir de Limoëlou, et un feu de bois éclaire le visage tanné du capitaine. Sur la table, des cartes marines roulées, un astrolabe de laiton, et la mémoire encore vive de trois traversées de l'Atlantique.
—Comment devient-on le capitaine que le roi de France envoie au bout du monde ?
On naît dans un port, voilà comment. À Saint-Malo, l'enfant respire le goudron et le poisson séché avant même de marcher, et les pêcheurs bretons parlaient déjà de ces côtes de morue qu'ils appelaient la Terre Neuve bien avant qu'on m'envoie les cartographier. François Ier m'a remis une commission écrite, en bonne et due forme : on m'ordonnait de faire le voyage pour découvrir certaines îles et pays où l'on disait qu'il se devait trouver grande quantité d'or et autres riches choses. Vous imaginez l'effet de pareils mots sur un homme de mer ? J'ai armé mes navires, choisi mes équipages, et j'ai pris la mer avec mon astrolabe et ma boussole pour seuls juges. Un capitaine pour le roi n'est ni marchand ni soldat : il est l'œil de la couronne posé sur des terres que nul Français n'a vues.
Un capitaine pour le roi n'est ni marchand ni soldat : il est l'œil de la couronne posé sur des terres que nul Français n'a vues.
—Que représente une journée à bord, quand il n'y a plus que l'eau jusqu'à l'horizon ?
La mer ne pardonne pas le désœuvrement. Dès l'aube je relisais mon journal de bord, où je consignais chaque jour les distances, les caps tenus, le temps et la couleur de l'eau. L'après-midi, je dressais mon astrolabe de laiton vers le soleil pour calculer notre latitude, et je portais sur la carte la moindre côte aperçue. La Grande Hermine, mon vaisseau amiral du deuxième voyage, jaugeait quelque cent vingt tonneaux : une belle bête de bois et de toile, robuste sous la tempête de l'Atlantique Nord. Le soir, à la chandelle, je tenais conseil avec mes officiers pour décider du lendemain. On mangeait du biscuit de mer, du lard salé, des fèves sèches — rien qui réjouisse la bouche, mais qui tient un homme debout. Naviguer, voyez-vous, c'est écrire patiemment ce que personne n'a encore écrit.
Naviguer, c'est écrire patiemment ce que personne n'a encore écrit.
—Vous souvenez-vous du jour où vous avez planté cette croix à Gaspé ?
Juillet 1534. Nous avons dressé sur la pointe une croix de trente pieds de haut, avec un écriteau de bois gravé : Vive le Roy de France. Je l'ai plantée devant eux, leur montrant le ciel pour dire que par elle venait notre rédemption. Mais le chef Donnacona n'était pas dupe : il s'est avancé en barque, avec ses gens, et m'a fait comprendre par de grands gestes que cette terre était la sienne, et non la mienne. J'ai dû ruser, leur faire croire que ce n'était qu'un repère pour retrouver le port. Puis j'ai emmené ses deux fils en France — moitié otages, moitié interprètes pour le voyage suivant. Je n'ai compris que plus tard le poids de ce geste : on ne plante pas une croix sur la terre d'autrui sans qu'il s'en souvienne.
On ne plante pas une croix sur la terre d'autrui sans qu'il s'en souvienne.
—Comment regardiez-vous ces hommes que vous appeliez, à la manière de votre temps, des Sauvages ?
Le mot de mon époque était celui-là, Sauvages, et je l'employais sans y mettre la haine qu'on lui prête peut-être aujourd'hui — il disait seulement qu'ils vivaient hors de nos villes et de nos églises. Mais je n'étais pas aveugle. À Stadaconé, Donnacona régnait sur son peuple avec une autorité que j'aurais reconnue chez n'importe quel seigneur breton. Pour parler à ces gens, j'emportais de menus couteaux, des haches, des chapeaux et des colliers de verroterie : on échangeait du fer contre du maïs, des courges, et surtout contre des renseignements sur les terres de l'ouest. Ces alliances tenaient le temps d'un troc, puis la méfiance revenait. J'ai emmené Donnacona et neuf des siens en France ; aucun n'a revu sa rivière. Cela, je l'avoue, pèse encore.
J'ai emmené Donnacona et neuf des siens en France ; aucun n'a revu sa rivière.
—Qu'avez-vous ressenti en remontant ce grand fleuve plus loin qu'aucun Européen avant vous ?
Une ivresse, je ne mens pas. Le 10 août, jour de la Saint-Laurent, nous sommes entrés dans le golfe, et j'ai donné à cette grande baie le nom du saint du jour. Puis nous avons remonté le fleuve sur plus de seize cents kilomètres, toujours plus avant dans les terres, là où nul navire chrétien n'avait jamais fendu l'eau douce. À chaque coude, je croyais tenir le passage du Nord-Ouest, cette route vers l'Asie que toute l'Europe cherchait. Imaginez : un capitaine de Saint-Malo ouvrant peut-être la porte des épices et de la soie ! La rivière était large comme un bras de mer, bordée de forêts sans fin. Je notais tout, persuadé que le roi tenait là plus qu'un pays — une voie vers l'autre bout du monde.
À chaque coude, je croyais tenir le passage du Nord-Ouest, cette route vers l'Asie que toute l'Europe cherchait.

—Et au sommet de cette montagne que vous avez nommée, qu'avez-vous découvert ?
Hochelaga, octobre 1535. Un grand village iroquois d'environ quinze cents âmes, ceint de palissades, au pied d'une belle montagne. On m'a mené jusqu'à elle et j'en ai gravi le sommet : de là-haut, la vue portait à des lieues sur le fleuve et les forêts. Je l'ai baptisée Mont-Royal, et c'est ce nom, je crois, qui restera. Mais en contrebas, le fleuve se brisait en rapides furieux, infranchissables pour mes barques. Là s'est arrêté mon rêve : impossible de pousser plus loin vers l'ouest. J'ai compris, le cœur serré, que cette eau ne me mènerait pas en Chine. La beauté du lieu et la déception m'ont saisi du même coup, au même instant. Voilà le sort de l'explorateur : trouver une merveille, et un mur juste derrière.
Voilà le sort de l'explorateur : trouver une merveille, et un mur juste derrière.
—L'hiver de 1535 reste-t-il pour vous le plus terrible de votre vie ?
Sans hésiter. Pris dans les glaces près de Stadaconé, mes navires immobilisés comme des cercueils de bois, nous avons vu venir un mal que je ne connaissais pas. Les gencives pourrissaient, les dents tombaient, les jambes se couvraient de taches noires et enflaient : le scorbut. Plus de vingt-cinq de mes hommes sont morts ainsi, et je creusais des fosses dans une terre dure comme la pierre, redoutant que les Iroquois ne nous vissent si faibles. C'est l'un d'eux qui m'a sauvé. Il m'a montré comment faire une décoction d'écorce et de feuilles d'un arbre qu'ils nommaient annedda. J'y croyais à peine — et pourtant, en quelques jours, mes malades se sont relevés. Tout l'or du roi n'aurait pas acheté ce remède. La survie de mon expédition entière, je la devais à un arbre et à la science d'un peuple que je méprisais.
Tout l'or du roi n'aurait pas acheté ce remède.

—Que diriez-vous de la leçon que cet hiver vous a apprise ?
Qu'un capitaine peut connaître l'astrolabe, la boussole et toutes les cartes du monde, et rester un enfant ignorant devant une terre nouvelle. En mer, mes marins vivaient de biscuit sec et de lard salé, et c'est précisément ce manque — je l'ignorais alors — qui ouvrait la porte au scorbut. Au Canada, ce sont les courges, le maïs et surtout cette tisane d'annedda qui nous ont tenus en vie. J'étais venu pour prendre : de l'or, des terres, des âmes pour le roi. Et j'ai dû recevoir, humblement, le savoir de ceux que je croyais sauvages. Un homme orgueilleux serait mort dans cette glace. Le froid m'a enseigné qu'on ne conquiert rien sans d'abord apprendre, et qu'une forêt inconnue garde des secrets qui valent plus que tous les coffres de François Ier.
Le froid m'a enseigné qu'on ne conquiert rien sans d'abord apprendre.
—Parlons de ce dernier retour, en 1542, avec vos navires chargés de trésors. Que s'est-il passé ?
Ah, ma honte et ma gloire mêlées. À Charlesbourg-Royal, près du cap Diamant, mes gens et moi avons trouvé des mines de ce que nous estimions être de l'or et de l'argent, avec des pierres que nous tenions pour des diamants. J'en ai fait charger des barils entiers, et je suis rentré en France le cœur gonflé, croyant rapporter de quoi éblouir la cour. Puis les orfèvres du roi ont rendu leur verdict : mon or n'était que pyrite de fer, et mes diamants de vulgaires cristaux de quartz. On en a fait un proverbe cruel — faux comme les diamants du Canada. Trente ans de mer, trois voyages, des hommes morts dans la glace, pour rentrer avec des cailloux. Mais croyez-moi : ce que j'ai vraiment rapporté, ce sont les cartes, et celles-là ne mentaient pas.
Mon or n'était que pyrite, mes diamants du quartz — faux comme les diamants du Canada.
—Au soir de votre vie, jugez-vous vos voyages comme une réussite ou comme un échec ?
Question d'homme jeune, celle-là. Ma colonie de Charlesbourg-Royal fut abandonnée dès l'année suivante ; le froid, les maladies et la défiance des Iroquois ont eu raison de nous, et Roberval n'a guère fait mieux après moi. Je n'ai reçu ni l'or promis, ni les titres que j'espérais, et je vieillis dans mon manoir de Limoëlou avec le goût amer des promesses non tenues. Et pourtant. J'ai donné à un fleuve le nom de la Saint-Laurent, j'ai nommé le Mont-Royal, j'ai dressé les premières cartes de ce golfe immense. Si je pouvais imaginer qu'on me lirait dans un siècle ou deux, je crois que d'autres reprendraient ma route et bâtiraient là où j'ai échoué. Un homme ne mesure pas toujours ce qu'il sème. J'ai ouvert une porte ; à d'autres de franchir le seuil.
Un homme ne mesure pas toujours ce qu'il sème. J'ai ouvert une porte ; à d'autres de franchir le seuil.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Jacques Cartier. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


