Interview imaginaire avec Jacques Cartier
par Charactorium · Jacques Cartier (1492 — 1557) · Exploration · 5 min de lecture
C'est dans la galerie du château de Fontainebleau, par un matin d'automne 1542, que François Ier fait mander Jacques Cartier, tout juste revenu de sa troisième traversée. Sur une table de chêne, le roi a fait disposer quelques-uns des cailloux que le marin lui a rapportés du cap de Diamant — ils luisent faiblement à la lumière des hautes fenêtres. Le souverain et le capitaine malouin se connaissent depuis près de dix ans, depuis que la couronne a armé les premières nefs vers la Terre Neuve. Le roi vient avec une curiosité teintée de reproche, car la cour murmure déjà sur l'or qui n'était pas de l'or.
—Maître Cartier, c'est moi qui vous ai signé votre commission en 1534, pour ravir aux Espagnols et Portugais leur part du Nouveau Monde. Vous souvient-il de ce que je vous demandais alors ?
Comment l'oublierais-je, Sire ? Votre lettre me commettait pour aller en Terre Neuve découvrir certaines îles et pays où l'on disait qu'il se devait trouver grande quantité d'or et autres riches choses. Charles Quint et le roi de Portugal se partageaient le monde comme deux frères se partagent un héritage, sans nous en laisser miette. Je suis parti de Saint-Malo non comme un marchand, mais comme votre capitaine pour le roi, mandaté de votre seule main. Mon astrolabe et mon journal de bord, je les tenais pour vous. Chaque latitude que je relevais, chaque côte que je couchais sur la carte, c'était autant de terre que je plantais sous votre couronne avant qu'un autre prince ne s'en saisisse.
Je suis parti non comme un marchand, mais comme votre capitaine pour le roi, mandaté de votre seule main.
—On m'a rapporté qu'à Gaspé, dès ce premier voyage, vous avez dressé une croix en mon nom. Les naturels du pays l'ont-ils souffert de bon cœur ?
De bon cœur, point, Sire. Nous fîmes une croix de trente pieds de haut, et y taillâmes en bois un écriteau portant Vive le Roy de France, que nous plantâmes sur la pointe devant eux. Le chef Donnacona vint à nous en sa barque, fort courroucé, nous montrant le pays alentour comme pour dire qu'il était sien et que nul n'y devait planter sans son congé. Je lui fis entendre par signes que ce bois n'était qu'un repère pour ramener nos navires, rien de plus. Puis, je l'avoue à vous seul, je menai à bord ses deux fils pour les emporter en France. Ce fut là, je le sais aujourd'hui, un malentendu fondateur entre nos peuples.
Je lui fis entendre que ce bois n'était qu'un repère pour nos navires — la vérité, je l'emportais déjà dans mes cales.
—Vous m'avez parlé jadis d'une montagne d'où l'on voit tout le pays. Contez-moi cette remontée du grand fleuve, lors de votre second voyage.
Ce fut, Sire, le plus bel exploit de ma vie de marin. Je remontai le Saint-Laurent sur plus de seize cents lieues, plus avant qu'aucun chrétien n'était jamais entré dans ces terres. Au bout, je trouvai Hochelaga, grand village ceint de palissades, où vivaient bien quinze cents âmes. On me mena au sommet de la montagne voisine, et de là je vis le pays s'étendre à perte de vue ; je la nommai Mont-Royal, en votre honneur. Mais au pied coulaient des rapides si furieux qu'aucune barque ne les pouvait franchir. J'avais cru tenir le chemin de l'Asie ; je n'avais qu'un fleuve barré. La joie et le dépit me vinrent dans le même instant.
Du sommet je nommai la montagne Mont-Royal ; à ses pieds, les rapides m'ôtaient le chemin de l'Asie.
—On dit que l'hiver de là-bas est une mort lente. Comment vos gens l'ont-ils enduré, quand les glaces vous tinrent prisonniers ?
Sire, je ne vous ai jamais tout dit de cet hiver, car il me serre encore le cœur. Pris dans la glace près de Stadaconé, nous fûmes frappés du scorbut — ce mal qui fait saigner les gencives, déchausse les dents et gonfle les membres jusqu'à ce que l'homme s'éteigne. J'en perdis plus de vingt-cinq, et je creusais leurs fosses dans la neige durcie. Nous nous serions tous couchés là si un naturel ne m'avait révélé le remède : une décoction d'écorce et de feuilles d'un arbre qu'ils nomment annedda. En quelques jours, mes malades se relevèrent. Songez-y, Sire : ce sont ces gens que nous appelions sauvages qui sauvèrent vos marins, quand toute notre science de chrétiens était impuissante.
Ce sont ces gens que nous appelions sauvages qui sauvèrent vos marins, quand toute notre science était impuissante.
—Vous évoquez la faim et le froid de ces hivernages. De quoi vit un équipage, là-bas, quand la mer ne donne plus rien ?
De peu, Sire, et mal. En mer, nous tenions sur le biscuit sec, le lard salé, les fèves et le poisson séché — pitance qui nourrit le ventre mais épuise le sang, et c'est elle, je le crois, qui appelle le scorbut. Au Canada, les échanges avec les gens de Stadaconé nous apportaient du maïs, des courges, du gibier, contre quelques couteaux, haches et colliers de verroterie que j'avais emportés pour le troc. Mais l'hiver venu, tout gelait, et la disette nous serrait. J'ai vu des hommes robustes, partis de Saint-Malo pleins de force, n'avoir plus que la peau sur les os. On ne mesure pas, à votre cour, ce que coûte une lieue gagnée sur ces terres.
On ne mesure pas, à votre cour, ce que coûte une seule lieue gagnée sur ces terres.

—Vous m'avez ramené Donnacona et neuf des siens, que j'ai reçus à ma cour. Pourquoi avoir arraché ce chef à son pays ?
Je voulais, Sire, que vous entendiez de leur bouche ce que mes mots ne savaient peindre : ce royaume du Saguenay dont Donnacona parlait, plein d'or, de rubis et d'hommes qui volaient. J'espérais que ces récits délieraient les bourses et vous décideraient à un nouvel armement. Ils vous ont diverti, je le sais, et vous les avez fait baptiser. Mais aucun n'a revu son fleuve — tous sont morts en France, loin des leurs. Quand il me fallut retourner là-bas et dire aux gens de Stadaconé que leur chef ne reviendrait pas, je n'avais que des mensonges à leur offrir. Cette dette-là, Sire, je la porte encore.
Aucun n'a revu son fleuve ; cette dette-là, je la porte encore.
—Et ces pierres, maître Cartier — celles qui brillent là, sur ma table. Vous me les avez apportées comme un trésor. Que valent-elles vraiment ?
Sire... je ne puis vous mentir devant ces cailloux. Au cap de Diamant, près de Charlesbourg-Royal, mes gens trouvèrent des mines de ce qu'ils estimèrent être or et argent, avec des pierres que nous tînmes pour diamants. J'en chargeai mes navires, et je revins en 1542 le cœur haut, croyant vous rapporter la richesse de l'Espagne. Mais vos orfèvres ont jugé : l'or n'est que pyrite, marcassite des sots, et les diamants ne sont que cristaux de quartz, durs et froids. On rit déjà dans Saint-Malo de ces faux comme des diamants du Canada. J'ai traversé deux fois l'océan pour déposer à vos pieds une moisson de cailloux. Aucune tempête ne m'a autant humilié.
J'ai traversé deux fois l'océan pour déposer à vos pieds une moisson de cailloux.

—Charlesbourg-Royal, que vous aviez bâti pour durer, vous l'avez abandonné. Fallait-il vraiment renoncer à ma colonie ?
Il le fallut, Sire, à mon grand regret. J'avais fondé là, en 1541, le premier établissement de votre couronne en ce pays — palissades, fort de bois, jardins. Mais le froid fut terrible, le scorbut rôdait encore, et les gens de Stadaconé, que nous avions trompés sur Donnacona, n'étaient plus nos amis : ils harcelaient nos hommes. Roberval, que vous aviez nommé au-dessus de moi, tardait à venir. Je n'allais pas laisser périr mon monde pour un orgueil. Je repris la mer pour la France. Une colonie ne tient pas par la seule volonté d'un capitaine, Sire — il lui faut le bras constant du royaume derrière elle, et ce bras nous a manqué.
Une colonie ne tient pas par la seule volonté d'un capitaine ; il lui faut le bras constant du royaume.
—Vous cherchiez pour moi le passage vers les Indes par le couchant. Au bout de trois voyages, croyez-vous encore qu'il existe ?
Je l'ai cru, Sire, de toute mon âme. Verrazzano avant moi vous avait montré qu'un continent entier se dressait entre nous et l'Asie ; moi, j'espérais que le Saint-Laurent en serait la brèche, le passage du Nord-Ouest que toute la chrétienté convoite. Tant que je remontais le fleuve, mon cœur battait : voici la porte de Cathay ! Puis vinrent les rapides d'Hochelaga, et l'eau devint douce, signe qu'aucune mer ne s'ouvrirait par là. Le royaume du Saguenay, peut-être, recèle encore des merveilles — mais le chemin de l'Asie, je ne l'ai pas trouvé. J'ai ouvert un fleuve, non une route. Que d'autres, après moi, aillent plus loin que mes rapides.
J'ai ouvert un fleuve, non une route ; que d'autres aillent plus loin que mes rapides.
—Une dernière chose, mon capitaine. De tous ces périls courus en mon nom, qu'est-ce qui, au soir, demeure dans votre mémoire ?
Ce ne sont ni l'or faux ni les honneurs manqués, Sire. C'est la première fois que j'entrai dans ce grand golfe, le dix août, jour de la Saint-Laurent, et que je lui donnai le nom du saint du jour. C'est l'odeur des forêts immenses, le silence des fleuves larges comme des mers, le visage de ces peuples qui m'ont nourri et guéri. J'ai été le premier de vos sujets à coucher sur la carte ces terres que vous nommez désormais la Nouvelle-France. On dira peut-être un jour que je ne vous ai rapporté que des cailloux ; moi, je sais que je vous ai rapporté un monde. Et cela, nul orfèvre ne le pèsera jamais.
On dira que je ne vous ai rapporté que des cailloux ; moi, je sais que je vous ai rapporté un monde.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Jacques Cartier. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


