Interview imaginaire avec Jean-Paul Sartre
par Charactorium · Jean-Paul Sartre (1905 — 1980) · Lettres · Philosophie · 6 min de lecture
C'est dans l'appartement du boulevard Raspail, un après-midi de printemps 1975, que Simone de Beauvoir s'installe en face de Sartre. La lumière tombe sur les cahiers d'écolier empilés, une pipe froide repose dans le cendrier, et l'odeur du tabac flotte encore. Ils se connaissent depuis quarante-six ans, depuis l'agrégation de 1929, et ce jour-là Beauvoir ne vient pas en biographe : elle vient demander à l'homme ce qu'elle croit déjà savoir du philosophe.
—Jean-Paul, en 1964 tu as refusé le Nobel. J'étais là quand la nouvelle est tombée. Pourquoi un tel geste, vraiment ?
Tu te souviens de mon affolement, Castor — j'ai même écrit trop tard à l'Académie suédoise pour les prévenir. Mais le fond n'a pas bougé : un écrivain ne doit pas se laisser transformer en institution, fût-ce sous les formes les plus honorables. Si j'avais accepté, ce n'est plus Sartre qui aurait signé ses prises de position, c'est le lauréat du prix Nobel, c'est-à-dire une statue. Or je veux que mes engagements n'engagent que moi, faillible, vivant, révocable. L'honneur officiel achète l'écrivain en douceur : il l'enrobe de respectabilité jusqu'à le neutraliser. Refuser, ce n'était pas du mépris pour la Suède, c'était rester disponible pour les combats à venir. Toi qui m'as vu hésiter, tu sais que ce n'était pas de la pose : c'était une question de liberté concrète.
Un écrivain ne doit pas se laisser transformer en institution, fût-ce sous les formes les plus honorables.
—Parlons de nous. En 1929, devant le Panthéon, nous avons scellé ce pacte — amour nécessaire, amours contingentes. Le regrettes-tu, après tout ce temps ?
Le regretter ? Ce serait renier ce que nous avons construit de plus vrai. Nous avons décidé que notre lien n'aurait besoin d'aucun mensonge pour tenir, et que la transparence remplacerait la possession. Les autres ont crié au scandale, ils ont vu du libertinage là où il y avait une exigence presque austère : tout se dire, ne rien farder. Bien sûr, cela nous a coûté — la transparence blesse parfois plus qu'elle ne libère, et nous le savons tous les deux. Mais je n'ai jamais eu, avec personne, cette certitude d'être lu à livre ouvert sans risquer d'être jugé. Notre amour n'a jamais été un contrat de confort ; c'était une manière de prouver, dans nos vies mêmes, que la liberté de deux êtres pouvait se choisir l'une l'autre.
Nous avons décidé que notre lien n'aurait besoin d'aucun mensonge pour tenir.
—Tu répétais au Café de Flore cette formule : l'existence précède l'essence. Explique-la-moi comme à une étudiante de première année.
C'est tout simple, et c'est vertigineux. Un coupe-papier, l'artisan le conçoit avant de le fabriquer : son essence — sa définition, son usage — précède son existence. L'homme, lui, surgit d'abord, se rencontre, et ne se définit qu'ensuite, par ce qu'il fait. Il n'y a aucune nature humaine donnée d'avance, aucun Dieu pour avoir tracé le plan. L'homme n'est rien d'autre que ce qu'il se fait. De là vient l'angoisse : si rien ne me détermine, je suis condamné à être libre, et responsable de tout. Beaucoup s'en défendent par la mauvaise foi : ils se prétendent prisonniers de leur caractère, de leur classe, de leur rôle. C'est se mentir. Refuser cette liberté, c'est encore en user. Voilà pourquoi je dis que l'homme est tout entier dans ses actes, jamais dans ses excuses.
L'homme est condamné à être libre, et responsable de tout ce qu'il fait.
—Mais cette liberté totale, tu y crois même dans la misère, même sous l'oppression ? N'est-ce pas un luxe d'intellectuel parisien ?
On me fait souvent ce reproche, et je le comprends. Pourtant je maintiens : la liberté n'est pas l'absence d'obstacles, c'est la façon dont je me situe face à eux. L'esclave enchaîné n'est pas libre de briser ses fers, mais il reste libre de les vouloir ou de les refuser, de se révolter ou de consentir — et ce choix-là, personne ne peut le lui prendre. La situation pèse, lourdement ; je ne suis pas un naïf qui l'oublierait. Mais elle ne décide jamais à ma place du sens que je lui donne. C'est précisément pour cela que l'engagement a un prix : si nous étions déterminés, lutter n'aurait aucun sens. La liberté radicale n'est pas un confort, c'est une charge — et c'est cette charge qui rend l'action possible.
La liberté n'est pas l'absence d'obstacles, c'est la façon dont je me situe face à eux.
—Je veux te ramener à 1935, à cette injection de mescaline chez Lagache. Les crabes te suivaient, disais-tu. Qu'as-tu vraiment vécu ?
Ah, mes crustacés... Tu t'en souviens mieux que moi peut-être, car c'est toi que j'inquiétais en t'en parlant. L'expérience devait durer quelques heures ; les visions, elles, m'ont accompagné des mois. Des crabes, des poulpes, en marge de mon regard, présents sans être tout à fait là. Ce n'était pas la peur du fou — je savais qu'ils n'existaient pas — mais quelque chose de plus sourd : la sensation que le réel pouvait, à tout moment, déborder, grouiller, peser de trop. Ce trop-plein, cette pâte molle de l'existence sans justification, je l'ai mis dans Roquentin. La Nausée, ce n'est pas une maladie de l'estomac, c'est la révélation de la contingence : les choses sont là, gratuitement, et cette gratuité écœure avant de libérer.
Le réel pouvait, à tout moment, déborder, grouiller, peser de trop.

—Et cette contingence dont tu parles, c'est donc cela qui a fait de toi un romancier autant qu'un philosophe ?
Disons que le concept seul m'aurait laissé froid. La contingence, on peut la démontrer en cent pages d'analyse — L'Être et le Néant s'y emploie. Mais pour la faire sentir, il faut un homme assis devant un verre de bière qui regarde sa main et ne comprend plus pourquoi elle est là. Le roman donne à la philosophie une chair que le traité ne lui donnera jamais. J'ai toujours eu ces deux langues : celle des notions et celle des situations. Le marronnier du jardin public, sa racine noire et nue, dit la contingence mieux que n'importe quelle définition. Voilà pourquoi je n'ai jamais voulu choisir entre l'écrivain et le penseur : ce sont deux manières d'attaquer le même mystère, l'existence brute, par-devant et par-derrière.
Le roman donne à la philosophie une chair que le traité ne lui donnera jamais.
—Nous avons fondé Les Temps modernes ensemble en 1945. Qu'attendais-tu, au juste, de cette revue — et de l'écrivain en général ?
J'attendais qu'elle nous force à être en situation dans notre époque. C'est ma conviction la plus tenace : l'écrivain n'est pas au-dessus de la mêlée, il y est plongé jusqu'au cou. Chaque mot qu'il publie a des retombées — et chaque silence aussi. Je tiens Flaubert pour responsable de la répression qui suivit la Commune, parce qu'il n'a pas écrit une ligne pour l'empêcher. Cela paraît injuste ; ce ne l'est pas. Se taire, quand on a la parole, c'est encore choisir un camp : celui de l'ordre établi. Avec la revue, nous voulions une tribune qui n'appartienne à aucun parti et qui intervienne sur tout — la guerre, la torture, la colonisation. L'écrivain engagé n'est pas un écrivain qui se salit les mains : c'est un écrivain qui refuse de mentir en feignant la neutralité.
Se taire, quand on a la parole, c'est encore choisir un camp.
—En Mai 68, je t'ai vu monter à la Sorbonne parler aux étudiants, puis vendre La Cause du Peuple dans la rue. À ton âge, pourquoi descendre ainsi ?
Parce que l'inverse aurait été une trahison de tout ce que j'écris depuis trente ans. Quand des milliers de jeunes occupent l'amphithéâtre et te demandent de parler, tu n'as pas le droit de répondre que tu es trop vieux ou trop célèbre. La célébrité, dans ces moments-là, n'est utile qu'à une chose : la dépenser. J'ai vendu le journal interdit dans la rue précisément parce que le pouvoir n'osait pas m'arrêter — alors il fallait que ma notoriété serve de bouclier à ceux qu'on arrêtait, eux, sans hésiter. Un intellectuel qui garde son crédit en réserve, comme un capital, n'est qu'un bourgeois prudent. Le mien, je veux le risquer tant qu'il vaut quelque chose. Sinon, à quoi bon avoir tant écrit sur l'engagement ?
La célébrité, dans ces moments-là, n'est utile qu'à une chose : la dépenser.
—Je te connais derrière l'image publique. Cette pipe, ces cahiers, le Corydrane que tu avalais pour écrire la nuit — pourquoi t'es-tu épuisé ainsi ?
Tu m'as assez reproché ces cachets pour que je ne puisse pas te mentir là-dessus. J'écrivais comme on creuse, des milliers de pages par an, et le corps suivait mal. Les amphétamines, le café, le whisky : c'était la rançon d'un rythme que je m'imposais. La Critique de la raison dialectique, je l'ai écrite dans une sorte de fièvre, des pleines pages sans rature, porté par la drogue plus que par la santé. Je ne le recommande à personne, et je sais ce que cela m'a coûté aux yeux. Mais vois-tu, je n'ai jamais cru que l'œuvre valait qu'on se ménage. On se réalise par ses actes, pas par sa longévité. J'ai préféré brûler à écrire plutôt que durer à me préserver — c'est peut-être de la mauvaise foi à l'envers, mais c'est la mienne.
Je n'ai jamais cru que l'œuvre valait qu'on se ménage.
—Une dernière. Toi qui as refusé honneurs et institutions, qu'aimerais-tu qu'il reste de toi quand nous ne serons plus là ?
Rien de figé, surtout. L'idée d'un Sartre embaumé, cité dans les manuels comme une essence définie, me ferait horreur — ce serait me faire ce que j'ai refusé toute ma vie. Si quelque chose doit rester, que ce soit une méthode plutôt qu'une doctrine : l'habitude de ne jamais s'abriter derrière sa nature, sa classe ou son rôle pour fuir ses choix. Qu'on garde de moi non pas des réponses, mais l'exigence de se savoir libre et responsable, même quand c'est inconfortable. Les statues, je les laisse aux autres. Toi, tu sais bien que je ne me suis jamais pris pour un monument, et que mes livres valent surtout par les questions qu'ils laissent ouvertes. Le reste — la gloire, la postérité — appartient à ceux qui survivent, et cela ne me regarde plus.
Qu'on garde de moi non pas des réponses, mais l'exigence de se savoir libre et responsable.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Jean-Paul Sartre. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.



