Interview imaginaire avec Jules Verne
par Charactorium · Jules Verne (1828 — 1905) · Lettres · 5 min de lecture
C'est dans le cabinet de travail d'Amiens, au sommet de la tour de brique rouge de la rue Charles-Dubois, que Pierre-Jules Hetzel retrouve son auteur en cette fin d'année 1879. Les cartes tapissent les murs, un globe terrestre dort près de l'encrier, et la lampe éclaire des liasses de fiches découpées dans les revues. Les deux hommes se connaissent depuis dix-sept ans déjà, depuis ce manuscrit refusé puis racheté qui changea tout. L'éditeur vient ce soir non pour discuter d'un contrat, mais pour faire parler l'homme derrière les Voyages extraordinaires.
—Mon cher Verne, vous souvenez-vous du jour de 1862 où je vous ai d'abord renvoyé votre ballon, avant de le racheter ? Que pensiez-vous de moi alors ?
Comment l'oublier, mon cher Hetzel ! J'étais un homme de trente-quatre ans qui avait tout misé sur ce manuscrit. Quand vous me l'avez d'abord rendu, j'ai cru ma carrière finie ; j'avais brûlé bien des nuits sur ce Cinq semaines en ballon. Puis vous m'avez rappelé, vous l'avez voulu, et vous m'avez offert davantage qu'un contrat : un programme, une collection, une raison de continuer. Sans vous, je crois sincèrement que j'aurais rangé mes plumes pour de bon et serais retourné aux affaires de Bourse. Vous m'avez donné le seul cadeau qui comptait : la certitude d'être lu. C'est une dette qu'aucun à-valoir ne saurait solder.
Vous m'avez offert davantage qu'un contrat : une raison de continuer.
—Ce nom de Voyages extraordinaires que nous avons donné à la collection, le trouvez-vous toujours juste, après tant de volumes parus sous notre bannière commune ?
Il est plus juste que jamais, et c'est vous qui l'aviez pressenti. Votre idée était de résumer dans le roman toutes les connaissances géographiques, géologiques, physiques, astronomiques amassées par la science moderne. Au début, j'avoue que j'ai craint d'être enfermé dans une besogne d'encyclopédiste déguisé. Mais cette contrainte m'a libéré : elle m'a forcé à fonder chaque aventure sur du vrai, à ne jamais inventer une machine sans en avoir étudié les principes. Le lecteur croit voyager pour le plaisir, et il apprend sans s'en apercevoir. Vous saviez avant moi que l'instruction passée en contrebande dans le récit toucherait plus de jeunes esprits que tous les manuels du monde.
Le lecteur croit voyager pour le plaisir, et il apprend sans s'en apercevoir.
—Vous m'avez un jour raconté votre fugue d'enfant à Nantes. Que reste-t-il, chez l'homme rangé d'aujourd'hui, du gamin rattrapé à Paimbœuf ?
Tout en reste, croyez-moi. J'avais onze ans et je m'étais embarqué clandestinement sur un trois-mâts en partance pour les Indes, fou de l'idée de rapporter un collier de corail. Mon père m'a cueilli à l'escale, et j'ai dû lui faire le serment de ne plus voyager qu'en rêve. Voyez l'ironie : ce serment d'enfant grondé est devenu le ressort de toute mon œuvre. Chaque roman est une fugue que je m'autorise enfin, mais à la table de travail. Nantes, son port, l'odeur du goudron et des marées, le ballet des navires partant pour le bout du monde, voilà ce qui dort encore sous chacune de mes pages. On ne guérit jamais d'une enfance au bord de l'eau.
Chaque roman est une fugue que je m'autorise enfin, mais à la table de travail.
—Vos manuscrits m'arrivent d'une régularité d'horloger. Dites-moi, ici dans cette tour, comment fabriquez-vous concrètement un de ces volumes que j'imprime ?
Par la discipline, mon ami, rien d'autre. Je me lève à cinq heures, hiver comme été, et je m'enferme dans ce cabinet jusqu'à onze. C'est l'heure où l'esprit est neuf, où le monde dort encore et ne me dispute pas mes héros. L'après-midi, je ne crée pas : je lis. Je dépouille les revues scientifiques et géographiques, je découpe, je classe ; j'ai des milliers de fiches rangées par sujet, ma véritable mine. Quand j'attaque un roman, l'itinéraire est déjà tracé sur le globe, les distances calculées, la science vérifiée. L'imagination ne vient qu'après, comme le vernis sur le bois. On me croit rêveur ; je suis surtout un homme de méthode qui rêve à heures fixes.
On me croit rêveur ; je suis surtout un homme de méthode qui rêve à heures fixes.
—Cette tour de brique où nous parlons, tapissée de cartes, vous la préférez vraiment à un cabinet parisien où je vous verrais plus souvent ?
Mille fois, et vous le savez bien, vous qui devez maintenant prendre le train pour me visiter. Amiens m'a donné le silence dont j'avais besoin. À Paris, jadis, je perdais mes matinées en visites, en cercles, en bavardages de boulevard. Ici, au dernier étage de ma tour, je suis le capitaine de mon propre navire immobile. Les cartes aux murs sont mes hublots ; le globe sur la table, mon océan. De cette pièce étroite je commande des expéditions au pôle, sous les mers, dans les entrailles du sol. La province qu'on plaint tant m'a rendu plus libre que la capitale ne l'aurait jamais permis. Le vacarme du monde, je le veux dans mes pages, pas sous mes fenêtres.
Ici, au dernier étage de ma tour, je suis le capitaine de mon propre navire immobile.

—Parlons du Nautilus. Quand vous m'avez remis Vingt mille lieues sous les mers, ce sous-marin n'existait nulle part. D'où l'avez-vous tiré ?
De la science de notre temps, poussée d'un cran plus loin. On expérimentait déjà des bateaux plongeurs, maladroits, dangereux ; je n'ai fait que leur donner la perfection que les ingénieurs n'avaient pas encore atteinte. Le reste, c'est l'électricité, cette force dont on devine à peine les pouvoirs et qui meut mon vaisseau et son capitaine. Mon Nemo voulait fuir les hommes ; il lui fallait un asile que nul drapeau ne pût atteindre, et la mer me l'offrait. Souvenez-vous des épreuves que vous m'avez renvoyées, criblées de vos remarques sur ce personnage trop sombre. Vous aviez raison de me pousser : Nemo y a gagné en mystère. La mer couvre les sept dixièmes du globe ; comment ne pas y loger toute la liberté du monde ?
Je n'ai fait que donner aux machines la perfection que les ingénieurs n'avaient pas encore atteinte.
—Vous avez envoyé des hommes vers la Lune par un canon. N'avez-vous pas craint qu'on vous accusât, chez moi, de verser dans la pure fantaisie ?
La crainte fut la mienne, en effet, et c'est pourquoi j'ai tout calculé. De la Terre à la Lune repose sur des chiffres que des savants ont bien voulu vérifier : la vitesse à atteindre, la masse du projectile, le lieu de tir au plus près de l'équateur. Je n'ai pas voulu une féerie, mais une hypothèse défendable, où chaque audace s'appuie sur un principe connu. L'astronomie me passionne depuis toujours ; ma lunette et mes globes ne sont pas des ornements. Voilà le pacte que je propose au lecteur : je l'emmène où nul n'est allé, mais par un chemin qu'un ingénieur pourrait suivre. Le merveilleux ne vaut que s'il garde un pied dans le possible ; sans cela, ce n'est plus un voyage, c'est un songe.
Le merveilleux ne vaut que s'il garde un pied dans le possible.

—Votre yacht, le Saint-Michel, vous emmène loin de moi des semaines entières. Qu'allez-vous chercher sur les flots que cette tour ne vous donne pas ?
La vérité des sensations, mon cher éditeur. On n'écrit pas bien la mer du fond d'un fauteuil ; il faut l'avoir sentie rouler sous ses pieds, avoir vu le ciel se charger et le pont gîter. Mes navigations en Méditerranée, mes escales jusqu'aux côtes du nord, à Édimbourg, m'ont donné des décors que nulle revue ne saurait fournir. Quand j'écris le Nautilus, je sais d'expérience ce qu'est le silence du large et la couleur de l'eau au matin. Le Crotoy, où j'amarre souvent, est devenu mon atelier flottant. Je suis un homme de lettres, soit, mais un homme d'action aussi ; mes héros agissent parce que j'ai voulu, à ma mesure, agir comme eux. La plume ment moins quand le corps a connu la chose.
On n'écrit pas bien la mer du fond d'un fauteuil ; il faut l'avoir sentie rouler sous ses pieds.
—Comment, dans cette discipline si réglée, parvenez-vous à mener plusieurs manuscrits de front sans vous y perdre ?
Justement parce que tout est réglé. Chaque roman vit dans sa chemise, avec son itinéraire et ses fiches propres ; je passe de l'un à l'autre comme un capitaine change de quart. Le matin, je rédige le premier jet d'un récit ; un autre jour, je corrige les épreuves d'un livre que vous attendez déjà à l'imprimerie ; un troisième, je documente l'ouvrage qui ne sera écrit que l'an prochain. Cette rotation me garde l'esprit frais : on se lasse d'un même héros si on ne le quitte jamais. Vos délais, que je maudis parfois, sont en vérité mes meilleurs aiguillons. Sans cette mécanique, je ne vous aurais jamais livré tant de volumes ; le génie, s'il existe, n'est ici que de l'ordre appliqué à l'imagination.
Le génie, s'il existe, n'est ici que de l'ordre appliqué à l'imagination.
—Pardonnez ma franchise d'ami : depuis le drame de cette année, votre jambe et votre plume semblent plus sombres. Voulez-vous m'en dire un mot ?
Vous avez l'œil de qui me connaît trop bien pour que je vous mente. Cette blessure à la cheville me tient désormais cloué, et le pas me manque comme aux héros que j'envoie courir le monde. Mais ce n'est pas la balle seule qui m'assombrit. C'est l'idée que le progrès, que j'ai tant chanté, peut servir des desseins que je n'avais pas prévus. Mes premiers livres riaient de confiance ; je sens monter en moi le besoin d'avertir autant que d'émerveiller. La science est une force aveugle : elle obéit à la main qui la tient. Vous verrez, dans les romans que je vous porterai, des ombres que vous ne me connaissiez pas. On vieillit, et le monde avec nous ; il serait malhonnête de continuer à sourire comme à vingt ans.
La science est une force aveugle : elle obéit à la main qui la tient.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Jules Verne. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


