Interview imaginaire avec Jules Verne
par Charactorium · Jules Verne (1828 — 1905) · Lettres · 6 min de lecture
Amiens, un matin de l'hiver 1897. Dans la tour de brique rouge de la rue Charles-Dubois, au sommet d'un escalier en colimaçon, un homme de soixante-neuf ans referme un cahier couvert d'une écriture serrée. Les cartes tapissent les murs, un globe terrestre dort dans un coin, et la mer du Nord, qu'on devine par la fenêtre, semble n'attendre qu'un mot pour entrer dans la pièce.
—On raconte que tout a commencé par une fugue. Que s'est-il passé exactement sur ce quai de Nantes ?
J'avais onze ans et l'odeur du goudron et des cordages me tournait la tête. Nantes était un port vivant, les trois-mâts partaient pour les Antilles, pour les Indes, et moi je rêvais d'horizons que je ne connaissais que par les récits. Un matin, je me suis embarqué clandestinement sur un long-courrier, persuadé que ma vie commençait enfin. Mon père, prévenu, a pris la voiture et m'a rattrapé à Paimbœuf, sur l'estuaire, avant que le navire ne gagne le large. La honte fut grande, le sermon plus grand encore. C'est ce jour-là que j'ai fait cette promesse dont je ris aujourd'hui : que désormais je ne voyagerais qu'en songe. Or voyez l'ironie — j'ai tenu parole au-delà de toute mesure, et j'ai fait le tour du monde mille fois sans presque quitter mon cabinet.
J'ai fait le tour du monde mille fois sans presque quitter mon cabinet.
—Cette ville portuaire vous a-t-elle marqué au point de nourrir toute votre œuvre ?
Comment naît un homme qui passe sa vie à décrire des mers qu'il n'a pas toujours vues ? À Nantes, on grandit le regard tourné vers l'aval, là où la Loire s'élargit et devient promesse. Enfant, je comptais les pavillons, j'écoutais les marins parler de mousson et de calmes plats, et je dévorais les atlas comme d'autres les romans. Plus tard, quand j'ai acheté mon premier bateau, puis le Saint-Michel III, j'ai compris que je ne faisais que rejoindre ce gamin du quai. La géographie n'a jamais été pour moi une matière scolaire ; c'était une faim. Tous mes héros, Fogg, Nemo, Hatteras, sont des fils de cette ville où l'on apprend très tôt que la terre s'arrête quelque part et que la curiosité commence là.
—Comment décririez-vous votre première rencontre avec Pierre-Jules Hetzel ?
En 1862, j'étais un homme de trente-quatre ans qui avait écrit des vaudevilles oubliés et des nouvelles éparpillées dans le Musée des Familles. J'avais un manuscrit sous le bras, Cinq semaines en ballon, refusé déjà par plusieurs maisons. Hetzel l'a d'abord écarté, lui aussi — puis il l'a repris, l'a lu vraiment, et m'a convoqué. Cet homme avait l'œil. Il a vu dans mon aérostat survolant l'Afrique non pas une fantaisie, mais une formule : marier la science et l'aventure, instruire en faisant rêver. De cette rencontre est née la collection des Voyages extraordinaires. Je le dis sans détour : sans cet éditeur, j'aurais sans doute rangé ma plume et fini agent de change. On ne mesure jamais assez ce que doit un écrivain à l'homme qui a cru en lui le premier.
Sans cet éditeur, j'aurais sans doute rangé ma plume et fini agent de change.
—Que représentait pour vous ce projet des Voyages extraordinaires ?
Hetzel voulait une œuvre qui résume toutes les connaissances géographiques, géologiques, physiques et astronomiques amassées par la science de notre temps — rien de moins. L'idée me convenait à merveille, car je n'ai jamais cru qu'un roman dût choisir entre amuser et apprendre. Je publiais en feuilleton, épisode après épisode, et je sentais les lecteurs suspendus à la semaine suivante comme on guette le courrier. Dans une lettre, j'ai écrit cette phrase qui résume tout : « Les sciences m'obsèdent et je cherche à les rendre accessibles par le récit. C'est là ma mission. » Voilà le contrat des Voyages extraordinaires : faire entrer la machine à vapeur, le télégraphe et le sous-marin dans la chambre d'un enfant, pour qu'il s'endorme savant sans s'en apercevoir.
—Vous avez une réputation de discipline presque militaire. À quoi ressemble une de vos journées ?
Je me lève à cinq heures, été comme hiver, et je monte dans ma tour avant que la maisonnée ne s'éveille. De cinq à onze, je n'appartiens à personne : j'écris, debout parfois, la plume courant sur le papier, jusqu'à ce que la fatigue me chasse. L'après-midi, je lis. Je dépouille les revues savantes, je découpe les articles, je classe — j'ai des milliers de fiches rangées par sujet, ma véritable provision pour l'hiver. On me croit inspiré ; je suis surtout méthodique. Avant d'envoyer Fogg autour du globe, j'ai vérifié chaque correspondance de paquebot et de chemin de fer sur mes cartes. Le rêve, voyez-vous, demande une comptabilité rigoureuse. Sans ces fiches et ces atlas, mes héros se perdraient dès la première page.
On me croit inspiré ; je suis surtout méthodique.

—Que trouve-t-on sur les murs de ce cabinet où vous travaillez ?
Peu de chose, et tout. Des cartes, partout, jusqu'au plafond ; un globe terrestre que je fais tourner du bout du doigt quand je cherche un détroit ou un cap ; une sphère armillaire qui me rappelle que la Terre est un point dans un mécanisme plus vaste. J'ai une lunette astronomique, car j'ai longtemps regardé la Lune avant d'oser y envoyer un projectile dans De la Terre à la Lune. Cette pièce, au sommet de la tour de la rue Charles-Dubois, à Amiens, n'a rien d'un salon : c'est un poste de pilotage. Quand j'y entre, le matin, je ne suis plus tout à fait un bourgeois picard ; je deviens le capitaine d'un navire immobile qui peut, en six heures d'écriture, atteindre le pôle ou le centre de la Terre.
—Le capitaine Nemo et son Nautilus fascinent des lecteurs du monde entier. D'où vous est venu ce sous-marin ?
Le sous-marin n'était de mon temps qu'une curiosité d'ingénieur, un engin fragile qui plongeait à peine. Mais l'idée d'un homme libre sous les flots, échappé des nations et de leurs guerres, m'a saisi. J'ai voulu que la mer elle-même fût un personnage. Quand Nemo s'écrie « La mer est tout ! Elle couvre les sept dixièmes du globe terrestre. Son souffle est pur et sain », il dit ma propre foi. Le Nautilus, je l'ai construit plaque par plaque dans ma tête, avec ses réserves d'air, son électricité, son grand salon aux baies ouvertes sur l'abîme. Vingt mille lieues sous les mers fut écrit en partie sur mon yacht, le Saint-Michel III, là où je sentais sous la coque cette vie immense qui frémit. La science m'a donné les boulons ; le reste, c'est le désir d'un homme qui voulait fuir la terre ferme.
J'ai voulu que la mer elle-même fût un personnage.

—Pourquoi avoir imaginé, dès 1865, d'envoyer des hommes vers la Lune par un canon ?
Parce que la Lune était là, chaque nuit, à narguer les savants. Le positivisme de mon siècle m'avait persuadé qu'aucune frontière n'était définitive pour la raison humaine. Alors j'ai pris ce que la science me donnait — la balistique, la machine industrielle, l'arithmétique des trajectoires — et j'ai bâti mon canon colossal. De la Terre à la Lune, en 1865, n'est pas une prophétie ; c'est un calcul mené jusqu'au bout de son audace. J'ai placé mon point de tir en Floride, j'ai pesé les forces, j'ai discuté l'apesanteur. Sait-on jamais ce qu'un siècle fera de telles rêveries ? Si l'on me lisait dans cent ans, peut-être sourirait-on de mon obus habité — ou peut-être un homme aura-t-il vraiment quitté le sol terrestre. Je ne le verrai pas. Mais j'ai voulu en laisser l'épure.
—L'année 1886 fut sombre. Pouvez-vous évoquer l'agression dont vous avez été victime ?
Un soir de mars 1886, mon neveu Gaston, que j'aimais et que la maladie de l'esprit dévorait, m'a attendu devant ma porte. Il a tiré deux coups de revolver. L'une des balles m'a traversé la cheville. La douleur fut atroce, mais le pire n'était pas la blessure : c'était de voir ce garçon, le sang de mon frère, basculer dans la nuit dont on ne revient pas. On l'a enfermé. Moi, je suis resté à Amiens, jambe raide, condamné à boiter pour le restant de mes jours. J'avais navigué, couru les côtes d'Écosse jusqu'à Édimbourg, et me voilà cloué. Cette année-là, j'ai aussi perdu Hetzel. Deux coups de feu et un ami enterré : on ne sort pas indemne d'un tel hiver.
Deux coups de feu et un ami enterré : on ne sort pas indemne d'un tel hiver.
—Vos lecteurs trouvent vos derniers romans plus sombres. Reconnaissez-vous ce changement de ton ?
Je ne le nie pas. Le jeune homme qui faisait planer le Victoria au-dessus de l'Afrique, persuadé que « le vent nous est favorable », croyait au progrès comme à un soleil sans nuage. L'âge, la claudication, les deuils m'ont appris que la machine peut écraser autant qu'elle élève. Mes derniers héros doutent davantage, mes savants tournent parfois au tyran. Je reste fidèle à la science — elle demeure ma boussole — mais je la regarde désormais sans naïveté, comme un capitaine qui sait que la mer la plus belle cache des récifs. Peut-être est-ce cela, vieillir : continuer d'aimer ce qu'on a chanté, tout en sachant ce qu'il en coûte. Le rêve ne m'a pas quitté ; il a seulement appris la prudence.
Le rêve ne m'a pas quitté ; il a seulement appris la prudence.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Jules Verne. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


