Interview imaginaire avec Justinien
par Charactorium · Justinien (482 — 565) · Politique · 6 min de lecture
Constantinople, palais sacré, sous la coupole du Chrysotriklinos. La nuit tombe sur le Bosphore et une lampe brûle encore près du trône. L'empereur Justinien, le regard fatigué mais vif, accepte de répondre — entre deux dossiers de loi qu'il n'a pas fini d'annoter.
—Vous souvenez-vous de cette nuit de janvier 532, quand la ville entière semblait vouloir votre tête ?
Je m'en souviens comme d'un incendie qu'on ne peut éteindre. Les Bleus et les Verts, mes deux dèmes que tout opposait à l'Hippodrome, s'étaient ligués contre moi en hurlant le même mot — Nika !, « Vaincs ! ». La ville brûlait, ma propre Sainte-Sophie n'était plus que cendres, et j'avais déjà fait charger un navire pour fuir vers l'autre rive. C'est Théodora qui m'a cloué au sol. Elle m'a rappelé qu'un empereur qui s'enfuit n'est plus qu'un mendiant en exil, et que la pourpre fait un bien meilleur linceul qu'un manteau de fuyard. Je suis resté. Le soir même, l'Hippodrome était jonché de morts par dizaines de milliers. On ne consolide pas un règne avec de l'eau bénite : ce jour-là, j'ai appris que le trône se tient debout sur les os.
Un empereur qui s'enfuit n'est plus qu'un mendiant en exil.
—Comment cette femme, ancienne actrice, est-elle devenue votre conseillère la plus écoutée ?
On me l'a reproché jusque dans les couloirs du Sénat. Théodora venait du théâtre, du mime, de ces métiers que nos lois jugeaient infâmes — un sénateur n'avait pas le droit d'épouser une telle femme. Alors j'ai changé la loi. Je suis l'homme qui rassemble mille ans de droit en quelques volumes : croyait-on que je laisserais une vieille interdiction me dicter mon cœur ? Elle avait l'intelligence des rues que je n'aurais jamais eue, née dans la poussière de l'Hippodrome. Quand elle est morte, en 548, j'ai gouverné dix-sept ans encore, mais je n'ai plus jamais eu près de moi quelqu'un qui osât me contredire. Un empereur entouré de courbettes finit aveugle. Elle, elle me regardait droit.
Un empereur entouré de courbettes finit aveugle.
—Pourquoi avoir consacré tant d'efforts à rassembler le droit, plutôt qu'à régner par l'épée seule ?
Parce que l'épée tranche, mais elle n'ordonne rien. À mon avènement, le droit romain gisait éparpillé dans d'innombrables volumes contradictoires : un juge pouvait trouver dix sentences pour une même cause. J'ai confié à Tribonien et à dix juristes la tâche de tout réduire. Le Digeste, cinquante livres de jurisprudence séculaire, fut achevé en trois ans seulement — un miracle d'administration. Mon dessein était simple : que nul homme libre n'ait plus à fouiller des bibliothèques entières pour savoir son droit. C'est cela, le Corpus Juris Civilis : non pas mes caprices, mais la raison de mille ans mise en ordre. Les Vandales et les Goths que j'ai vaincus seront oubliés. Mes lois, elles, parleront encore quand mon nom ne sera plus qu'une mosaïque écaillée.
L'épée tranche, mais elle n'ordonne rien.
—Que répondez-vous à ceux qui jugent un tel monument trop ambitieux pour un seul règne ?
Je leur réponds que j'ai gouverné, selon les mots mêmes de mon préambule, en m'efforçant d'amener l'empire à la perfection en temps de guerre comme en paix. L'ambition n'est pas un défaut chez celui que Dieu a placé au-dessus des hommes. J'ai vu mes juristes pâlir devant la masse des anciens textes ; je les ai poussés jour après nuit. On me dira que j'ai voulu surpasser tous les législateurs : peut-être. Mais songez qu'un Code, une fois écrit, ne meurt pas avec son auteur. Les Novelles que je rédige encore, souvent en grec pour qu'on les comprenne mieux, sont mes dernières pierres. J'aurai laissé moins de territoire que je n'en rêvais — la peste et les Goths y ont veillé — mais j'aurai laissé un droit.
Un Code, une fois écrit, ne meurt pas avec son auteur.
—Parlez-nous de Bélisaire et de cette reconquête de l'Occident perdu.
Bélisaire fut le plus brillant de mes stratèges, et le plus loyal — ce qui, chez un général victorieux, est plus rare encore que le talent. En 533, je l'envoie au-delà du détroit, vers l'Afrique. En moins d'une année, il avait mis fin au royaume des Vandales qui durait depuis un siècle, et Carthage redevenait romaine. Je n'avais pas vu une telle foudre depuis les vieux récits des consuls. Avec ses foederati, ces alliés barbares qu'on lance comme des chiens de chasse, il m'a rendu la Méditerranée. Puis vint l'Italie, et Ravenne, dont les murs portent aujourd'hui mon image en mosaïque. La guerre gothique, elle, fut une plaie : vingt ans, des villes affamées, mon trésor saigné. On gagne un royaume en un an ; on le garde au prix de tout le reste.
On gagne un royaume en un an ; on le garde au prix de tout le reste.

—Cette extension maximale de l'empire valait-elle son prix, à vos yeux ?
Posez la question aux paysans d'Italie, pas à l'empereur. Oui, j'ai porté l'aigle jusqu'aux côtes d'Hispanie, en 554, profitant des querelles des Wisigoths ; jamais Rome n'avait été si grande depuis sa chute. La mosaïque de San Vitale, où l'on me voit tenir la patère parmi ma cour, dit cette gloire mieux que mes paroles. Mais je ne suis pas un sot couronné de lauriers : la guerre gothique a vidé mes provinces d'hommes et d'or, et la peste a fait le reste. J'ai tendu l'empire comme un arc qu'on bande trop. Un jour, peut-être, il rompra là où je l'ai trop étiré. Mais un empereur ne règne pas pour les comptables ; il règne pour que le nom de Rome ne s'éteigne pas.
J'ai tendu l'empire comme un arc qu'on bande trop.
—On raconte que vous ne dormiez presque jamais. D'où vient cette réputation ?
De mes lampes, sans doute. Quand le palais s'endort, moi je veille : je relis les dossiers de mes juristes, j'annote un projet de Novelle de mon propre calame, je pèse une controverse théologique. Mon historien Procope prétend qu'on m'a vu errer seul dans les couloirs, une lampe à la main, comme un spectre couronné. Qu'il dise ce qu'il veut. La nuit est l'heure où l'empire se tait enfin et où l'on peut penser. Je mange peu — du pain, des légumes, de l'eau, je jeûne souvent —, car un ventre lourd alourdit l'esprit. Le sommeil est un voleur de temps, et j'ai trop à faire pour le laisser me dépouiller. Que les autres rêvent ; moi, je gouverne.
Le sommeil est un voleur de temps, et j'ai trop à faire pour le laisser me dépouiller.
—Et Sainte-Sophie ? Qu'avez-vous ressenti en y pénétrant pour la première fois ?
L'ancienne basilique avait brûlé dans la révolte ; j'ai voulu qu'on en bâtisse une que le monde n'eût jamais vue. Cinq ans, et en 537 elle se dressait, sa coupole flottant sur la lumière comme suspendue au ciel par une chaîne d'or. En y entrant, j'ai songé au temple de Salomon à Jérusalem, et je me suis dit que je l'avais dépassé. Orgueil ? Peut-être. Mais quand on lève les yeux vers cette voûte, on ne voit plus l'homme qui l'a commandée : on voit Dieu. C'est là tout ce que j'ai voulu — que l'empire et le sacerdoce, les deux dons que le Ciel a faits aux hommes, se rejoignent sous une même coupole. Mes lois passeront par les écoles ; cette église, elle, passera par les âmes.
Sa coupole flottant sur la lumière comme suspendue au ciel par une chaîne d'or.
—Vous gouverniez une ville où des factions de course de chars pouvaient renverser un trône. Comment vivait-on avec un tel péril ?
On ne le comprend pas si l'on n'a pas entendu rugir l'Hippodrome. Les dèmes, Bleus et Verts, n'étaient pas de simples amateurs de chevaux : c'étaient des forces, des armées sans casernes, capables de faire et défaire un basileus. Leur cri, Nika !, je l'ai entendu se retourner contre moi en 532, et j'ai compris ce jour-là que la foule qui t'acclame le matin peut te brûler le soir. Depuis, je les surveille comme on surveille la mer : on ne la commande pas, on apprend ses humeurs. Un empereur de Constantinople doit régner sur des lois, des armées, des évêques — et sur vingt mille gosiers qui hurlent autour d'une piste de sable. C'est peut-être eux, les plus difficiles.
La foule qui t'acclame le matin peut te brûler le soir.
—Les querelles religieuses ont déchiré votre règne. Comment un empereur tranche-t-il dans la foi des hommes ?
Avec prudence, et beaucoup d'insomnies. Le monophysisme — cette doctrine qui ne voit dans le Christ qu'une seule nature, condamnée jadis à Chalcédoine — coupait mon empire en deux. Théodora, elle-même, penchait pour ces fidèles d'Orient ; moi, je tenais l'autre rive. Nous formions, à nous deux, un empire qui se disputait à voix basse jusque dans la chambre impériale. J'ai convoqué des conciles, nommé des patriarches, légiféré sur la nature de Dieu comme sur celle des contrats — car l'empereur, je le crois, répond du salut de ses sujets autant que de leurs frontières. Trancher la foi des hommes ? Non. On ne tranche pas une âme à l'épée. On la persuade, on la presse, et parfois, je l'avoue, on la contraint un peu.
On ne tranche pas une âme à l'épée.
—Au crépuscule de votre vie, que voudriez-vous qu'on retienne de Justinien ?
Pas les batailles. Les conquêtes glissent entre les doigts comme le sable de l'Hippodrome — j'ai assez vu la peste et les Goths défaire en un an l'ouvrage de dix. Si l'on me lisait dans un siècle, et l'idée d'un empereur a le droit de rêver, je voudrais qu'on ouvre non pas une carte de mes provinces, mais un volume du Corpus Juris Civilis. Que quelque juge inconnu, sous un ciel que je ne connaîtrai jamais, y cherche la justice et l'y trouve. J'ai bâti Sainte-Sophie pour Dieu, codifié le droit pour les hommes, et travaillé chaque nuit à la lueur d'une lampe pour les deux. Le reste — la pourpre, le diadème de perles, les acclamations — n'est qu'un beau linceul. Théodora le savait avant moi.
Les conquêtes glissent entre les doigts comme le sable de l'Hippodrome.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Justinien. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


