Interview imaginaire avec Lu Xun
par Charactorium · Lu Xun (1881 — 1936) · Lettres · 5 min de lecture

Shanghai, automne 1936. Dans un appartement du quartier de Hongkou encombré de livres, de revues empilées et d'estampes séchant contre le mur, un homme maigre en changshan sombre tousse entre deux cigarettes. La tuberculose le ronge, mais l'œil reste vif, l'ironie intacte.
—Comment un futur écrivain s'est-il retrouvé, à vingt ans, penché sur des cadavres dans une école de médecine japonaise ?
J'étais parti pour Sendai en 1902, persuadé que la médecine occidentale relèverait la Chine que la défaite de 1894 avait humiliée. Puis vint cette heure de cours où l'on projeta, entre deux leçons d'anatomie, l'image d'un de mes compatriotes agenouillé, sur le point d'être décapité comme espion — et tout autour, une foule d'autres Chinois, badauds robustes et parfaitement indifférents, venus jouir du spectacle. Ce jour-là j'ai compris une chose absurde : à quoi bon guérir des corps si vigoureux quand l'esprit qui les habite est déjà mort ? Un peuple qui contemple sa propre exécution en spectateur n'a pas besoin de chirurgiens. J'ai rangé mon scalpel. Le vrai mal était ailleurs, plus profond, et aucune ordonnance ne le soignerait.
À quoi bon guérir des corps si vigoureux quand l'esprit qui les habite est déjà mort ?
—Pourquoi croire qu'une nouvelle, quelques pages de fiction, pourrait accomplir ce que la médecine ne pouvait pas ?
Ne me faites pas dire que j'y ai cru sans trembler. J'ai longtemps douté qu'un homme seul, avec son maobi et sa lampe, change quoi que ce soit. Mais soigner l'esprit, cela ne se fait pas au bistouri : il faut des mots qui entrent sous la peau, qui dérangent le sommeil. La littérature ne guérit pas comme une potion ; elle réveille, ce qui est parfois plus cruel. Rentré au ministère de l'Éducation à Pékin, j'ai passé des années à recopier de vieilles inscriptions, à me taire, découragé. Il a fallu qu'on vienne me tirer de ce silence poussiéreux pour que je reprenne la plume. Le remède, s'il existe, n'est pas la guérison : c'est le cri qui empêche de mourir tranquille.
—Votre première nouvelle, en 1918, fut aussi la première écrite en langue parlée. Pourquoi rompre à ce point avec la tradition littéraire ?
Le wenyan, le chinois classique, était une magnifique prison. Une langue de lettrés, sculptée pour les examens du keju, abolis d'ailleurs en 1905, et parfaitement close au paysan comme à l'ouvrier. Écrire ainsi, c'était s'adresser aux morts par-dessus la tête des vivants. Quand la revue Nouvelle Jeunesse m'a ouvert ses pages, j'ai choisi le baihua, la langue que crie une mère à son enfant, celle qu'on entend dans les ruelles de mon Shaoxing natal. C'est en baihua qu'est né Le Journal d'un fou, signé pour la première fois d'un nom qui n'était pas le mien — Zhou Shuren disparaissait, Lu Xun naissait, le « Lu » emprunté au nom de ma mère. Une langue neuve pour un homme qui se refaisait.
Écrire en chinois classique, c'était s'adresser aux morts par-dessus la tête des vivants.
—Cette bataille pour la langue vernaculaire, était-elle vraiment séparable du grand ébranlement politique de ces années-là ?
Nullement. La langue n'est jamais innocente. Le Mouvement de la Nouvelle Culture, puis le 4-Mai 1919, quand les étudiants sont descendus dans la rue contre le traité de Versailles, réclamaient tous la même chose sous des visages différents : que la Chine cesse de réciter les leçons de ses ancêtres. On voulait la science, on voulait un peuple qui pense au lieu de s'incliner. Le baihua était l'arme de ce combat, aussi sûrement que les banderoles. Défaire le wenyan, c'était défaire l'autorité du lettré, du mandarin, du père tout-puissant — toute cette hiérarchie que le confucianisme drapait de vertu. On ne coupe pas seulement la vieille natte mandchoue sur la nuque ; il faut aussi la couper dans la tête.
—Dans la préface du recueil Le Cri, vous parlez d'une maison de fer. Que vouliez-vous dire par cette image ?
Imaginez une maison de fer sans la moindre fenêtre, impossible à détruire, où dorment profondément des gens qui vont bientôt mourir étouffés. Voilà l'image que j'ai posée en tête du Cri (Nahan), en 1922. Et aussitôt la question qui m'a torturé : si vous criez fort pour réveiller les plus lucides d'entre eux, ne les condamnez-vous pas à souffrir l'agonie en pleine conscience, au lieu de s'éteindre dans le sommeil ? Un ami m'a répondu que si quelques-uns s'éveillaient, alors on ne pouvait pas jurer que la maison ne serait jamais abattue. C'est cet espoir, mince et têtu, qui m'a fait écrire. Non par certitude — je n'en avais aucune — mais parce qu'on ne peut ôter à ceux qui courent encore le droit d'espérer.

—Le fou de votre nouvelle finit par lire, entre les lignes des livres d'histoire, un seul mot répété : « manger l'homme ». D'où vous est venue cette obsession ?
J'ai fait feuilleter à mon fou les vieux livres d'histoire, ceux qui n'ont pas de dates mais griffonnent partout « vertu » et « morale ». Et à force de lire dans la nuit, il finit par voir, entre les lignes, ces autres mots qui reviennent : « manger l'homme ». Le chiren, voilà ma vraie accusation. La belle morale confucéenne, la piété filiale, le respect des rites — tout ce bel édifice dévore lentement ceux qu'il prétend élever, les brus, les cadets, les enfants surtout. Mon fou délire, dit-on. Mais son délire voit juste. Sa dernière plainte, je la porte encore : peut-être reste-t-il des enfants qui n'ont pas mangé d'homme ? Sauvez les enfants. C'est le seul commandement que je reconnaisse.
La belle morale confucéenne dévore lentement ceux qu'elle prétend élever.
—Votre personnage le plus célèbre, Ah Q, transforme chaque défaite en victoire. Comment ce misérable journalier vous est-il apparu ?
Ah Q m'a été soufflé par tout ce que je voyais autour de moi. Un journalier de rien, méprisé, giflé, roué de coups — et qui, chaque fois, s'en retourne content. Battu par un plus fort, il décrète en son for intérieur que c'est son fils qui vient de le frapper, et le voilà vainqueur, l'honneur sauf. Je l'ai fait paraître en feuilleton dès 1921, l'année même où l'on fondait le Parti communiste, autant dire dans une Chine qui rêvait de se relever. Cette « victoire spirituelle », c'était notre maladie nationale : perdre la guerre, perdre la face, perdre le pays, et se raconter qu'au fond on triomphe. On rit de Ah Q. On a tort. Ce pauvre diable, c'est chacun de nous devant le miroir.
Perdre la guerre, perdre la face, perdre le pays — et se raconter qu'au fond on triomphe.

—On dit qu'aujourd'hui, en Chine, on parle couramment d'« esprit de Ah Q ». Que ressent un auteur dont la créature entre ainsi dans la bouche de tous ?
Un sentiment mêlé, je l'avoue. On m'a rapporté que l'« esprit de Ah Q » se dit désormais partout, pour moquer celui qui maquille sa déroute en succès. Qu'un mot que j'ai forgé serve à railler le voisin, cela flatte l'orgueil de l'écrivain. Mais soyons honnête : chacun l'emploie pour désigner l'autre, jamais soi-même. On montre le Ah Q du village d'à côté et l'on se croit guéri. Or je n'ai pas peint un individu, j'ai peint un miroir. Si l'expression avait vraiment mordu, chacun rougirait en la prononçant. Au lieu de quoi elle est devenue une gifle commode qu'on distribue aux autres. Voilà bien, encore, une petite victoire spirituelle.
—Dans vos dernières années à Shanghai, vous vous êtes passionné pour la gravure sur bois. Qu'alliez-vous chercher du côté des graveurs ?
Installé à Shanghai depuis 1927, animant la Ligue des écrivains de gauche, j'ai découvert dans la gravure sur bois un art à ma mesure. Une planche, un couteau, un peu d'encre noire, et l'on tire cent images à bas prix : rapide, robuste, populaire. Ce que ma prose tentait avec des mots, l'estampe le faisait avec des traits — parler droit au peuple, sans le détour du lettré. J'ai organisé des expositions, réuni des recueils d'artistes étrangers, formé de jeunes graveurs affamés qui ne connaissaient rien encore de cette technique moderne. Je les voyais comme des frères de combat. Une gravure vaut parfois mieux qu'un pamphlet : elle n'attend pas qu'on sache lire.
Une gravure vaut parfois mieux qu'un pamphlet : elle n'attend pas qu'on sache lire.
—On s'étonne parfois de voir le pourfendeur de la vieille Chine collectionner avec ferveur les estampages d'inscriptions antiques. N'y a-t-il pas là une contradiction ?
On me la reproche souvent, cette contradiction. Le briseur d'idoles qui frotte à l'encre des stèles millénaires pour en tirer des taben, ces empreintes de bronzes et de pierres oubliés ! Mais je n'ai jamais haï le passé de la Chine — j'ai haï ce qu'on en avait fait, une cage. Mes après-midi à classer ces estampages, à préparer ma Brève histoire du roman chinois née de mes cours, c'était encore une manière d'aimer ce pays : le connaître assez pour distinguer ce qui mérite de vivre de ce qui doit mourir. On ne réveille pas un dormeur en brûlant sa maison ; il faut d'abord savoir ce qu'elle contient. Détruire au hasard, c'est le geste d'un ignorant, non d'un homme libre.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Lu Xun. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


