Interview imaginaire avec Marivaux
par Charactorium · Marivaux (1688 — 1763) · Lettres · 6 min de lecture
Paris, hiver 1758. Dans un appartement modeste où s'entassent feuilles volantes et manuscrits raturés, un homme de soixante-dix ans nous reçoit, la perruque légèrement de travers, l'œil encore vif. Dehors, les Comédiens-Italiens répètent ; ici, Marivaux parle des jeux de l'amour comme d'autres parlent de leurs vieux amis.
—Comment en êtes-vous venu à faire de votre plume un gagne-pain plutôt qu'un agrément ?
On croit que j'ai choisi les lettres par vocation pure ; la vérité tient en une année, 1720. Le système de ce financier écossais, Law, avait promis des montagnes d'or à tout Paris, et nous y avons couru comme des enfants après une bulle de savon. Quand la bulle a crevé, ma fortune a crevé avec elle. Je me suis retrouvé devant mon écritoire non plus en amateur qui s'amuse, mais en homme qui doit manger. Croyez-moi, rien n'aiguise l'observation des inégalités comme de descendre soi-même d'un cran. J'ai regardé autrement les valets, les laquais, ceux qu'on ne voit jamais ; et c'est peut-être à cette ruine que je dois mes meilleures comédies.
Rien n'aiguise l'observation des inégalités comme de descendre soi-même d'un cran.
—Que représentait pour vous la fondation du Spectateur français en pleine adversité ?
C'était mon laboratoire et ma planche de salut tout ensemble. J'avais lu ce qu'on faisait à Londres, ces feuilles où un homme observe ses semblables sans les juger trop vite ; l'idée me plaisait infiniment. Alors, dès 1721, j'ai lancé mes propres feuilles périodiques. Je m'asseyais le matin, dans le calme, et je notais ce que j'avais surpris la veille : un geste, une rougeur, une vanité mal cachée. Je ne prétendais pas réformer le monde, seulement le regarder avec ce mélange d'ironie et de bienveillance qui me semble la seule façon honnête de parler des hommes. Ce que j'y ai appris à scruter, je l'ai ensuite versé tout entier dans mon théâtre.
—Pourquoi avoir tant aimé déguiser vos personnages, faire d'un maître un valet et d'une servante une maîtresse ?
Parce que l'habit est le plus grand des menteurs, et qu'en l'échangeant on découvre soudain la vérité. Dans Le Jeu de l'amour et du hasard, Silvia et Dorante endossent chacun la livrée de leurs domestiques pour mieux s'épier ; et voilà que le cœur, ce sot, va se tromper d'étage et tomber amoureux malgré la condition. C'est là tout mon plaisir de dramaturge : montrer que sous le costume, le sentiment ne sait plus très bien qui est noble et qui ne l'est pas. Le travestissement n'est pas un tour de farce, c'est une expérience. On change les apparences pour voir ce qui résiste — et ce qui résiste, c'est l'amour vrai, têtu, indifférent aux galons.
L'habit est le plus grand des menteurs, et qu'en l'échangeant on découvre soudain la vérité.
—Dans L'Île des esclaves, vous renversez plus radicalement encore l'ordre des conditions. Qu'avez-vous cherché à dire ?
J'ai imaginé une île où le maître devient esclave et l'esclave, maître, le temps d'une leçon. 1725 : on a cru à une simple fantaisie, une utopie amusante. Mais sous la légèreté, j'avais une intention sérieuse. Je voulais que celui qui commande sente, dans sa chair, le poids des humiliations qu'il distribue sans y penser. Je n'appelle à aucune révolte, remarquez bien ; je n'incendie rien. Je propose seulement que l'on s'imagine un instant à la place de l'autre, et que cette imagination corrige le cœur. C'est la même mécanique que mon masque d'Arlequin : on rit, on se croit au spectacle, et l'on rentre chez soi un peu moins sûr de son bon droit.
—Vous avez préféré les Comédiens-Italiens à la prestigieuse Comédie-Française. Qu'est-ce qui vous attachait tant à cette troupe ?
Leur souplesse, leur naturel, leur génie de l'improvisation. À la Comédie-Française, on déclamait, on posait, on jouait pour la postérité ; chez les Comédiens-Italiens, on vivait. Ils avaient hérité de la Commedia dell'arte cet art d'attraper une réplique au vol, de la colorer d'un geste. C'est avec eux, au théâtre de la rue Mauconseil, que j'ai façonné mes Arlequin et mes Silvia — des figures que les acteurs et moi avons inventées ensemble, presque à tâtons. Une comédienne nommée Silvia donna son nom et sa grâce à mes héroïnes. Allez demander cela à des tragédiens guindés ! Ma fidélité n'avait rien d'un caprice : c'était l'accord d'un auteur et d'une manière de jouer.
À la Comédie-Française on jouait pour la postérité ; chez les Italiens, on vivait.

—Vos salons parisiens ont-ils nourri ces personnages autant que la scène ?
Davantage, peut-être. Avant d'écrire un dialogue d'amour, il faut en avoir surpris cent. Je fréquentais le salon de Madame de Lambert, puis celui de Madame de Tencin, ces pièces tendues de soie où, à la lueur des chandeliers, on jouait à se plaire et à se fuir. J'y observais une femme cacher son trouble derrière son éventail, un homme dire le contraire de ce qu'il pensait par pure galanterie. Toute cette escrime délicate des sentiments, ces aveux qui n'osent pas leur nom, je n'avais qu'à les recueillir et à les transporter sur les planches. Mes comédies ne sont, au fond, que des salons un peu mieux éclairés, où les masques tombent avant la fin.
—Vos contemporains ont forgé un mot à partir de votre nom, le « marivaudage ». Comment l'avez-vous reçu ?
D'abord comme une gifle, je l'avoue. Mes détracteurs l'ont lancé pour railler ma manière, trouvant que mes amants tournaient trop longtemps autour de leur aveu, qu'ils brodaient, qu'ils précieusaient. Marivaudage : dans leur bouche, c'était l'accusation de couper les sentiments en quatre. Mais que veulent-ils donc ? Que l'amour se déclare d'un mot, brutalement, comme on règle une affaire ? Le cœur humain ne va jamais droit ; il hésite, il se reprend, il se ment à lui-même avant de se rendre. Si peindre cette lenteur exquise est un défaut, alors j'en revendique tous les torts. On me reprochait ma préciosité ; je crois simplement avoir pris les sentiments au sérieux.
Le cœur humain ne va jamais droit ; il hésite, il se reprend, il se ment avant de se rendre.
—Monsieur de Voltaire fut l'un de vos railleurs les plus constants. Que vous inspire cette inimitié ?
Un sourire fatigué, surtout. Voltaire juge mon style alambiqué, il trouve que je pèse des riens dans des balances de toile d'araignée — l'image est de lui, et je la lui concède, elle est jolie. Mais nous ne cherchons pas la même chose. Lui veut frapper l'esprit, lancer la grande idée qui ébranle un siècle ; moi, je me penche sur un frémissement, sur le moment précis où une femme s'aperçoit qu'elle aime. Ce sont deux métiers. Qu'il règne sur la philosophie, grand bien lui fasse ; je me contente du petit royaume du cœur, où l'on n'entre qu'en baissant la voix. Nos querelles ont d'ailleurs fini par nous ranger, lui et moi, parmi les meubles du siècle.

—Vous souvenez-vous du jour de votre élection à l'Académie française, en 1742 ?
Comment l'oublierais-je ? J'ai été reçu sous la Coupole de l'Académie française au nez et à la barbe de Voltaire, qui briguait le même fauteuil. Imaginez son humeur : l'homme de toute l'Europe, le grand esprit de Cirey, écarté au profit du petit peintre de marivaudages ! Il ne me l'a, je crois, jamais tout à fait pardonné. Pour moi, après la ruine de 1720 et tant d'années à courir le cachet, cette consécration tardive avait un goût singulier — celui d'une revanche douce sur le sort. Je n'étais pas le philosophe que le siècle attendait ; j'étais l'observateur patient des cœurs. Et voilà que mes pairs, en m'ouvrant leur porte, avaient choisi le miniaturiste contre le fresquiste.
Mes pairs, en m'ouvrant leur porte, avaient choisi le miniaturiste contre le fresquiste.
—Cette préférence des académiciens pour votre œuvre, comment l'expliquez-vous, vous qu'on disait mineur ?
Peut-être parce qu'on se lasse des tonnerres et qu'on revient toujours aux choses fines. J'ai donné au théâtre ses comédies, mais aussi à la prose ces longs romans d'analyse, La Vie de Marianne, où je suis une orpheline pas à pas dans le dédale parisien, et Le Paysan parvenu, son pendant masculin, l'ascension d'un garçon qui monte par l'esprit et le charme. J'y dissèque l'âme avec une patience que les beaux esprits dédaignent. Mes confrères de l'Académie, eux, ont senti, je crois, que cette minutie était un art à part entière. On peut être un grand peintre sans peindre des batailles ; il suffit de saisir, sur un visage, le passage exact de l'orgueil à la tendresse.
—Si vous pouviez imaginer qu'on vous lise encore dans un siècle, que souhaiteriez-vous qu'on retienne ?
Quelle étrange et flatteuse hypothèse... Si d'aventure on me lisait encore, je voudrais qu'on n'y cherche pas la morale d'un sermon, mais la vérité d'un battement de cœur. Que des jeunes gens, en jouant peut-être Le Jeu de l'amour et du hasard, retrouvent dans Silvia et Dorante leurs propres hésitations, leurs feintes, leur terreur délicieuse d'aimer. Mes salons se seront éteints, mes Comédiens-Italiens auront depuis longtemps rangé leurs masques, le mot marivaudage se sera peut-être assagi dans les dictionnaires. Mais tant qu'un être humain rougira sans savoir pourquoi devant un autre, mon petit théâtre aura quelque chose à dire. C'est tout ce qu'un homme de plume peut espérer : survivre dans le trouble d'un cœur qui n'est pas né.
Tant qu'un être rougira sans savoir pourquoi devant un autre, mon petit théâtre aura quelque chose à dire.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Marivaux. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.



