Interview imaginaire avec Michelle Bachelet
par Charactorium · Michelle Bachelet (1951 — ?) · Politique · 6 min de lecture
Genève, fin de l'été 2022. Le Palais des Nations vient de se vider de ses délégations, et Michelle Bachelet range les derniers dossiers de son mandat de Haute-Commissaire. Café noir à la main, elle accepte de remonter le fil — de la Villa Grimaldi jusqu'à ce bureau au bord du Léman.
—Vous souvenez-vous du jour où l'on est venu vous chercher, en 1975 ?
On ne range jamais vraiment ce matin-là. Janvier 1975, à Santiago : on nous a emmenées, ma mère et moi, vers ce qu'on appelait pudiquement une « maison ». La Villa Grimaldi. Aujourd'hui c'est un parc pour la paix, on y a planté des arbres au nom des disparus ; à l'époque, c'était le royaume de la DINA, leurs yeux bandés, leurs voix qui posaient toujours la même question. J'avais vingt-trois ans, je croyais que la médecine me protégerait, qu'on respecterait la fille d'un général. On ne respectait rien. J'ai compris là, dans le noir, que la dignité d'un être ne se négocie pas selon son nom. Quand j'ai témoigné devant la Commission Valech, en 2003, je n'ai pas raconté ma douleur. J'ai raconté celle des autres prisonniers, parce qu'ils n'avaient personne pour parler à leur place.
J'ai compris dans le noir que la dignité d'un être ne se négocie pas selon son nom.
—Comment la mort de votre père a-t-elle orienté toute votre vie ?
Mon père, le général Alberto Bachelet, avait dit non. Non au coup d'État de 1973, non à trahir un serment fait à la République. Pour ce non, il est mort en prison, le cœur brisé par les mauvais traitements de ses propres camarades d'armes. Un soldat tué par l'armée : voilà le paradoxe que j'ai porté toute ma vie. Beaucoup, à ma place, auraient choisi la haine ou l'exil définitif. Moi, j'ai choisi de revenir, de devenir médecin, puis de m'asseoir un jour à la table même d'où était parti l'ordre de tuer. Les desaparecidos — ces trois mille Chiliens engloutis sans tombe — sont devenus ma boussole. Tout ce que j'ai fait ensuite, à La Moneda comme aux Nations Unies, je l'ai fait avec leurs visages devant moi.
—Pourquoi avoir choisi la médecine militaire, dans cette institution qui avait brisé votre famille ?
Parce qu'il fallait bien que quelqu'un entre par cette porte fermée. La médecine militaire était un domaine d'hommes, doublement interdit à une femme dont le père avait été condamné par le régime. J'aurais pu rester pédiatre, soigner les enfants des quartiers pauvres — c'est d'ailleurs là que mon stéthoscope a vraiment appris son métier. Mais j'ai voulu comprendre l'armée de l'intérieur, sans peur. Porter cet uniforme fut l'acte le plus déroutant de ma jeunesse : enfiler le tissu d'une institution qui avait emprisonné les miens, et décider qu'il ne m'appartenait pas à elle de définir ce que je représentais. On se réconcilie rarement avec ses bourreaux ; on peut au moins refuser de leur ressembler. C'est cette obstination tranquille qui m'a menée, plus tard, jusqu'au ministère.
On se réconcilie rarement avec ses bourreaux ; on peut au moins refuser de leur ressembler.
—Que représentait, pour le Chili de 2002, une femme nommée ministre de la Défense ?
Un séisme silencieux. En 2002, je devenais la première femme ministre de la Défense d'Amérique latine — la fille d'un général mort en cellule, désormais à la tête des généraux. Je me souviens d'avoir traversé une cour de caserne, passé en revue des troupes qui, vingt ans plus tôt, obéissaient à Pinochet. Personne n'avait écrit le protocole d'un tel moment. Mon rôle n'était pas de me venger, mais de prouver qu'une armée pouvait servir une démocratie sans la menacer. J'ai travaillé à rapprocher les soldats de la nation, à inscrire les droits humains dans leur formation. Quand des inondations ont frappé et que j'ai grimpé sur un véhicule amphibie pour rejoindre les sinistrés, les Chiliens ont vu autre chose qu'une ministre : ils ont vu que le pays leur revenait.
—Comment est née l'idée de ce cabinet à parité parfaite, en 2006 ?
Elle est née d'une promesse que je m'étais faite à moi-même, et d'un calcul très simple : si les femmes sont la moitié de l'humanité, pourquoi seraient-elles le dixième du pouvoir ? Le jour de mon investiture, le 11 mars 2006, à La Moneda, j'ai parlé d'une société « plus égale entre les hommes et les femmes ». Beaucoup ont cru à une formule de discours. Puis j'ai nommé mon cabinet : autant de ministres femmes que d'hommes, pour la première fois au monde. La presse s'est affolée, on m'a prédit l'incompétence et le chaos. Rien de tout cela. La parité gouvernementale n'était pas un quota cosmétique, c'était une démonstration : le talent ne connaît pas de sexe, seuls les préjugés en inventent un. Des pays bien plus anciens que le mien s'en sont inspirés depuis.
Si les femmes sont la moitié de l'humanité, pourquoi seraient-elles le dixième du pouvoir ?

—Diriger ONU Femmes, après la présidence, était-ce prolonger ce même combat ?
C'était le porter à l'échelle du monde. En 2010, quitter La Moneda pour devenir la première directrice d'ONU Femmes, à New York, ce n'était pas changer de cause, seulement d'altitude. À la tribune des Nations Unies, j'ai dit ce que je crois profondément : « L'égalité des sexes n'est pas seulement un droit fondamental, c'est la base nécessaire pour un monde pacifique, prospère et durable. » Une institution toute neuve, qu'il fallait bâtir pierre par pierre, lui donner un budget, une voix, une crédibilité. J'ai retrouvé là le geste de ma jeunesse : entrer dans une maison vide et la rendre habitable. Sauf que cette fois, la maison devait abriter les droits de la moitié de la planète, des villageoises d'Afrique aux ouvrières d'Asie.
—Lors de votre second mandat, comment avez-vous entendu la colère des étudiants ?
On ne pouvait pas ne pas l'entendre : elle remplissait les avenues. La « révolution des pingouins » en 2006, puis le grand movimiento estudiantil de 2011 — ces lycéens et ces étudiants en uniforme noir et blanc réclamaient la fin d'une éducation devenue marchandise. Le Chili avait l'un des enseignements supérieurs les plus chers du monde, héritage du modèle des Chicago Boys. Quand je suis revenue au pouvoir en 2014, je ne pouvais pas leur répondre par de belles paroles : ils avaient grandi, ils votaient. Sur ma Constitution annotée — celle de 1980, encore marquée par Pinochet — j'avais souligné cet article sur le droit à l'éducation. J'ai décidé que ce droit cesserait d'être un privilège réservé à ceux qui pouvaient payer.
Ces lycéens réclamaient la fin d'une éducation devenue marchandise.

—La gratuité de l'université, était-ce le cœur de votre réforme ?
C'en était l'âme. Entre 2015 et 2018, nous avons engagé la gratuité progressive de l'université publique, en commençant par les familles les plus modestes. Imaginez une jeune fille de Santiago, fille de commerçants, première de sa lignée à franchir les portes d'une faculté sans hypothéquer trente ans de salaire familial : voilà ce que cela signifiait concrètement. J'ai toujours pensé qu'un pays se juge à ce qu'il offre à ses enfants les plus pauvres — c'était déjà l'esprit de Chile Solidario, ce filet social que nous avions tissé dès mon premier mandat. L'éducation n'est pas une dépense, c'est la seule richesse qu'aucune dictature ne peut confisquer une fois qu'elle est dans une tête. Tout n'a pas été parfait, le financement reste un combat. Mais la brèche était ouverte.
L'éducation est la seule richesse qu'aucune dictature ne peut confisquer une fois qu'elle est dans une tête.
—Que diriez-vous des semaines qui ont entouré la publication de votre rapport sur le Xinjiang ?
Les plus lourdes de mon mandat à Genève. Au Palais des Nations, j'ai passé quatre ans à signer des rapports du Haut-Commissariat sur le Venezuela, l'Éthiopie, la Russie — mais aucun n'a soulevé autant de pressions que celui sur le Xinjiang, en 2022. D'un côté, des familles ouïghoures suppliant qu'on nomme leur souffrance ; de l'autre, une grande puissance répétant que je me mêlais de ses affaires. Le rapport concluait que ces traitements pouvaient constituer des crimes contre l'humanité. Je l'ai fait publier à la dernière minute, à treize minutes de la fin de mon mandat, dit-on. On m'a reproché d'avoir trop attendu, d'autres d'être allée trop loin. Quand les deux camps vous accusent de trahison, c'est souvent le signe que vous avez dit la vérité.
Quand les deux camps vous accusent de trahison, c'est souvent le signe que vous avez dit la vérité.
—Comment tient-on tête aux États les plus puissants depuis ce bureau de Genève ?
On tient avec une arme dérisoire et redoutable : un document. Le Haut-Commissariat aux droits de l'homme n'a ni armée ni trésor ; il n'a que la parole publique, des faits établis, et la honte qu'ils provoquent. Depuis ce bureau au-dessus du Léman, j'ai appris que le pouvoir d'un grand pays se mesure aussi à l'énergie qu'il déploie pour vous faire taire. Mon téléphone sonnait à toute heure, des capitales menaçaient de couper leur coopération. La tentation du silence diplomatique est immense — il est si facile de « préserver le dialogue ». Mais j'ai connu, enfant, un pays où l'on s'était tu pendant que la DINA opérait. Je sais ce que coûte le silence. Une institution des droits humains qui se censure pour ne fâcher personne n'est plus qu'un meuble.
Le pouvoir d'un grand pays se mesure aussi à l'énergie qu'il déploie pour vous faire taire.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Michelle Bachelet. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


