Interview imaginaire avec Montesquieu
par Charactorium · Montesquieu (1689 — 1755) · Lettres · Philosophie · Politique · 5 min de lecture
C'est dans la grande bibliothèque du château de La Brède, parmi les milliers de volumes et l'odeur du cuir relié, que Voltaire retrouve son hôte un matin d'automne 1750. Au-dehors, les vignes de Gironde achèvent leurs vendanges et la lumière basse traverse les fenêtres à meneaux. Les deux hommes se connaissent de longue date — deux esprits que l'Angleterre a marqués, deux plumes que la cour a inquiétées. Voltaire, vif et frondeur, n'est pas venu flatter : il vient pousser son rival dans ses retranchements, sur la liberté, les lois, et ce vin que le baron exporte si fièrement.
—Mon cher baron, en 1721 vous avez lancé vos Lettres persanes sans y mettre votre nom. Pourquoi cette prudence de masque ?
Parce que la vérité, mon cher Voltaire, se dit mieux par la bouche d'un étranger. Faire parler deux Persans visitant Paris, c'était me donner le droit de tout regarder comme neuf : nos couvents, nos ministres, nos modes ridicules. Si j'avais signé en mon nom de magistrat bordelais, on m'eût accusé de sédition ; signé Usbek et Rica, je n'étais qu'un conteur amusant. Le livre fut réimprimé tant de fois en quelques mois que les libraires s'arrachaient les feuilles encore humides. Toi qui sais combien il est doux de frapper sans qu'on puisse parer le coup, tu me comprendras : le masque n'est pas une lâcheté, c'est une stratégie. On rit du Persan, et l'on se trouve corrigé sans s'en apercevoir.
On rit du Persan, et l'on se trouve corrigé sans s'en apercevoir.
—Vos Parisiens demandent à Rica : « Comment peut-on être Persan ? » N'est-ce pas, au fond, toute votre méthode ?
Tu as mis le doigt sur le ressort de l'horloge. Cette question, qu'on pose à Rica dans la rue, est une sottise admirable : elle dit toute la bêtise de l'homme qui croit que sa façon d'être est la seule possible. Le Parisien s'étonne du Persan comme si la nature avait fait une faute. Or c'est précisément ce miroir que je voulais tendre. En montrant nos usages par des yeux qui ne les ont jamais vus, je les rends visibles à nous-mêmes. Nous croyons nos lois éternelles parce que nous y sommes nés ; le voyageur, lui, voit qu'elles auraient pu être autres. Cette curiosité-là, ce relativisme du regard, je l'ai gardé toute ma vie : il est le commencement de toute philosophie sérieuse.
Le Parisien s'étonne du Persan comme si la nature avait fait une faute.
—Nous avons tous deux traversé la Manche. Quand vous étiez à Londres, qu'avez-vous vu que la France ne vous montrait pas ?
J'y ai vu, mon ami, un peuple où le pouvoir arrête le pouvoir. Toi qui as vécu là-bas tes années d'exil, tu sais ce qu'on respire dans ce Parlement : un roi qui ne peut tout, des chambres qui ne peuvent tout non plus, et des juges qui ne dépendent ni de l'un ni des autres. J'y suis resté près de deux années, de 1729 à 1731, à observer comment la liberté naît non des belles âmes, mais de la disposition des choses. On m'y fit l'honneur de m'élire à la Royal Society. C'est là que j'ai compris ce que j'ai écrit depuis : que la séparation du législatif et de l'exécutif n'est pas un luxe de philosophe, mais la seule digue contre l'arbitraire. La France a un roi tempéré ; l'Angleterre a des institutions tempérantes. La différence est immense.
La liberté naît non des belles âmes, mais de la disposition des choses.
—Vous écriviez à William Domville votre admiration pour la constitution anglaise. N'est-ce pas céder à l'anglomanie dont on nous accuse tous deux ?
On nous le reproche, c'est vrai, et l'on a tort. Je n'admire pas l'Angleterre parce qu'elle est anglaise, mais parce qu'elle a trouvé un mécanisme que nous ferions bien d'étudier. Quand j'ai écrit à Domville, je ne lui vantais pas le climat ni la cuisine de Londres — Dieu m'en garde — mais cette idée que la liberté politique tient à la séparation des pouvoirs. Un peuple peut être libre sous des institutions imparfaites si nul corps n'y concentre toute la puissance. Voilà ce que j'ai rapporté dans mes bagages, plus précieux que toute soierie. Ce n'est pas de l'anglomanie : c'est de l'observation. Je n'aime pas un pays, j'aime une leçon. Et cette leçon-là vaut pour les Français comme pour les Anglais.
Je n'aime pas un pays, j'aime une leçon.

—Vous avez mis près de vingt ans à bâtir De l'esprit des lois. Comment supporte-t-on un fardeau si long, presque aveugle ?
On le supporte parce qu'on ne peut faire autrement. Vingt ans, oui, à entasser, comparer, raturer trente et un livres sur les lois, les climats, les gouvernements de toute la terre. Et mes yeux qui me trahissaient peu à peu — cette maladie qui menaçait de me plonger dans la nuit. J'ai dû dicter ce que je ne pouvais plus relire, confier ma pensée à des secrétaires, leur faire répéter cent fois un passage que je corrigeais de mémoire. Il y eut des jours où je crus que l'ouvrage et moi finirions ensemble. Cet ouvrage m'a presque tué, et je me repose. Mais sache, Voltaire, qu'un homme qui tient son livre comme un naufragé tient sa planche n'a pas le loisir de désespérer. On avance à tâtons, et l'on arrive.
Cet ouvrage m'a presque tué, et je me repose.
—Trente et un livres, le climat, les mœurs, le commerce... N'avez-vous pas craint qu'on vous accuse de tout embrasser pour mal étreindre ?
Cette crainte ne m'a jamais quitté, et pourtant je n'ai pu m'y soustraire. Les lois ne tombent pas du ciel, mon ami : elles tiennent au climat d'un pays, à son sol, à sa religion, à son commerce, au caractère de son peuple. Voilà ce que j'appelle leur esprit — ce rapport caché entre une loi et les mille choses qui la font naître. On m'a dit que je dispersais ; je réponds que je relie. Ma théorie des climats, qu'on me reprochera, n'est qu'un effort pour comprendre pourquoi ce qui est juste à Bordeaux serait absurde à Ispahan. J'ai voulu une méthode causale, comme j'en avais esquissé une sur la grandeur des Romains. Tout embrasser, peut-être ; mais sans ce vaste regard, on ne fait que des règlements, jamais une science des lois.
Les lois ne tombent pas du ciel : elles tiennent au climat, au sol, au commerce d'un peuple.

—L'Église a mis votre chef-d'œuvre à l'Index l'an passé. Vous qui me reprochiez ma prudence, comment vivez-vous cette condamnation ?
Mal, je l'avoue, et tu as beau jeu de me rappeler mes leçons de prudence. Voir De l'esprit des lois inscrit parmi les livres défendus aux fidèles fut un coup au cœur. On m'a accusé d'être laïc, relativiste, de ne pas faire descendre les lois de la Providence. C'est pourquoi j'ai pris la plume cette année même pour ma Défense : non pour me rétracter, mais pour montrer que comparer les religions n'est pas les nier, et qu'analyser les lois humaines ne fait point injure aux lois divines. Tu connais mieux que moi le prix de ces combats — toi qu'on a embastillé, exilé, qu'on poursuit encore. Je ne suis pas de ceux qui aiment le scandale. Mais quand on attaque ma méthode, je défends ma méthode. La vérité ne se met pas à l'Index.
Comparer les religions n'est pas les nier ; la vérité ne se met pas à l'Index.
—Trêve de philosophie. On dit que le baron de La Brède exporte lui-même son vin jusqu'en Angleterre. Le magistrat se fait-il marchand ?
Le magistrat se fait surtout homme libre, mon cher rieur. Ces vignes que tu vois par la fenêtre, je les surveille comme je surveille une phrase : avec soin et défiance. Mon vin part vers l'Angleterre et l'Irlande, et j'en tire de quoi vivre sans rien devoir à personne — ni à un ministre, ni à un mécène, ni à une pension royale. Voilà mon vrai secret : un philosophe qui mange grâce à ses livres seuls finit courtisan ou affamé. Moi, je dois mon indépendance à mes ceps. On me croit tout entier dans mes in-folio ; on oublie que je marche dans mes rangs de vigne au petit matin, à parler récoltes avec mes régisseurs. Cette terre gasconne me tient les pieds au sol pendant que ma tête court après les lois du monde.
Un philosophe qui mange grâce à ses livres seuls finit courtisan ou affamé.
—Et cette robe rouge de président à mortier que vous avez portée au Parlement de Bordeaux — vous l'avez quittée sans regret ?
Sans regret pour la charge, avec gratitude pour la leçon. J'ai présidé une chambre au Parlement de Bordeaux de 1716 à 1726, dans cette robe écarlate qui impressionne le justiciable et alourdit le magistrat. Le métier ne me passionnait guère — les procédures, les chicanes, les minutes interminables. Mais sais-tu ce que j'y ai gagné ? Une connaissance charnelle de la justice, des lois, de la manière dont un corps de magistrats peut résister à un roi en refusant d'enregistrer ses édits. Tout ce que j'ai théorisé ensuite sur les pouvoirs, je l'avais d'abord touché du doigt sous cette robe. J'ai vendu la charge, oui ; je n'ai pas vendu l'expérience. Un homme qui veut écrire sur les lois doit d'abord les avoir maniées, comme on connaît mieux le bois quand on a tenu le rabot.
Tout ce que j'ai théorisé sur les pouvoirs, je l'avais d'abord touché du doigt sous cette robe.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Montesquieu. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


