Interview imaginaire avec Montesquieu
par Charactorium · Montesquieu (1689 — 1755) · Lettres · Philosophie · Politique · 6 min de lecture
C'est dans la grande bibliothèque du château de La Brède, parmi les milliers de volumes alignés derrière les douves médiévales, que Montesquieu nous reçoit, un automne de la fin de sa vie. La lumière entre par les hautes fenêtres ; il plisse ses yeux fatigués, sourit, et fait apporter une bouteille de son propre vin. La conversation s'ouvre comme une promenade dans ses vignes : sans hâte, mais sans détour.
—Comment l'idée vous est-elle venue de faire regarder la France par deux voyageurs venus de Perse ?
C'était en 1721, et la France sortait à peine du règne interminable de Louis XIV. J'avais compris une chose simple : nos travers, nous ne les voyons plus, comme on ne sent plus l'odeur de sa propre maison. Il fallait un nez étranger. J'ai donc imaginé Usbek et Rica débarquant à Paris, écrivant à leurs amis d'Ispahan tout ce qui les stupéfiait — nos modes, nos prêtres, nos femmes, nos rois. Le procédé était commode : on pardonne à un Persan ce qu'on n'eût pardonné à un Gascon. J'ai publié Les Lettres persanes sans y mettre mon nom, et l'ouvrage fut réimprimé tant de fois en quelques mois que les libraires en perdaient la tête. Le masque, voyez-vous, dit souvent plus de vérités que le visage.
On pardonne à un Persan ce qu'on n'eût pardonné à un Gascon.
—Une réplique de ce livre est restée célèbre. Que vouliez-vous y faire entendre ?
Lorsque Rica se promène dans Paris, on l'observe comme une bête curieuse, et quelqu'un finit par s'écrier : « Comment peut-on être Persan ? » Tout est là, dans cette petite phrase niaise. Ces gens ne pouvaient concevoir qu'on existât autrement qu'eux ; leur propre coutume leur tenait lieu de nature. Or rien ne m'a davantage occupé toute ma vie que cette idée : ce que nous croyons éternel n'est souvent qu'une habitude de notre climat et de notre histoire. Le Parisien qui rit du Persan est exactement aussi étrange aux yeux du Persan. J'ai voulu qu'on rie, oui, mais qu'au sortir du rire on se sentît un peu moins sûr de soi. C'est le commencement de la sagesse politique.
Ce que nous croyons éternel n'est souvent qu'une habitude de notre climat.
—Avant d'être l'écrivain que l'on connaît, vous avez longtemps siégé comme magistrat. Que vous a appris cette fonction ?
J'ai hérité en 1716 de la charge de président à mortier au Parlement de Bordeaux, avec sa robe écarlate et son chapeau noir de cérémonie. Pendant dix ans, j'ai rendu la justice, enregistré les édits du roi, écouté plaider des affaires souvent obscures et parfois sordides. On croit que les lois s'écrivent dans le silence des cabinets ; je les ai vues s'appliquer sur des hommes réels, avec leurs maladresses et leurs injustices. Cette robe rouge m'a enseigné ce qu'aucun livre n'enseigne : qu'une loi n'est rien sans l'institution qui la porte, et qu'un pouvoir mal réparti se corrompt aussi sûrement qu'un fruit oublié. J'ai fini par revendre la charge — le détail des procédures me lassait — mais je n'en ai jamais perdu le goût des choses concrètes.
On croit que les lois s'écrivent dans le silence des cabinets ; je les ai vues s'appliquer sur des hommes réels.
—Vous parlez des institutions comme d'organes vivants. D'où vient cette manière de penser ?
De mon métier de juge, et aussi de mes lectures sur Rome. Dans mes Considérations sur la grandeur des Romains, en 1734, j'ai voulu montrer une chose qui scandalisa quelques esprits : « Ce n'est pas la fortune qui domine le monde. » Un empire ne s'élève ni ne tombe par caprice du sort ; il y a des causes générales, morales ou physiques, qui le maintiennent ou le précipitent. Au Parlement, j'avais vu de mes yeux comment une coutume, une lenteur, un privilège, pouvaient faire dévier toute une machine. J'ai transporté ce regard d'anatomiste à l'histoire entière. Une constitution est un corps : il faut savoir où le sang circule, où il s'arrête, où il s'épaissit. C'est moins glorieux que de chanter les héros, mais infiniment plus utile.
—Vous avez séjourné près de deux ans en Angleterre. Qu'êtes-vous allé y chercher ?
J'y suis arrivé après un grand voyage à travers l'Autriche et l'Italie, et j'y suis resté de 1729 à 1731, bien plus longtemps que je ne l'avais prévu. Londres me retenait. J'allais m'asseoir pour écouter le Parlement britannique, où des hommes débattaient à voix haute des affaires du royaume, où le roi gouvernait sans tout gouverner. Cela n'existait nulle part ailleurs avec cette franchise. On me fit l'honneur, chose rare pour un étranger, de m'élire membre de la Royal Society. Mais le véritable trésor que je rapportai dans mes malles n'était pas un diplôme : c'était une intuition. J'avais vu, vivant et bruyant, le secret d'une liberté qui ne reposait ni sur la vertu d'un prince, ni sur la chance, mais sur un agencement.
J'avais vu, vivant et bruyant, le secret d'une liberté qui ne reposait pas sur la vertu d'un prince.

—Cet agencement, comment l'avez-vous formulé une fois rentré en France ?
Au onzième livre de De l'esprit des lois, après l'avoir tourné et retourné vingt ans. La formule à laquelle je suis le plus attaché tient en une ligne : « Pour qu'on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. » Notez que je ne réclame ni saints ni philosophes au gouvernail. Je me défie des hommes vertueux autant que des autres ; tout homme qui détient un pouvoir est porté à en abuser, c'est dans sa pente. La seule digue solide n'est pas la morale, c'est la mécanique : que le législatif, l'exécutif et la puissance de juger soient en des mains distinctes, et se fassent contrepoids. J'ai puisé cette idée dans le sol anglais, mais j'ose croire qu'elle convient à tous les climats.
Tout homme qui détient un pouvoir est porté à en abuser ; la seule digue solide, c'est la mécanique.
—Vous craignez donc plus que tout une certaine forme de gouvernement. Laquelle ?
Le despotisme. C'est à mes yeux la pire des constitutions, parce qu'elle n'en est pas une : un seul homme y gouverne sans lois, sans règles, par la seule crainte. Là, le pouvoir n'arrête rien ; il s'étend comme l'eau sur une plaine, jusqu'à ce que tout soit noyé. J'oppose à cette monstruosité la monarchie tempérée, où des corps intermédiaires — un parlement, une noblesse, des coutumes — font obstacle à l'arbitraire. En Angleterre, c'est la division des pouvoirs ; chez nous, ce furent longtemps ces vieilles institutions que la cour voudrait raboter. On m'a reproché ma théorie des climats, et l'on a eu raison sur bien des points. Mais qu'on me lise sur le despotisme : c'est là que bat mon cœur d'homme libre.
—On dit que la rédaction de votre grand ouvrage vous a presque coûté la vue. Vous souvenez-vous de cet effort ?
Près de vingt années, monsieur. Vingt années à amasser des notes, à comparer les lois de tous les peuples, de Rome à la Perse, à ranger ce chaos en trente et un livres. Et pendant ce temps mes yeux me trahissaient. Une maladie sourde les voilait peu à peu ; il y eut des jours où je ne distinguais plus mes propres lignes. J'ai dû recourir à des secrétaires, leur dicter des heures durant, recommencer ce qu'ils avaient mal compris. Quand l'ouvrage parut enfin, en 1748, épuisé, j'ai dit à un ami que cet ouvrage m'avait presque tué, et que je me reposais. Ce n'était pas une coquetterie. Un livre, parfois, se paie de la moitié de sa lumière.
Un livre, parfois, se paie de la moitié de sa lumière.

—Comment continue-t-on à travailler quand le corps cède ainsi ?
Par habitude et par entêtement, qui sont les deux jambes du vieillard. Quand la plume d'oie me devenait inutile, je marchais dans cette bibliothèque en parlant à voix haute, et un secrétaire fidèle saisissait au vol ce qui valait d'être gardé. J'ai toujours eu mes meilleures pensées en mouvement, jamais assis. Et puis j'avais appris jeune une maxime que je me répétais : « J'ai toujours vu que, pour réussir dans le monde, il fallait avoir l'air fou et être sage. » Aux yeux de mes voisins, ce magistrat qui arpentait sa chambre à demi aveugle en dictant des lois persanes passait sûrement pour un peu fou. Tant mieux. La sagesse aime se cacher sous un air d'extravagance ; on la dérange moins.
—Vous évoquez vos voisins. On oublie souvent que le philosophe était aussi un vigneron. Qu'était pour vous ce domaine ?
Ma liberté, tout simplement. Ce château de La Brède où nous parlons n'est pas qu'un décor médiéval entouré de douves : c'est un domaine qui produit du vin, et j'en suis le marchand autant que le seigneur. J'ai vendu mes barriques jusqu'en Angleterre et en Irlande, j'ai surveillé mes vignes, discuté des prix avec mes régisseurs comme un négociant. On s'étonne qu'un homme qui écrit sur les lois s'abaisse à compter des futailles. Mais celui qui dépend d'un protecteur ou d'une pension du roi n'écrit jamais tout à fait librement. Mon vin m'a acheté le droit de dire ce que je pensais dans De l'esprit des lois sans trembler. La vraie indépendance de l'esprit a souvent les pieds dans la terre.
La vraie indépendance de l'esprit a souvent les pieds dans la terre.
—Diriez-vous que votre vie à La Brède a nourri votre pensée autant que vos voyages ?
Sans doute davantage. Mes journées ici ont un rythme paysan : le matin, la lecture et la dictée ; puis une tournée dans les rangs de vigne, à juger de la maturité des grappes ; l'après-midi, la correspondance avec des juristes et des philosophes de toute l'Europe. Le soir, à Paris, ce sont les salons, l'esprit, l'ironie — mais ici, c'est le silence et le feu. Or c'est dans ce silence que naissent les idées durables. À regarder pousser une vigne, on apprend la patience des causes lentes, cette même patience qu'il faut pour comprendre pourquoi Rome s'est élevée puis défaite. Le vigneron et l'historien font le même métier : ils observent ce qui mûrit, et ils attendent. La terre m'a appris la moitié de ma philosophie ; les livres n'ont fait que ranger l'autre.
Le vigneron et l'historien font le même métier : ils observent ce qui mûrit, et ils attendent.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Montesquieu. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


