Interview imaginaire avec Nadine Gordimer
par Charactorium · Nadine Gordimer (1923 — 2014) · Lettres · 5 min de lecture
C'est dans le jardin de sa maison de Parktown, à Johannesburg, que Nelson Mandela vient retrouver Nadine Gordimer en cet automne 1995. La lumière oblique tombe sur les masques africains et les rangées de livres qui tapissent le salon où, des décennies durant, des invités de toutes couleurs se sont réunis au mépris de la loi. Ils se connaissent depuis le procès de Rivonia, lorsqu'elle prêtait sa plume à la résistance et lui rendait visite dans la clandestinité. Aujourd'hui président d'un pays libre, il vient l'écouter en ami, une tasse de thé tiédissant entre les mains.
—Nadine, te souviens-tu de 1964 ? Quand je préparais ma défense pour Rivonia, tu as relu mes mots. Que t'inspiraient-ils, alors ?
Comment l'oublier, Nelson ? On m'avait fait passer tes feuillets, et j'ai compris que je ne corrigeais pas un plaidoyer mais un testament. Quand j'ai lu que c'était un idéal pour lequel tu étais prêt à mourir, j'ai posé mon crayon : il n'y avait rien à ajouter, seulement à protéger chaque syllabe. J'ai travaillé la nuit, fenêtres closes, car détenir ces pages pouvait me valoir l'arrestation. Tu attendais la corde, et tu écrivais avec un calme qui me terrifiait plus que la peur ne l'aurait fait. J'ai senti, ce jour-là, que la littérature dont je faisais profession n'était qu'un pâle reflet de ce que toi tu accomplissais avec une seule phrase. Tu m'as appris que les mots, parfois, valent une vie.
Tu attendais la corde, et tu écrivais avec un calme qui me terrifiait plus que la peur.
—Tu militais au sein de l'ANC quand notre mouvement était interdit. Une Blanche de Parktown risquait sa liberté. Pourquoi avoir franchi ce pas ?
Parce qu'il n'y avait pas d'autre place honnête où me tenir, Nelson. Porter une carte de l'ANC lorsqu'elle était illégale, c'était simplement refuser le mensonge confortable de ma condition. On me répétait que ce n'était pas mon combat, que ma peau me dispensait. Mais l'apartheid nous déformait tous, ceux qu'il écrasait comme ceux qu'il privilégiait. Je ne pouvais pas écrire la vérité de ce pays le matin et, l'après-midi, faire semblant de ne pas connaître les visages de ceux qui la subissaient. J'ai reçu des militants chez moi, transmis des messages, gardé des silences face à la police. C'était peu, comparé à ce que d'autres ont payé. Mais cela me permettait, le soir, de me regarder en face.
L'apartheid nous déformait tous, ceux qu'il écrasait comme ceux qu'il privilégiait.
—Sur Robben Island, on me disait que tes propres livres figuraient sur les listes interdites. Qu'est-ce qu'un écrivain ressent quand son pays le censure ?
C'est une blessure étrange, Nelson. Quand Un monde d'étrangers fut interdit pendant douze ans pour avoir montré une amitié entre un Blanc et un Noir, j'ai compris que le régime craignait moins mes idées que la simple réalité que je décrivais. En 1968, j'ai écrit qu'un écrivain censuré dans son propre pays n'est pas seulement privé de sa liberté : c'est la réalité même de son peuple qui est niée. Voilà le vrai scandale. Ils ne biffaient pas une fiction, ils effaçaient des existences. Paradoxalement, l'interdiction donnait à mes pages une force que je n'aurais jamais osé revendiquer : ce qu'on cache devient soudain ce qu'il faut absolument lire. Le censeur, sans le vouloir, désignait du doigt la vérité.
Ils ne biffaient pas une fiction, ils effaçaient des existences.
—Sous l'état d'urgence des années 1985, écrire devenait un péril. Te sentais-tu seule, ou les sanctions internationales te disaient-elles que le monde regardait ?
Seule à l'intérieur, mais jamais oubliée du dehors, Nelson. Sous l'état d'urgence, on arrêtait sans jugement, on censurait jusqu'aux journaux, et chaque réunion chez moi pouvait tourner mal. On vivait dans une tension permanente, l'oreille tendue vers les pas dans la rue. Mais je savais que les sanctions s'accumulaient, que des universités, des artistes, des gouvernements refusaient désormais de serrer la main du régime. Cela ne nous protégeait pas physiquement, mais cela brisait le sentiment d'être enfermés dans un huis clos sans témoin. Pour un écrivain, savoir qu'on est lu au-delà des frontières où l'on est interdit, c'est une bouffée d'air. Le monde tardait, hésitait, mais il commençait enfin à détourner les yeux du privilège blanc.
—Dans Fille de Burger, tu peins l'enfant d'un militant emprisonné. Combien des nôtres as-tu mis dans ce livre que le régime s'est empressé d'interdire ?
Plus que je ne pourrais en nommer, Nelson. Cette jeune femme qui dit Je suis la fille de Burger, il ne peut y avoir d'autre définition de moi-même, je l'ai façonnée à partir de tous ces enfants de militants que j'ai vus grandir dans l'ombre de la prison. Ils héritaient d'une cause avant d'avoir choisi quoi que ce soit. Le livre fut censuré quelques mois après sa parution, et ce scandale lui valut paradoxalement d'être lu partout dans le monde. Ce que je voulais sonder, c'était le poids d'un héritage politique : peut-on être soi-même quand le nom qu'on porte est déjà une bannière ? Toi qui as laissé tes propres enfants derrière les barreaux de l'absence, tu sais ce que cette question coûte.
Ils héritaient d'une cause avant d'avoir choisi quoi que ce soit.
—Dans July's People, tu imaginais l'effondrement du pouvoir blanc et une famille sauvée par son domestique. N'était-ce pas dangereux d'écrire une telle fin ?
Le gouvernement l'a jugé dangereux, en effet, et je l'ai pris pour un compliment, Nelson. Dans July's People, je renversais l'ordre que l'apartheid prétendait éternel : ces maîtres blancs devenus dépendants de l'homme noir qu'ils avaient toujours commandé. Beaucoup ont cru que je prophétisais un bain de sang. En vérité, je voulais montrer combien le pouvoir blanc reposait sur une illusion fragile, une ignorance volontaire. Déjà dans The Conservationist, mon propriétaire refusait obstinément de voir que la terre, sous ses pieds, ne lui appartiendrait plus. J'écrivais des hommes incapables d'imaginer leur propre fin. Et l'Histoire, tu en es la preuve vivante aujourd'hui, leur a donné tort plus vite qu'aucun de mes romans ne l'osait.
J'écrivais des hommes incapables d'imaginer leur propre fin.
—Dans ce salon où nous sommes assis, tu recevais Noirs et Blancs à la même table quand l'Immorality Act faisait de la mixité un délit. Comment osais-tu ?
On n'osait pas, Nelson : on vivait, et vivre normalement était devenu l'acte interdit. Inviter à ma table, ici à Parktown, des écrivains, des journalistes, des militants de toutes couleurs, c'était transgresser une loi qui prétendait régir jusqu'à nos amitiés. L'Immorality Act faisait du simple partage d'un repas un objet de soupçon policier. Pourtant ces dîners n'avaient rien d'héroïque dans l'instant : on riait, on se disputait sur un livre, on buvait du vin. Mais chaque éclat de rire dans cette pièce démentait le mensonge officiel selon lequel nous ne pouvions pas être humains ensemble. Je crois que ces soirées m'ont appris davantage sur mon pays que bien des archives. La vraie Afrique du Sud naissait à cette table, illégalement.
On n'osait pas : on vivait, et vivre normalement était devenu l'acte interdit.
—Tu te rendais à Soweto, carnet en main, quand la plupart des tiens n'y avaient jamais mis les pieds. Que cherchais-tu dans ces ruelles ?
La réalité que mon quartier s'employait à ne pas voir, Nelson. À Soweto, je rendais visite à des amis, à des militants, et je notais tout dans mes carnets : une file devant un robinet commun, le bruit d'un train bondé à l'aube, le ton d'une mère parlant à son fils. Ce township surpeuplé, à quelques kilomètres de mes massifs de roses, était un autre monde que la loi s'évertuait à rendre invisible. Mes carnets se remplissaient de ces contradictions : la richesse adossée à la misère, la proximité géographique et l'abîme humain. Un romancier ne peut écrire la vérité d'un peuple en l'observant depuis sa véranda. Il faut aller voir, écouter, se taire. Ces pages griffonnées sont devenues la matière même de mes livres.
—En 1991, on m'a raconté que tu avais annoncé ton prix Nobel d'abord à ton employée de maison, avant le monde entier. Pourquoi elle ?
Parce qu'elle avait partagé ma vie quotidienne pendant des décennies, Nelson, et que ce pays sortait à peine de l'apartheid. Quand l'appel de Stockholm est arrivé, mon premier mouvement n'a pas été d'appeler un journal, mais de traverser la maison pour le lui dire. Cela peut sembler dérisoire. Mais dans une terre où l'on avait passé des générations à décider qui méritait d'être informé, d'être vu, d'être compté, ce simple geste avait un sens. Ce Nobel ne récompensait pas une virtuosité de styliste : il couronnait une œuvre indissociable d'un combat qui nous fut commun. Et ce combat, je ne l'avais pas mené seule dans mon bureau, mais entourée de ceux dont je racontais la vie. Il était juste qu'elle l'apprenne la première.
—À Stockholm, devant le monde entier, tu as parlé du rôle moral de l'écrivain. Qu'as-tu voulu dire à ceux qui n'avaient jamais connu nos prisons ?
Que l'écrivain cherche toujours ce qu'est l'humanité dans sa complexité, au-delà de ce que la société autorise à dire, Nelson. Voilà l'essentiel de mon discours. Devant cette assemblée qui ignorait nos laissez-passer et nos états d'urgence, je ne voulais pas faire le récit pittoresque de nos malheurs. Je voulais affirmer qu'un écrivain n'a pas le droit de détourner le regard, où qu'il vive. La complaisance est une forme de complicité. Notre apartheid n'était qu'une version brutale d'une tentation universelle : nier l'humanité de l'autre pour préserver son confort. En recevant ce prix, je portais la voix de tous ceux qu'on avait réduits au silence chez nous. Un honneur, oui, mais surtout une responsabilité que je n'ai pas l'intention de déposer maintenant que tu nous as rendus libres.
La complaisance est une forme de complicité.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Nadine Gordimer. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


