Interview imaginaire avec Nadine Gordimer
par Charactorium · Nadine Gordimer (1923 — 2014) · Lettres · 5 min de lecture
Parktown, Johannesburg, fin d'après-midi. Dans une maison basse cernée de livres et de masques africains, une femme menue répond avec une précision tranchante, le veld doré du Highveld visible par la fenêtre. Nadine Gordimer pèse chaque mot comme une phrase qu'elle relirait le lendemain matin, à sa table d'écriture.
—Vous souvenez-vous du moment où votre enfance a basculé vers les livres ?
J'avais neuf ans, à Springs, cette ville minière posée au-dessus des galeries d'or où je suis née en 1923. Ma mère a décrété que mon cœur était fragile — un mal cardiaque que je soupçonne aujourd'hui d'avoir été largement imaginaire, ou du moins très commode. On m'a retirée de l'école. Imaginez une petite fille soustraite au monde des autres enfants, assignée à la maison, avec pour seule compagnie les rayonnages et le silence des après-midi. Je n'ai pas dépéri ; j'ai dévoré. La lecture est devenue ma manière d'entrer dans des existences que la ville de Springs, blanche et étroite, m'interdisait de soupçonner. À quinze ans, j'ai publié ma première nouvelle dans un magazine pour enfants. Ce n'était pas un exploit. C'était une nécessité qui avait simplement trouvé sa forme.
On m'a retirée du monde des autres enfants ; alors je l'ai cherché dans les livres.
—Comment cet isolement précoce a-t-il façonné le regard de la romancière ?
L'enfant cloitrée apprend à observer comme un entomologiste observe une fourmilière à travers la vitre. Je voyais l'employée noire entrer et sortir de notre cuisine, je voyais les mineurs remonter du fond, et personne autour de moi ne trouvait cela étrange. C'était l'évidence même, et l'évidence est le plus puissant des mensonges. Mes premières pages, celles qui sont devenues The Lying Days en 1953, viennent de là : l'éveil d'une jeune Blanche qui découvre que la normalité de son enfance reposait sur une ségrégation qu'on lui avait appris à ne pas voir. Je tenais déjà des carnets, je notais les contradictions du quotidien à Johannesburg. Écrire n'a jamais été pour moi inventer un ailleurs ; c'était nommer ce que tout le monde, autour de moi, s'employait méthodiquement à ne pas nommer.
L'évidence est le plus puissant des mensonges.
—Que ressent un écrivain lorsque son propre pays décide d'interdire son livre ?
On découvre que les mots pèsent, puisqu'un gouvernement les craint assez pour les saisir. Mon roman Un monde d'étrangers est resté interdit douze ans, simplement parce qu'il montrait un Blanc et un Noir capables d'amitié — un scandale, sous l'apartheid, où l'amitié elle-même devenait subversive. Avec Fille de Burger, en 1979, ce fut plus brutal encore : censuré quelques mois après sa parution. Le livre raconte la fille d'un militant communiste emprisonné, déchirée entre sa vie propre et l'héritage de son père. La commission de censure a cru étouffer un texte ; elle lui a offert le monde entier comme lecteur. C'est l'ironie amère du pouvoir : interdire un récit, c'est avouer publiquement qu'il dit vrai.
Interdire un récit, c'est avouer publiquement qu'il dit vrai.
—Pourquoi avez-vous tenu, dès 1968, à dénoncer publiquement la censure par une lettre ouverte ?
Parce qu'on me volait davantage qu'une liberté d'auteur. Dans ce texte que j'ai publié dans The Classic, j'ai voulu dire ceci : un écrivain censuré dans son propre pays n'est pas seulement blessé dans sa parole, c'est la réalité même de son peuple qu'on prétend abolir. Quand le régime raturait mes pages, il ne me visait pas, moi, l'écrivaine bourgeoise de Parktown ; il effaçait l'existence de millions de gens des townships qu'on refusait de regarder. Le silence imposé n'est jamais neutre. Il fabrique un pays officiel, propre et menteur, par-dessus le pays réel. Ma tâche était l'inverse exact : maintenir ouvert, coûte que coûte, l'accès à ce qui se passait vraiment. Une vérité interdite ne cesse pas d'être vraie ; elle attend.
—On dit que vos dîners, dans votre maison de Johannesburg, étaient eux-mêmes un acte de résistance. En quoi ?
Recevoir à ma table des amis noirs, indiens, blancs, écrivains et universitaires mêlés — cela paraît dérisoire, n'est-ce pas ? Or sous l'apartheid, la simple mixité d'un repas frôlait l'illégalité, et l'Immorality Act poussait jusqu'à l'absurde cette obsession de séparer les corps et les races. Mon salon de Parktown devenait, l'espace d'une soirée, un petit territoire libre où l'on parlait, riait, se contredisait comme des êtres humains entiers. Je n'organisais pas cela par provocation mondaine. C'était une respiration, et une preuve : la preuve vécue que la société rêvée par les législateurs de Pretoria était une fiction monstrueuse, démentie chaque fois qu'un Noir et un Blanc partageaient le pain sans baisser la voix.
Un dîner mêlé, c'était la preuve vécue qu'une autre Afrique du Sud existait déjà.
—Comment conciliez-vous cette vie sociale brûlante avec la discipline solitaire de l'écriture ?
Le matin appartenait à la table d'écriture, le reste au monde. Je me levais tôt et je consacrais les premières heures à la page, parce que l'esprit y est encore intact, non encore entamé par le bruit des autres. Cette régularité n'avait rien d'un confort d'artiste ; c'était ma manière de tenir debout. Ensuite venaient les rencontres, parfois clandestines, avec des militants, des journalistes, des amis surveillés. La maison de Parktown, avec son jardin et ses livres, était les deux à la fois : un refuge où je m'enfermais pour écrire, et un lieu de passage où entrait tout ce que le régime voulait tenir à distance. On ne choisit pas entre la solitude et l'engagement. On apprend à les faire alterner sans que l'un dévore l'autre.
—Vous avez côtoyé Nelson Mandela dès le procès de Rivonia. Que reste-t-il de ces journées de 1964 ?
La gravité. En 1964, à Rivonia, on jugeait des hommes pour leur idéal et l'on pouvait les pendre. J'ai apporté ma main là où l'on me le demandait, dans la préparation du discours de défense — ce texte qui s'achève sur l'idée d'un idéal pour lequel on est prêt à mourir. On ne polit pas des phrases, dans ces cas-là ; on aide quelqu'un à formuler ce qu'il portera jusqu'à l'échafaud éventuel. Mandela et ses camarades ont été condamnés à perpétuité, expédiés vers Robben Island. Je suis rentrée dans ma vie de romancière en sachant que la littérature, à côté d'un tel courage, devait au moins refuser la lâcheté. Cela m'a accompagnée pendant les vingt-sept années de son emprisonnement.
—Qu'est-ce qui poussait une romancière blanche et reconnue à militer clandestinement au sein de l'ANC ?
L'impossibilité de faire autrement sans me mépriser. Détenir une carte de l'ANC, pour une Blanche, c'était courir un risque réel — le mouvement était hors la loi, et l'appartenance se payait. Mais que vaut une œuvre qui dénonce l'injustice si son auteur reste prudemment de l'autre côté de la barrière ? J'ai écrit July's People en 1981, cette fiction où une famille blanche, après l'effondrement du régime, doit sa survie à son ancien domestique noir. C'était ma façon d'imaginer le renversement que le pouvoir refusait de voir venir. Et lorsqu'en 1990 Mandela est sorti libre après vingt-sept ans, j'ai compris que cette patience têtue, partagée par des milliers d'anonymes, avait fini par fissurer ce qui paraissait éternel.
Que vaut une œuvre qui dénonce l'injustice si son auteur reste de l'autre côté de la barrière ?
—En 1991, en apprenant que le Nobel vous était attribué, à qui avez-vous parlé en premier ?
À mon employée de maison. Cette femme noire partageait mon quotidien depuis des décennies, dans cette maison de Parktown où elle savait de ma vie ce que personne d'autre ne savait. Quand la nouvelle de Stockholm est tombée, il m'a paru naturel — et, je l'espère, juste — qu'elle l'apprenne avant les journaux et les ambassades. Nous étions encore dans un pays qui sortait à peine de l'apartheid, où une telle préséance avait un sens. Le prix Nobel de littérature récompensait une œuvre indissociable de cette terre ségréguée ; il aurait été grotesque de fêter cela d'abord avec les puissants. La dignité, parfois, tient à l'ordre dans lequel on annonce une nouvelle.
La dignité, parfois, tient à l'ordre dans lequel on annonce une nouvelle.
—Devant l'audience de Stockholm, quelle idée du métier d'écrivain teniez-vous à transmettre ?
Que l'écrivain ne sert ni un parti ni une morale toute faite, mais une exigence plus exposée. À Stockholm, en décembre 1991, j'ai voulu dire que l'écrivain est toujours en train de chercher ce qu'est l'humanité dans sa complexité, au-delà de ce que la société permet d'exprimer. Voilà le cœur. L'apartheid nous avait tous déformés, Blancs comme Noirs ; il avait fabriqué des êtres qui n'auraient jamais dû exister sous cette forme. La tâche du roman n'était pas de juger ces êtres, mais de les restituer entiers, contradictoires, vivants. Recevoir cette consécration ne me dispensait de rien : la justice sociale, je le savais déjà, est un combat sans terme, qui ne s'arrête pas le jour où l'on remporte une élection.
L'apartheid nous avait tous déformés, Blancs comme Noirs.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Nadine Gordimer. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


