Interview imaginaire avec Natsume Soseki
par Charactorium · Natsume Soseki (1867 — 1916) · Lettres · 5 min de lecture

On le retrouve dans son cabinet de travail à Tokyo, une pile de feuilles quadrillées à portée de main, la moustache soignée, le regard d'un homme qui a traversé deux mondes sans jamais tout à fait se poser dans l'un ou dans l'autre. Il accepte de revenir sur Londres, sur le chat qui a changé sa vie, et sur ce Japon qui changeait de peau sous ses yeux.
—Vous souvenez-vous de votre arrivée à Londres, en 1900 ?
Je suis arrivé avec une bourse du gouvernement de Meiji, chargé d'étudier la littérature anglaise, et je me souviens surtout du froid, un froid qui n'était pas seulement celui du climat. J'avais peu d'argent, une chambre étroite, et cette ville immense qui ne me regardait pas. Je passais mes journées enfermé à lire, Shakespeare, les critiques, tout ce qui pouvait justifier ma présence là-bas. Je n'avais pas d'amis, pas vraiment de conversation, seulement des livres empilés comme des remparts. On m'avait envoyé apprendre l'Occident ; j'ai surtout appris ma propre solitude, celle-là même que je décrirai plus tard sous d'autres noms, dans d'autres pièces, à Tokyo.
On m'avait envoyé apprendre l'Occident ; j'ai surtout appris ma propre solitude.
—On racontait, au Japon, que vous étiez devenu fou pendant ce séjour. Comment avez-vous accueilli cette rumeur ?
Je l'ai apprise par une lettre, comme on apprend qu'on est mort ailleurs pendant qu'on continue de vivre ici. Je ne sortais presque plus, c'est vrai, je lisais dans l'obscurité de ma chambre au point que ma logeuse s'inquiétait. Mais ce n'était pas la folie, c'était une manière de me dédoubler : une part de moi observait l'autre s'enfoncer dans les livres, avec une sorte de curiosité froide. Ce regard qu'on porte sur soi-même comme sur un étranger, je l'ai gardé toute ma vie, il habite mes personnages bien plus que mes romans ne le disent. Je suis rentré en 1902, transformé, mais pas de la façon dont on l'imaginait à Tokyo.
Une part de moi observait l'autre s'enfoncer dans les livres, avec une curiosité froide.
—Comment est né Je suis un chat, votre premier roman ?
Presque par accident, ce qui devrait rassurer tous ceux qui craignent de ne jamais commencer. On m'avait demandé un texte pour une revue de haïkus, rien de sérieux, et j'ai eu l'idée de faire parler un chat, un observateur sans nom qui regarde les intellectuels de mon pays se débattre avec leurs prétentions. La première phrase m'est venue toute seule : je suis un chat, je n'ai pas encore de nom. Je pensais m'arrêter là. Le succès en a décidé autrement, et j'ai continué, chapitre après chapitre, avec un plaisir presque coupable à moquer des gens qui me ressemblaient beaucoup.
Je suis un chat, je n'ai pas encore de nom.
—Pourquoi avoir quitté une chaire aussi prestigieuse que celle de l'université impériale pour écrire dans un journal ?
Parce qu'un chat m'avait montré ce que je voulais vraiment faire de mes journées. En 1907, j'ai quitté l'université pour devenir écrivain attitré du grand journal Asahi Shimbun, ce qui a beaucoup surpris mes collègues, habitués à voir la littérature anglaise comme une carrière et non comme un métier de feuilletoniste. Mais je préfère m'asseoir devant mon genkō yōshi, ce papier quadrillé où chaque case reçoit un caractère, et sentir le roman avancer case après case, plutôt que de commenter éternellement les œuvres des autres. Enseigner Shakespeare m'ennuyait profondément ; écrire, même dans l'urgence d'un feuilleton quotidien, ne m'a jamais lassé.
—On dit que votre maison, le jeudi soir, était un lieu très couru des jeunes écrivains. Que s'y passait-il ?
On m'a surnommé maître un peu malgré moi, à force de recevoir chaque jeudi soir des jeunes gens affamés de littérature dans ma maison de Tokyo, qu'on a fini par appeler le Sōseki Sanbō. On discutait de tout, du roman occidental, du shōsetsu naissant chez nous, de ce que devait être une phrase juste. Un jeune homme nommé Akutagawa Ryūnosuke venait s'asseoir parmi les autres, encore incertain de son propre talent. Je crois que j'aimais moins donner des leçons que provoquer des discussions, laisser les idées se cogner entre elles dans la pièce enfumée. C'était ma façon de rembourser une dette envers ceux qui m'avaient formé.

—Comment se déroulait une journée d'écriture, une fois devenu romancier de métier ?
Mes matinées appartenaient au roman, avec une discipline presque militaire : je m'installais devant mes feuilles de genkō yōshi, et le nombre de caractères par case imposait déjà un rythme à la phrase, une économie que le journal exigeait de moi. L'après-midi, je changeais de registre, je lisais des auteurs anglais, je composais quelques haïku, je pratiquais un peu de calligraphie au pinceau, comme pour reposer l'esprit du roman-feuilleton. Mon estomac, déjà fragile, m'obligeait à surveiller ce que je mangeais, même si j'avais un faible coupable pour les sucreries. Cette alternance entre rigueur et flânerie, je crois, ressemble assez bien au pays où je vivais alors.
—Kokoro est souvent considéré comme votre chef-d'œuvre. Qu'est-ce qui vous a poussé à l'écrire, en 1914 ?
L'époque elle-même me poussait à écrire ce livre. L'empereur Meiji était mort en 1912, et peu après, le général Nogi s'était donné la mort selon le rite ancien du junshi, par fidélité à son seigneur disparu. Ce geste a bouleversé tout le pays, moi le premier, parce qu'il marquait la fin brutale d'un monde et l'entrée dans une ère nouvelle, l'ère Taishō, sans qu'on sache encore ce qu'elle vaudrait. J'ai voulu écrire un homme, que j'ai appelé simplement Sensei, rongé par une culpabilité ancienne, incapable de se pardonner. C'était ma manière de dire adieu à Meiji, non pas avec des discours, mais avec une conscience qui ne trouve pas le repos.

—Le titre Kokoro signifie le cœur. Pourquoi ce choix pour un roman aussi sombre sur la solitude ?
Parce que le cœur, chez nous comme ailleurs, n'est jamais aussi pur qu'on voudrait le croire. J'ai voulu montrer que la liberté nouvelle que nous offrait la modernité, cette indépendance dont on se félicitait tant, avait un prix caché : nous qui sommes nés dans cette époque moderne, pleine de liberté, d'indépendance et d'égoïsme, devons tous, en contrepartie, goûter cette solitude. Sensei porte en lui une trahison ancienne envers un ami, et cette blessure le sépare de tous, même de ceux qui l'aiment. Je ne pensais pas écrire un roman désespéré ; je pensais simplement décrire ce que je voyais autour de moi, dans les rues de Tokyo comme dans mon propre miroir.
Nous devons tous, en contrepartie de notre liberté nouvelle, goûter cette solitude.
—Vous portiez le kimono chez vous mais le costume occidental à l'université. Comment viviez-vous ce partage ?
Sans grand tourment, je dois dire, plutôt comme deux peaux successives dans une même journée. Le matin, je passais le kimono pour lire ou écrire chez moi, et je le quittais pour le costume européen dès que je devais franchir la porte de l'université impériale, où j'avais succédé au professeur Lafcadio Hearn. Mes premiers étudiants ne me l'ont pas caché : ils regrettaient leur ancien maître, et m'ont accueilli avec froideur, presque avec méfiance. Je comprenais leur déception mieux qu'ils ne l'imaginaient, moi qui passais mes journées à enseigner une littérature étrangère, avec mes petites lunettes rondes posées sur le nez, dans une langue qui n'était pas la mienne.
—Le Japon de votre vivant passait de l'isolement du sakoku à ce que l'on appelait bunmei kaika, civilisation et lumières. Comment avez-vous vécu cette accélération ?
Avec une forme de vertige que je n'ai jamais complètement surmontée, et qui, je crois, traverse chacun de mes livres. On nous demandait d'adopter en quelques décennies ce que l'Occident avait mis des siècles à construire, d'accueillir des oyatoi gaikokujin comme experts pendant qu'on envoyait nos propres jeunes gens étudier à Londres. J'ai passé ma vie à chercher un équilibre entre ce que ma formation en littérature anglaise m'avait donné et ce que ma culture japonaise refusait d'abandonner, comme dans Oreiller d'herbes, où mon peintre fuit la société pour retrouver une forme de sérénité ancienne. Je ne crois pas avoir résolu cette tension. Je l'ai seulement habitée, avec autant d'honnêteté que possible, jusqu'à ma dernière page laissée inachevée.
J'ai passé ma vie à chercher un équilibre entre deux mondes que rien n'obligeait à se rencontrer.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Natsume Soseki. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


