Interview imaginaire avec Nellie Bly
par Charactorium · Nellie Bly (1864 — 1922) · Exploration · Lettres · 5 min de lecture
New York, un soir d'hiver, dans un café enfumé de Park Row, à deux pas des rotatives qui grondent jusqu'à l'aube. Nellie Bly, le chapeau encore poudré de neige, pose son petit sac de cuir sur la table et commande un café fort. La montre qui fit le tour du monde tourne toujours à son poignet, et elle accepte de tout raconter — l'asile, l'atelier, la mer.
—Comment, sans métier ni expérience, êtes-vous entrée dans le journalisme ?
J'avais dix-huit ans et pas un sou de profession. Un matin de 1885, le Pittsburgh Dispatch publie un article intitulé « What Girls Are Good For », qui m'explique doctement que ma place est au foyer, entre le berceau et le fourneau. La colère m'a tenu lieu de plume. J'ai écrit au journal, signant Lonely Orphan Girl, pour lui dire que « your article on 'What Girls Are Good For' is a disgrace to your paper ». Je n'attendais rien, peut-être le panier à papier. Au lieu de quoi le rédacteur en chef a publié un appel pour retrouver l'auteur de cette lettre furieuse, puis m'a offert un emploi. Voilà comment l'indignation d'une gamine sans le moindre titre est devenue un gagne-pain.
La colère m'a tenu lieu de plume.
—Que vous a appris la ville de Pittsburgh, où tout a commencé ?
Pittsburgh était une ville de fumée et de fonte, où la fortune des maîtres de forges se bâtissait sur le dos des ouvriers. C'est là que je suis née Elizabeth Jane Cochran, là que j'ai vu de près ce que l'Âge doré — ce Gilded Age dont on aime tant vernir la surface — cachait de misère par-dessous. Mes premiers papiers au Dispatch parlaient des ouvrières d'usine, des divorcées, des filles-mères que la bonne société préférait ne pas voir. On m'a vite reléguée aux pages de mode et de jardinage, comme il sied à une dame. J'ai préféré partir pour le Mexique, puis pour New York. Je n'ai jamais cru qu'on dût écrire en gants blancs.
—Vous souvenez-vous du moment où vous avez décidé de vous faire passer pour folle ?
L'idée venait du New York World : pouvais-je me faire interner et en revenir vivante, avec un récit ? 1887. Je me suis exercée devant mon miroir à fixer le vide, à rire sans cause, à enfiler des phrases sans suite. Les médecins, eux, n'ont rien vu — ou rien voulu voir. Dix jours à Blackwell's Island : des bains glacés versés au seau sur la nuque, une pitance immonde, des gardiennes qui pinçaient et giflaient. Le plus terrible n'était pas la cruauté, c'était la logique : une fois la porte close, aucune raison, aucune protestation ne pouvait plus vous en sortir. J'ai écrit ensuite que cet asile était « a human rat-trap. It is easy to get in, but once there it is impossible to get out ».
Le plus terrible n'était pas la cruauté, c'était la logique.
—Qu'est-il advenu après la publication de Ten Days in a Mad-House ?
Le récit a paru d'abord dans le World, en feuilleton, puis en volume sous le titre Ten Days in a Mad-House. Le scandale fut immédiat. Un grand jury m'a convoquée et j'ai accompagné les enquêteurs jusqu'à Blackwell's Island — où, comme par enchantement, les cuisines étaient devenues propres, les patientes mieux traitées, et plusieurs des plus malmenées avaient disparu. La municipalité a tout de même voté des crédits considérables pour les aliénés. Voilà ce que je cherchais : non qu'on me plaigne, mais qu'on change quelque chose. Un reportage qui ne dérange personne n'a pas mérité son encre. C'est ce jour-là que j'ai compris que mon métier pouvait déplacer des murs, et pas seulement remplir des colonnes.
—Comment vous y preniez-vous pour enquêter incognito parmi les ouvrières ?
Le stunt journalism, disait-on — ce journalisme de coup d'éclat où l'on ne raconte pas seulement, où l'on fait. Pour mes articles sur les ouvrières de New York, je me glissais dans les ateliers comme l'une d'elles, tablier noué et mains gercées. On ne sort pas un carnet sous le nez d'un contremaître : je gravais tout dans ma mémoire et ne couchais les détails sur le papier que le soir, à la lueur de la lampe à gaz. J'ai vu des fillettes coudre douze heures pour quelques cents, des tenements où dix âmes s'entassaient dans une seule pièce. On me reprochait de jouer la comédie ; je répondais que la seule façon de connaître la vie des gens, c'est de la partager, fût-ce une journée.

—Que répondiez-vous à ceux qui jugeaient vos méthodes trop spectaculaires ?
On me traitait de comédienne, on disait que je changeais l'information en numéro de cirque. Mais le journalisme d'investigation que je pratiquais n'avait rien d'un divertissement gratuit : si je me faisais interner ou ouvrière, c'était pour rapporter ce qu'aucun rapport officiel n'avouerait jamais. La presse de mon temps, ce Yellow Press qu'on méprise tant, avait au moins ce mérite : elle parlait fort, et on l'entendait jusque dans les bureaux du maire. J'ai toujours tenu que rien n'était impossible — « nothing is impossible if one applies a certain amount of energy in the right direction ». Le reste n'est qu'excuse de paresseux.
—Pourquoi avoir voulu accomplir le tour du monde, et seule ?
En novembre 1889, je suis partie de New York avec une seule robe sur le dos, un manteau, et un petit sac de voyage en cuir où tenait tout mon bagage. Le défi : battre les quatre-vingts jours du Phileas Fogg de Monsieur Verne. On m'avait prévenue qu'une femme avait besoin de malles, d'un chaperon, d'un homme pour la guider — sottises. Paquebots, trains, rickshaws : je consultais ma montre de poche comme on surveille un cœur qui bat trop vite, car à chaque correspondance manquée le record m'échappait. Je suis rentrée en soixante-douze jours, six heures et onze minutes. Une femme, un sac, une montre : il n'en fallait pas davantage pour faire le tour de la Terre.
Une femme, un sac, une montre : il n'en fallait pas davantage pour faire le tour de la Terre.

—Que retenez-vous de votre rencontre avec Jules Verne à Amiens ?
J'ai fait un détour par Amiens, au commencement de ma course, pour serrer la main de l'homme dont le roman m'avait lancée sur les routes. Jules Verne m'a reçue chez lui, suivant mon itinéraire sur une grande carte murale, doutant gentiment que j'y parvienne. Il m'a souhaité bonne chance ; à mon retour, il m'a envoyé un télégramme de félicitations, dont je reste plus fière que de bien des trophées. Plus loin, à Yokohama, j'ai découvert un Japon d'une courtoisie qui m'a confondue, et j'en ai rapporté — je l'avoue — un petit singe qui m'a tenu compagnie jusqu'en Amérique. Le rêve d'un romancier devenu mon horaire de chemin de fer : voilà ce que j'ai chéri dans ce voyage.
—Qu'est-ce que cela signifiait, pour une femme de votre temps, de vivre de sa plume ?
Vivre seule, dans un appartement loué de Manhattan, gagner mon pain en signant mes articles : voilà qui passait pour une extravagance. Le New York World de Pulitzer affichait mon nom en première page, en gros titres, lu chaque matin par des centaines de milliers de gens — et ce nom était celui d'une femme. Je n'étais pas suffragette de tribune, je ne défilais pas avec des banderoles ; mais montrer qu'une femme pouvait faire ce métier aussi durement qu'un homme, et mieux parfois, c'était ma manière de plaider. L'Âge doré dorait les salons des riches ; moi, je préférais éclairer les caves. Mon indépendance, je ne l'ai mendiée à personne : je l'ai gagnée colonne après colonne.
—À plus de cinquante ans, qu'est-ce qui vous a poussée vers le front de la Grande Guerre ?
En 1914, alors qu'on me croyait rangée, je suis partie couvrir le front austro-hongrois pour le New York Evening Journal. J'ai vu les tranchées, le froid, les blessés — la guerre de près, comme j'ai toujours voulu voir les choses, non d'un fauteuil mais les pieds dans la boue. On s'étonnait qu'une femme de mon âge s'aventurât là où peu d'hommes se risquaient ; mais je n'ai jamais su raconter ce que je n'avais pas vu de mes propres yeux. Toute ma vie, j'ai cru qu'il fallait entrer dans la chose pour en témoigner — l'asile, l'atelier, le tour du monde, et maintenant la guerre. On ne change pas de nature à cinquante ans : on la pousse simplement plus loin.
On ne change pas de nature à cinquante ans : on la pousse simplement plus loin.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Nellie Bly. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.



