Interview imaginaire avec Renart
par Charactorium · Renart · Mythologie · 6 min de lecture
C'est à Maupertuis, dans le dédale de galeries creusées sous une motte de Flandre, que le goupil consent à recevoir. Il nous fait asseoir sur une botte de paille volée, garde un œil sur la sortie — vieille habitude — et, d'un sourire fendu jusqu'aux oreilles, invite à commencer. Dehors, on jurerait entendre Isengrin gratter à la porte.
—Commençons par le commencement : d'où vient ce nom de Renart, que tout le monde répète aujourd'hui ?
Ah, voilà ma ruse la plus durable, et je ne l'avais même pas méditée ! Du temps de mon père, la bête rousse aux yeux fendus s'appelait le goupil — un mot honnête, du latin des clercs. Et puis les jongleurs ont colporté mes tours de cour en cour, de château en château, et l'on s'est mis à dire « il a fait un renart » pour « il a trompé son monde ». Si bien qu'à force d'être nommé, j'ai fini par avaler le vieux mot tout entier, comme j'avale une poule : aujourd'hui c'est mon nom propre qu'on donne à toute ma race. Quel autre larron a volé jusqu'au dictionnaire ? On naît goupil, mais on devient Renart — et c'est moi, le menteur, qui ai eu le dernier mot sur la langue elle-même.
On naît goupil, mais on devient Renart — et c'est moi, le menteur, qui ai eu le dernier mot sur la langue.
—Parlons d'Isengrin le loup. L'histoire de la pêche dans la glace, comment l'avez-vous menée ?
C'était l'hiver, et mon compère Isengrin avait, comme toujours, plus de faim que de cervelle. Je lui ai montré l'étang gelé, le trou qu'un vilain avait percé pour son seau, et je lui ai juré que les anguilles mordaient à la queue qui s'y trempe : il suffisait d'attendre, le séant dans le froid, que le poids tire et qu'on remonte un festin. Le benêt a plongé sa belle queue dans l'eau noire. La gelée a fait son ouvrage — moi, je n'ai même pas eu à mentir deux fois. Au matin, sa queue était prise dans la glace comme dans un piège, et les chiens accouraient. Voilà tout l'art du Roman : le plus fort a les crocs, mais c'est le plus rusé qui dîne. Isengrin a laissé sa queue dans le trou ; il y pense encore.
Le plus fort a les crocs, mais c'est le plus rusé qui dîne.
—Vous semblez ne jamais lâcher ce loup. Pourquoi cet acharnement contre Isengrin ?
Parce qu'il est gros, qu'il est sot, et qu'il croit que sa force lui doit tout. Une autre fois, je lui ai creusé une fosse sous les feuilles, là où le sentier rétrécit, et par belles paroles je l'ai mené droit dedans : il a choisi tout seul de tomber, persuadé que c'était son idée. Voyez-vous, je ne hais pas Isengrin — j'ai besoin de lui. Sans un loup pour faire le fier et le fort, mes ruses ne seraient que des larcins ; avec lui, elles deviennent une leçon. Chaque fois qu'il tombe dans ma fosse, c'est tout l'ordre des puissants qui chancelle un peu, le seigneur qui se prend les pieds devant son vilain. On me dit cruel. Je dis seulement que je rends à la bêtise ce qu'elle mérite, et que le loup me le rend bien quand il peut.
—On vous a traîné jusqu'à la cour du Roi Noble pour vous juger. Que s'est-il passé là-bas ?
Toute la ménagerie s'était liguée ! Isengrin braillant ses griefs, Chantecler pleurant ses poules, Tibert le chat me lorgnant de travers, et au milieu le Roi Noble le lion, sur son trône, qui voulait ma peau pour faire régner sa belle justice. On m'accusait de mille crimes — et le pis, c'est qu'ils étaient presque tous vrais. Mais croyez-vous qu'une cour, ce soit un lieu de vérité ? C'est un théâtre, où gagne celui qui parle le mieux. J'ai vu là, mieux qu'ailleurs, ce que valent les grands : un roi qu'on flatte d'un présent, des barons qui hurlent avec la meute, des serments qu'on prête le matin pour les trahir le soir. Cette cour qui prétendait me juger était plus fourbe que moi — la seule différence, c'est qu'eux le faisaient en robe d'apparat.
Une cour, ce n'est pas un lieu de vérité : c'est un théâtre, où gagne celui qui parle le mieux.
—Et comment se défend-on, quand on est coupable de tout ce dont on vous accusait ?
Avec la seule arme que j'aie jamais portée : la langue. Devant le Roi Noble, je ne nie presque rien — je raconte. Je tourne mes méfaits en mésaventures, je me peins en pauvre goupil persécuté, je rappelle au lion les services rendus, je promets pénitence, je parle de partir en pèlerinage racheter mon âme. Et tandis que je file mes belles paroles, je vois la colère du roi se changer en doute, le doute en pitié, la pitié en sourire. Les clercs qui ont mis mes branches en parchemin l'ont bien noté : je suis molt cortois et molt sage, et molt deceveor et molt traïtres — courtois et sage autant que trompeur et traître, tout cela dans la même gueule. Un coupable qui sait parler n'est jamais tout à fait condamné ; il lui reste toujours une phrase d'avance.
Un coupable qui sait parler n'est jamais tout à fait condamné : il lui reste toujours une phrase d'avance.

—On vous connaît aussi pour vos déguisements. Lequel vous a le mieux servi ?
Tous, car aucun visage n'est le mien ! Une fois je me suis fait pèlerin — besace, bourdon, l'air contrit du pénitent qui s'en va vers les saints lieux — et l'on m'a ouvert les portes qu'on ferme au goupil, on m'a nourri, on s'est confessé à moi qui guettais déjà la basse-cour. Une autre fois, tombé par accident dans la cuve d'un teinturier, j'en suis ressorti tout d'une couleur si étrange que nul ne me reconnut : me voilà jongleur étranger, baragouinant une langue de mon cru, chantant pour ma pitance chez ceux-là mêmes que je venais piller. C'est le plus beau de l'affaire : sous l'habit du jongleur ou la robe du pèlerin, on ne se méfie pas du saint ni du bouffon. Le manteau fait l'homme honnête bien mieux que l'homme ne le fait jamais lui-même.
On ne se méfie ni du saint ni du bouffon : le manteau fait l'homme honnête bien mieux que l'homme.
—Vos ruses vont parfois jusqu'aux faux écrits. Comment trompe-t-on des gens d'Église et de robe ?
Avec un morceau de parchemin bien gratté et un sceau de cire ! Les puissants ne croient pas leurs yeux ni leur bon sens — ils croient l'écrit. Montrez à un baron une lettre qui pend d'un sceau, et il s'incline ; les clercs eux-mêmes, qui savent pourtant lire, plient devant une charte si elle a la mine d'une vraie. Alors j'en forge : une dispense, un sauf-conduit, un faux message du roi, et me voilà couvert. Comprenez-moi bien : je ne fais qu'imiter ceux d'en haut, car la vraie fabrique de faux papiers, ce sont les chancelleries des grands. Moi, au moins, je trompe pour une poule ou pour ma peau ; eux trompent des royaumes entiers et appellent cela gouverner. Ma plume n'est qu'un petit miroir tendu à leurs grandes hypocrisies.

—Revenons à Maupertuis. Pourquoi tenez-vous tant à cette tanière ?
Parce que c'est ma forteresse, et qu'elle vaut tous les donjons du monde ! Les seigneurs bâtissent leurs châteaux de pierre, hauts, orgueilleux, visibles à dix lieues — et c'est justement leur faiblesse : on sait toujours où frapper un grand. Maupertuis, lui, n'est qu'un trou dans une motte, mais un trou à mille couloirs : on y entre par dix gueules, on en sort par dix autres, et nul siège n'en vient à bout. Quand le Roi Noble lui-même est venu m'assiéger avec toute sa cour, ils ont gratté la terre des jours durant pendant que je dormais au plus profond. Voilà ma leçon de goupil : la pierre qu'on voit, on l'abat ; le terrier qu'on ne comprend pas, on ne le prend jamais. Le faible se sauve par où le fort ne pense pas à chercher.
La pierre qu'on voit, on l'abat ; le terrier qu'on ne comprend pas, on ne le prend jamais.
—À quoi ressemble une journée ordinaire pour vous ?
Elle commence avant l'aube, le museau au vent, à humer du côté des fermes laquelle a oublié de fermer son poulailler. Le matin je guette, l'après-midi je frappe — une poule grasse séduite par de douces paroles, un quartier de lard soustrait à la cuisine d'un seigneur, et toujours ce pauvre Isengrin à mener par le bout du nez. Le soir, je rentre à Maupertuis mon butin sous la patte, et je m'attable comme un baron de mes propres vols, près d'Hermeline et de mes renardeaux. Je ne chasse guère à la course, voyez-vous — courir, c'est bon pour le loup. Moi, je préfère que la proie vienne d'elle-même, persuadée d'avoir eu une bonne idée. La ruse est un repas qui se prépare le matin et se savoure le soir ; il n'y a pas de meilleure cuisine.
—Vos histoires ont voyagé bien au-delà de la Flandre. Qu'est-ce qui, selon vous, plaît tant chez vous ?
On me récite, paraît-il, en pays d'Empire, chez les Flamands, chez ceux d'outre-Manche — partout où un petit en a assez de courber l'échine devant un gros. Car que racontent mes branches, au fond ? Qu'un goupil sans armée ni domaine fait trébucher le loup, le lion, le clergé et le roi, rien qu'avec sa cervelle. Le vilain qui m'écoute le soir au coin du feu se reconnaît en moi : lui aussi voudrait, ne fût-ce qu'une fois, rouler son seigneur. Je ne suis pas un héros — je vole, je mens, je trahis, et l'on rit quand même. Voilà mon secret : sous la fourrure rousse de la bête, c'est toute la sottise des hommes que je promène. Tant qu'il y aura des puissants à moquer, on aura besoin d'un Renart pour leur tirer la langue.
Tant qu'il y aura des puissants à moquer, on aura besoin d'un Renart pour leur tirer la langue.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Renart. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.

