Interview imaginaire avec Renart
par Charactorium · Renart · Mythologie · 6 min de lecture
C'est dans la grand'salle de la Cour du Roi Noble que le lion reçoit le goupil, en ce printemps où les barons murmurent encore les plaintes d'Isengrin. La lumière tombe des hautes verrières sur les dalles froides, et l'on entend au loin japper la meute royale. Le souverain et son vassal se connaissent de longue date — trop, peut-être — et Noble veut entendre, de la gueule même du rusé, l'aveu de ses tours. Renart s'incline bas, mais l'œil lui brille déjà d'une parade.
—Renart, Isengrin est venu pleurer sous mon trône sa queue perdue dans la glace. Conte-moi donc cette pêche dont il garde si grande honte.
Sire, mon compère le loup avait grand'faim de poisson, et moi grand désir de lui en apprendre l'usage. Je l'ai mené à l'étang gelé un soir d'hiver, et lui ai dit qu'il suffisait de plonger la queue dans le trou et d'attendre que les poissons s'y pendent en grappe. Plus il pèserait, lui disais-je, plus belle serait la prise. Le sot est resté là toute la nuit pendant que l'eau prenait en glace autour de lui. Au matin, la queue était scellée comme dans le fer, et les vilains accouraient déjà avec leurs bâtons. Il a dû s'arracher la queue pour fuir. Je n'ai menti d'aucun mot, Sire — je lui ai seulement laissé croire ce qu'il voulait croire. La faim et la sottise ont fait le reste.
Je n'ai menti d'aucun mot — je lui ai seulement laissé croire ce qu'il voulait croire.
—Tu parles de lui en compère, et pourtant tu l'as livré aux vilains. Un goupil n'a-t-il donc ni pitié ni mesure envers les siens ?
Pitié, Sire ? Isengrin est deux fois ma taille, et ses crocs valent dix des miens. Quand le fort se courbe sur le faible, c'est au faible d'inventer ses armes, et la mienne tient tout entière dans ma cervelle. Le loup m'eût dévoré sans remords s'il m'avait pris au défaut ; je n'ai fait que le devancer. Et puis voyez la justice de la chose : il a voulu pêcher sans peine, gagner sans labeur, comme tant de grands de votre cour qui veulent moisson sans semaille. La glace ne lui a pris que ce que sa convoitise lui avait déjà ôté. Je ne suis pas cruel, Sire — je suis le miroir où chacun vient se cogner à sa propre folie. Que m'en blâmer si le reflet est laid ?
Quand le fort se courbe sur le faible, c'est au faible d'inventer ses armes.
—On t'a vu pèlerin sur les routes, puis teinturier dans son cuveau. Dis-moi, goupil, combien d'hommes loges-tu sous ta seule peau de renard ?
Autant que les chemins en demandent, Sire. Un jour j'ai pris le bourdon et l'écharpe du pèlerin, l'œil baissé et la prière à la bouche, et nul n'a songé à fouiller un saint homme qui s'en va vers les reliques. Une autre fois, tombé par male fortune dans un cuveau de teinture, j'en suis ressorti tout jaune, méconnaissable, et me suis fait passer pour un jongleur d'outre-mer au parler étrange. J'ai même forgé des parchemins scellés pour que les portes des abbayes s'ouvrent d'elles-mêmes. Le déguisement n'est pas mensonge, Sire : c'est un art. Le monde ne croit qu'aux apparences — alors je lui en offre de belles, taillées juste à sa crédulité. Sous chaque robe que j'emprunte, c'est toujours le même goupil qui rit.
Le monde ne croit qu'aux apparences — alors je lui en offre de belles.
—Tu te ris donc des abbés et des marchands. Mais tromper jusqu'aux clercs de l'Église, n'est-ce pas tenter Dieu lui-même, Renart ?
Sire, je ne tente que les hommes, et les hommes d'Église moins que tous les autres résistent à un beau parchemin et à une plus belle promesse. Croyez-vous que je force les portes ? Non — ce sont leurs propres convoitises qui me les ouvrent. Le moine qui me croit pèlerin espère ma bénédiction ; le marchand qui m'achète ma teinture espère doubler son or. Je ne fais qu'agiter devant chacun l'appât qu'il a déjà dans le ventre. Si Dieu voulait des sots moins gourmands, il les eût faits autrement. Quant à moi, je me confesse volontiers — pourvu que le confesseur ne compte pas ses poules après mon départ. Le ciel jugera, Sire ; en attendant, c'est de votre terre que je vis, et de la sottise qui y pousse plus dru que le blé.
Je ne fais qu'agiter devant chacun l'appât qu'il a déjà dans le ventre.
—Souviens-toi, Renart : tu as comparu devant moi, ici même, accusé de mille forfaits. Comment as-tu osé retourner mes barons par tes seules paroles ?
Je m'en souviens comme d'hier, Sire, car ce fut ma plus belle joute — et vous y étiez juge. Vos barons criaient ma mort, Isengrin montrait ses plaies, le coq pleurait ses poules. J'aurais pu nier ; j'ai mieux fait. J'ai parlé. J'ai rappelé à chacun ses propres dettes, ses propres tours, les fromages volés et les serments rompus. Quand le loup réclamait justice, j'ai demandé tout haut qui, dans cette cour, avait les pattes blanches. Le silence m'a mieux défendu que dix avocats. Voyez-vous, Sire, on ne gagne pas un procès en prouvant son innocence — on le gagne en troublant la conscience des juges. Vous-même avez souri, je l'ai vu. Belles paroles valent mieux que bon droit quand l'auditoire a quelque chose à cacher.
On ne gagne pas un procès en prouvant son innocence — mais en troublant la conscience des juges.

—Tu prétends que ma cour entière était coupable. Prends garde, goupil : oserais-tu dire que ton roi lui-même n'avait pas les pattes blanches ?
Sire, je me garderais bien d'une telle outrecuidance — un goupil sait jusqu'où mordre. Mais puisque vous me pressez, et que nous sommes entre nous, je dirai ceci : un roi qui me condamnerait trop vite se priverait du plus utile de ses vassaux. Qui d'autre, à votre cour, vous rapporte ce que les barons trament dans l'ombre ? Qui démasque les flatteurs en les imitant ? Vous m'avez gracié non par faiblesse, Sire, mais par sagesse : le souverain qui garde un renard à sa porte dort plus tranquille que celui qui s'entoure de loups affamés. Je ne dis pas que vous étiez complice — je dis que vous saviez compter. Et un roi qui sait compter pardonne au renard ce qu'il pendrait chez un autre.
Le souverain qui garde un renard à sa porte dort plus tranquille que celui qui s'entoure de loups affamés.
—On dit ta forteresse de Maupertuis imprenable. Qu'a donc un terrier de renard que mes châteaux de pierre n'ont pas, dis-moi ?
La ruse dans ses murs mêmes, Sire. Vos châteaux montrent leur force au grand jour : hautes tours, ponts-levis, bannières au vent. On les voit de loin, on les assiège, on les affame. Maupertuis ne se montre pas. Ses galeries plongent sous la terre, se croisent et se recroisent, et qui s'y aventure ne sait plus s'il monte ou s'il descend. J'y ai cent issues secrètes et pas une seule par où l'ennemi entre à son gré. Le soir, j'y rentre mon butin par des chemins que nul ne connaît, et je dors le ventre plein pendant qu'Isengrin gratte en vain la motte au-dessus de ma tête. Un château de pierre dit : je suis fort. Mon terrier dit : tu ne me trouveras pas. Et le second l'emporte toujours sur le premier.
Un château de pierre dit : je suis fort. Mon terrier dit : tu ne me trouveras pas.

—Quand tu rentres le soir à Maupertuis, le butin sous la patte, n'as-tu jamais peur qu'un plus rusé que toi t'y attende un jour ?
Toujours, Sire — et c'est ce qui me garde en vie. Le goupil qui se croit le plus malin du bois est déjà à demi pris au piège. Aussi je rentre par un chemin neuf chaque soir, je flaire le vent avant de descendre, j'écoute la terre. Mon père est mort dans un collet pour avoir suivi deux fois la même sente ; je n'oublie pas la leçon. La peur n'est pas ma honte, Sire, c'est ma servante : c'est elle qui me réveille avant les chiens. Le jour où je ne craindrai plus rien, ce jour-là on tendra ma peau à sécher sur la grange d'un vilain. Tant que je tremble un peu en rentrant chez moi, je sais que je ruse encore mieux que je ne dors.
Le goupil qui se croit le plus malin du bois est déjà à demi pris au piège.
—Ton nom court de bouche en bouche jusqu'aux cours étrangères, dit-on. Comment un simple goupil de mes bois en est-il venu à pareille renommée ?
Par les jongleurs, Sire, mes meilleurs complices sans le savoir. Ils vont de château en château, de foire en foire, et partout où l'on rit de mes tours on redemande mon nom. Le vilain qu'on écrase aime entendre comment un faible a roulé un fort ; il s'y reconnaît, il s'y venge en pensée. Voilà pourquoi mes branches passent les rivières et les monts, et qu'on les conte, m'a-t-on dit, jusque chez les Flamands et les Tudesques. Bientôt, Sire, on ne dira plus d'un goupil qu'il est goupil — on dira qu'il fait le renart. Mon nom collera à toute la race comme la teinture à ma peau. Quel roi peut se vanter d'avoir donné son nom à une bête entière ? Pas même vous, Sire — sauf votre respect.
Le vilain qu'on écrase aime entendre comment un faible a roulé un fort ; il s'y venge en pensée.
—Tu te moques des nobles et des clercs sans relâche. N'as-tu pas crainte qu'un jour la satire, à force de mordre, finisse par te perdre ?
La satire ne me perdra pas, Sire, car elle ne fait que dire tout haut ce que chacun pense tout bas. Je ne calomnie personne : je décris. Si le seigneur est avare, je montre un seigneur avare ; si le moine est gourmand, je peins un moine la panse pleine. On rit, et le rire est plus fort que toutes les armées. Un baron peut me chasser de ses terres, il ne chassera pas le rire qu'il a eu de lui-même. Voilà ma vraie forteresse, Sire — meilleure encore que Maupertuis. On y entre par la bouche et l'on n'en sort plus. Tant que les hommes riront des puissants, le goupil aura sa place au coin du feu, et nul bûcher n'éteindra cette flamme-là. C'est la seule ruse, Sire, que je n'aie pas inventée : elle m'a précédé, et elle me survivra.
Un baron peut me chasser de ses terres, il ne chassera pas le rire qu'il a eu de lui-même.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Renart. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.

