Interview imaginaire avec Rita Levi-Montalcini
par Charactorium · Rita Levi-Montalcini (1909 — 2012) · Sciences · 6 min de lecture
C'est dans le bureau encombré de l'EBRI, à Rome, par une fin d'après-midi de l'automne 2008, que Stanley Cohen retrouve Rita Levi-Montalcini. La lumière oblique tombe sur des piles de tirés à part, et l'on devine encore, posé sur une étagère, un vieux microscope. Les deux chercheurs se connaissent depuis Saint-Louis, depuis cette paillasse partagée où la chimie et la biologie s'épaulaient. Cohen est venu, non en visiteur, mais en complice d'une aventure qu'eux seuls ont vécue de l'intérieur.
—Rita, bien avant notre paillasse de Saint-Louis, tu disséquais des embryons dans ta chambre à Turin. Comment travaille-t-on quand la loi t'interdit même d'exister comme savante ?
Tu sais, Stanley, en 1938 les leggi razziali m'ont chassée de l'université parce que j'étais juive. On aurait pu croire que tout s'arrêtait là. Mais j'ai transformé ma chambre à coucher en laboratoire : un microscope, quelques instruments, et des œufs de poule que j'allais chercher au marché noir en prétendant que c'était pour mes enfants — moi qui n'en avais pas ! Je disséquais les embryons sur ma table de nuit, étudiant comment les fibres nerveuses se forment. Le fascisme voulait m'humilier ; il m'a rendue libre, car je ne dépendais plus d'aucune institution. C'est là, dans la clandestinité, que j'ai appris à ne jamais laisser une idéologie décider de ce que mon esprit avait le droit de penser.
Le fascisme voulait m'humilier ; il m'a rendue libre, car je ne dépendais plus d'aucune institution.
—Puis vint 1943, les bombardements. Tu as dû tout abandonner. Qu'emporte-t-on quand on fuit Turin sous une fausse identité ?
On emporte l'essentiel, Stanley : mon microscope et mes embryons, dans une valise. Nous avons fui à Florence, ma famille et moi, sous de faux noms, et j'ai reconstruit un minuscule laboratoire de fortune. Pendant que les bombes tombaient, je continuais à observer le développement du système nerveux de l'embryon — comme si cette obstination était ma manière de tenir debout. À la Libération, en 1945, j'ai soigné les réfugiés, vu le typhus et la faim de près. Crois-moi, après cela, plus aucune expérience ratée ne m'a jamais semblé un drame. La guerre m'a enseigné l'imperfection : on travaille avec ce qu'on a, là où l'on est, et l'on avance malgré tout.
Mon microscope et mes embryons, dans une valise : on emporte l'essentiel.
—C'est Viktor Hamburger qui t'a fait venir à Saint-Louis en 1947. Sans cette lettre d'invitation, nos chemins ne se seraient jamais croisés. Que lui dois-tu vraiment ?
Tout a commencé par un petit article que j'avais publié dans la clandestinité, et qui contredisait pourtant ses propres conclusions ! Viktor aurait pu se vexer ; au contraire, il m'a invitée à Washington University pour que nous comprenions ensemble. Voilà l'homme. Je devais rester quelques mois ; j'y suis restée des années. C'est dans son laboratoire que j'ai vu les ganglions de l'embryon réagir à la tumeur, et c'est là, Stanley, que tu es arrivé avec ta chimie. Hamburger m'a offert non pas un poste, mais une confiance — il m'a laissée suivre mon intuition là où elle me menait. Une découverte n'est jamais le fait d'une seule personne ; elle naît d'une chaîne de générosités. La sienne fut la première de la mienne.
Une découverte n'est jamais le fait d'une seule personne ; elle naît d'une chaîne de générosités.
—Parlons de Rio, en 1952, avant que je n'arrive. Tu es chez Hertha Meyer, devant le microscope. Que vois-tu cette nuit-là ?
Ah, cette nuit ! J'avais emporté deux petites souris porteuses de tumeurs jusqu'au Brésil, pour profiter des cultures de tissus d'Hertha Meyer, pionnière de la technique. Et un soir, en plaçant un ganglion près d'un fragment de tumeur, j'ai vu jaillir un halo dense de fibres nerveuses, rayonnant comme un soleil. J'ai compris à l'instant que la tumeur libérait une substance qui commandait aux nerfs de pousser. Ce fut la plus belle vision de toute ma carrière. Je ne savais pas encore ce qu'était cette substance — il faudrait ta chimie, Stanley, pour l'isoler vraiment. Mais cette nuit-là, dans un laboratoire de Rio, le facteur de croissance nerveuse m'a fait signe pour la première fois. Je n'ai presque pas dormi.
Un halo dense de fibres nerveuses, rayonnant comme un soleil : la plus belle vision de toute ma carrière.
—Justement, je débarque à ton retour. Tu te souviens de notre paillasse partagée ? Comment as-tu vécu ce mariage de ta biologie et de ma biochimie ?
Comment l'oublier ? Tu disais toujours, avec ton humour, que je sentais le facteur sans pouvoir le toucher, et que toi tu finirais par le mettre dans un flacon. Tu avais raison ! Moi je voyais l'effet — cette explosion de fibres — toi tu traquais la molécule, gramme par gramme. C'était une danse, Stanley : je t'apportais un phénomène vivant, tu me rendais une protéine purifiée. Et chemin faisant, tu as débusqué ton propre facteur, le NGF te menant jusqu'à l'EGF. Nous formions un drôle d'attelage, l'embryologiste italienne et le biochimiste américain, mais c'est ce frottement entre deux manières de penser qui a tout fait avancer. Seuls, ni toi ni moi n'aurions abouti.
Je t'apportais un phénomène vivant, tu me rendais une protéine purifiée : c'était une danse.

—Trente ans plus tard, 1986, le téléphone sonne de Stockholm. Tu as 77 ans. Qu'as-tu ressenti à l'idée de partager ce prix avec moi ?
Une joie immense, et une forme de justice. Que le Nobel récompense ensemble la biologiste qui avait vu et le biochimiste qui avait prouvé, cela disait exactement la vérité de notre travail. Dans mon discours à Stockholm, j'ai tenu à nommer Viktor Hamburger, car sans son invitation rien ne serait advenu — et certains ont trouvé que le comité l'avait injustement oublié. Tu sais, Stanley, à soixante-dix-sept ans on ne reçoit plus un prix comme une consécration personnelle, mais comme la reconnaissance d'une longue chaîne de mains tendues. J'ai pensé à ma chambre de Turin, à la valise de Florence, à Rio, à notre paillasse. Tout ce chemin tortueux tenait soudain dans une médaille d'or. Et je me suis dit : voilà ce que l'imperfection peut accomplir quand on s'obstine.
Voilà ce que l'imperfection peut accomplir quand on s'obstine.
—Aujourd'hui tu sièges au Sénat italien, tu diriges cet institut. À quoi ressemble une journée de Rita lorsqu'elle a passé les quatre-vingt-dix ans ?
Tu vas rire, Stanley : je me lève tôt, je lis les publications avant le café, et je suis souvent la première arrivée ici, à l'EBRI. Le président Ciampi m'a nommée sénatrice à vie en 2001, et je prends ce mandat au sérieux — je vais voter, parfois sous les huées, parce que je crois qu'une vieille dame têtue peut encore servir son pays. Le reste du temps, je le consacre au cerveau et aux jeunes chercheurs, surtout aux jeunes filles que j'aide par ma fondation, car trop de talents se perdent faute de moyens. Je ne crois pas au repos. Le corps vieillit, soit, mais l'esprit, lui, ne demande qu'à travailler si on le nourrit.
Le corps vieillit, soit, mais l'esprit ne demande qu'à travailler si on le nourrit.

—Nous avons le même âge, ou presque, et la même obstination. Quel est ton secret pour garder, comme tu le dis, un cerveau plus vif que jamais ?
Il n'y a pas de secret, seulement une hygiène de la curiosité. Je dors peu, je mange peu — un peu de fruit, un œuf, à l'italienne — et je m'interdis l'oisiveté de l'esprit. Le cerveau est un muscle ingrat : si tu cesses de t'en servir, il s'éteint plus vite que le corps. J'ai vu tant de gens prendre leur retraite et mourir de l'intérieur ! Moi, je me suis fixé une règle : à chaque décennie, un projet nouveau, plus ambitieux que le précédent. La passion, Stanley, voilà le véritable facteur de croissance — pas seulement pour les neurones, mais pour toute une vie. Je crois sincèrement que mon esprit fonctionne mieux aujourd'hui qu'à vingt ans, parce qu'il a appris à ne jamais s'arrêter. Tant qu'une question m'intrigue, je reste vivante.
La passion, voilà le véritable facteur de croissance — pas seulement pour les neurones, mais pour toute une vie.
—En relisant ton parcours, des lois raciales au Nobel, n'as-tu jamais éprouvé d'amertume envers ceux qui ont voulu te briser ?
Étonnamment, non. J'ai écrit dans Éloge de l'imperfection que je devais paradoxalement quelque chose au régime : sans ses lois iniques, je serais peut-être devenue une médecin de cabinet ordinaire, et je n'aurais jamais ouvert ce laboratoire dans ma chambre. L'adversité m'a forcée à trouver ma voie. L'amertume est une émotion stérile, Stanley, qui consomme l'énergie qu'on devrait mettre au travail. J'ai préféré transformer l'humiliation en obstination. Cela ne veut pas dire pardonner l'horreur — j'ai vu mon peuple persécuté — mais refuser que la haine d'autrui dicte ma vie intérieure. Le meilleur démenti que je pouvais opposer aux lois raciales, ce n'était pas la rancune : c'était la découverte du NGF. La science fut ma plus belle vengeance, et la plus douce.
La science fut ma plus belle vengeance, et la plus douce.
—Une dernière, Rita. Si tu devais transmettre une seule leçon de notre aventure commune à un jeune chercheur d'aujourd'hui, laquelle choisirais-tu ?
Je lui dirais de se fier à son intuition autant qu'à ses mesures. Le jour où j'ai vu le halo de fibres à Rio, aucune équation ne me le prédisait — c'était un regard, une émotion presque, qui m'a soufflé que quelque chose de fondamental se jouait là. Mais l'intuition seule ne suffit pas : il faut ensuite la rigueur, la tienne, Stanley, la chimie patiente qui transforme une vision en preuve. Je lui dirais aussi de ne pas craindre l'imperfection, ni les chemins de traverse. Ma carrière n'a été qu'une suite d'obstacles, de fuites et de hasards heureux, jamais une ligne droite. Et pourtant elle a mené quelque part. Qu'il cultive sa passion, qu'il reste humble devant le vivant, et qu'il n'attende jamais d'avoir toutes les conditions idéales : on découvre dans une chambre à coucher tout autant que dans un palais.
On découvre dans une chambre à coucher tout autant que dans un palais.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Rita Levi-Montalcini. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


