Interview imaginaire avec Sima Qian
par Charactorium · Sima Qian (144 av. J.-C. — 85 av. J.-C.) · Sciences · Lettres · Philosophie · 6 min de lecture

Chang'an, sous le règne finissant de l'empereur Wu. Dans une pièce basse jonchée de tablettes de bambou, un vieil homme au visage marqué reçoit son visiteur à la lueur d'une lampe à huile. Il ne porte plus le bonnet du lettré : sa dignité, désormais, tient tout entière dans les liasses de lamelles empilées contre le mur.
—Comment cette œuvre immense est-elle entrée dans votre vie ?
Elle n'a pas commencé avec moi, mais avec mon père, Sima Tan, Grand Astrologue avant moi. Quand il s'est éteint, en 110 av. J.-C., il m'a pris la main et m'a rappelé que nos ancêtres tenaient déjà les annales sous les Zhou. Il m'a dit de ne pas laisser tomber cette mission ; j'ai baissé la tête et j'ai pleuré. Comprenez-moi : chez nous, une charge se transmet comme un sang. Je n'ai pas choisi d'écrire l'histoire de la Chine, j'en ai hérité comme on hérite d'une dette envers les morts. Depuis ce jour, chaque lamelle que je grave, je la grave aussi pour lui, pour qu'il ne reste pas, dans l'autre monde, avec sa promesse inachevée entre les mains.
Une charge se transmet comme un sang.
—Avant d'être fonctionnaire, vous avez parcouru l'empire. Que cherchiez-vous sur les routes ?
La vérité ne dort pas dans les archives, elle marche dans les champs et se raconte sur les places. Jeune, j'ai remonté la vallée du fleuve Jaune, je suis monté au mont Taishan, je suis allé m'incliner devant le temple de Confucius à Qufu. Là-bas, les vieillards me montraient l'endroit exact où telle bataille avait eu lieu, ils me chantaient des chansons que nul registre ne conservait. Un décret impérial vous donne une date ; un paysan qui a gardé la mémoire de son grand-père vous donne le goût de la chose. J'ai confronté les deux toute ma vie. Sans ces routes, mes chapitres seraient des squelettes ; ce sont ces voix qui leur ont mis un peu de chair.
La vérité ne dort pas dans les archives, elle marche dans les champs.
—On oublie souvent que votre premier métier n'était pas l'histoire, mais le ciel. En quoi consistait-il ?
Grand Astrologue, Taishiling — c'est le titre que mon père m'a laissé avec ses instruments : le gnomon, la sphère armillaire, les cadrans. Avant l'aube, je vérifiais ce que mes assistants avaient consigné de la nuit, les mouvements des astres, et j'en tirais le rapport céleste pour l'empereur. En 104 av. J.-C., j'ai contribué à la réforme du calendrier Taichu : fixer le premier mois de l'année, régler les mois qu'on ajoute pour rattraper le retard de la lune. Mesurer le temps du ciel et mesurer le temps des hommes, voyez-vous, c'est le même geste. Celui qui règle le calendrier et celui qui écrit les annales tiennent tous deux la corde qui relie le passé à ce qui vient.
Mesurer le temps du ciel et le temps des hommes, c'est le même geste.
—Vos Mémoires historiques inventent une manière d'écrire le passé. Qu'avez-vous voulu faire de neuf ?
J'avais devant moi le modèle des Anciens : le Chunqiu, dont on dit que Confucius le composait pour établir les distinctions entre le rite et la transgression. J'ai voulu davantage : non pas seulement une chronique des règnes, mais les vies des hommes eux-mêmes. J'ai inventé les liezhuan, les biographies — un général, un marchand, un assassin, un philosophe, chacun son chapitre. Cent trente chapitres, plus de trois mille ans, des empereurs mythiques jusqu'à mon propre temps. Tout cela grave sur des lamelles de bambou reliées par des cordes, un volume à faire ployer une charrette. Car un règne se juge par ses lois, mais un homme se juge par ce qu'il a fait de sa vie. C'est l'homme que je voulais rendre au souvenir.
Un règne se juge par ses lois, mais un homme par ce qu'il a fait de sa vie.
—Sur quels matériaux, concrètement, s'appuyait votre travail ?
Ma matière première, ce sont les archives impériales, les fudian : registres, listes des seigneurs, décrets scellés, auxquels ma charge me donnait accès comme à nul autre. L'après-midi, je m'y enfermais, puis je traçais moi-même au pinceau les passages qui comptaient, sur les tablettes préparées d'avance ; pour le reste, je dictais à des scribes. Le soir venu, à la lampe, je relisais, je corrigeais, je confrontais un rouleau à un autre quand ils se contredisaient. Écrire l'histoire, ce n'est pas recopier une source, c'est en juger dix et décider laquelle mérite qu'on la croie. Le pinceau est léger dans la main, mais ce qu'il fixe sur le bambou, aucun empereur ne peut plus tout à fait l'effacer.
Écrire l'histoire, c'est juger dix sources et décider laquelle mérite qu'on la croie.

—Vous souvenez-vous du jour où vous avez pris la parole pour défendre le général Li Ling ?
99 av. J.-C. Le général Li Ling avait été capturé par les Xiongnu après s'être battu jusqu'à l'épuisement, à un contre dix. Toute la cour se pressait pour l'accabler ; moi seul ai osé dire qu'un homme qui a versé son sang pour l'empire méritait qu'on suspende son jugement. Cela a suffi. L'empereur Wu y a vu une insolence, presque une trahison. Je n'ai pas mesuré, ce jour-là, ce que ma franchise allait me coûter. J'avais cru servir la justice en parlant ; j'ai appris qu'à la cour, dire vrai au mauvais moment vous ruine plus sûrement que mentir. Mais je ne renie pas ces mots. Un homme qui se tait devant l'injustice cesse d'être digne de tenir le pinceau de l'histoire.
Dire vrai au mauvais moment vous ruine plus sûrement que mentir.
—Le châtiment qui a suivi était, pour un lettré, la pire des humiliations. Comment avez-vous traversé cela ?
La castration — le gong xing. Pour un lettré nourri de Confucius, mutiler le corps reçu de ses ancêtres, c'est une souillure qu'aucun rang ne lave. Beaucoup, à ma place, se seraient donné la mort pour sauver l'honneur ; c'était la voie propre, la voie facile. J'ai choisi la honte. Non par lâcheté, mais parce que mourir alors aurait tué mes Mémoires avec moi, et trahi la promesse faite à mon père mourant. J'ai continué d'écrire, d'abord depuis ma cellule, puis depuis mon poste de Grand Secrétaire. Chaque matin où je me réveillais déshonoré, je me disais que cette honte-là était le prix des cent trente chapitres. Un prix exorbitant. Je l'ai payé sans marchander.
J'ai choisi la honte, parce que mourir alors aurait tué mes Mémoires avec moi.
—Dans votre lettre à Ren An, vous pesez la valeur d'une mort. Que cherchiez-vous à lui faire comprendre ?
Ren An, mon ami, m'avait écrit dans le malheur, et je lui devais la vérité de mon cœur. Je lui ai écrit ceci : « Un homme a forcément une seule mort. Cette mort peut être aussi lourde que le mont Taishan ou aussi légère qu'une plume. Tout dépend de ce pour quoi on meurt. » Voilà toute ma pensée. Se suicider par orgueil blessé, c'est mourir léger, pour rien, et le monde vous oublie avant que votre corps refroidisse. Survivre humilié pour achever une œuvre qui parlera quand tous les noms de la cour seront poussière — voilà une mort qui pèse. J'ai choisi de faire peser la mienne. Que le mont Taishan en soit le témoin.
Cette mort peut être aussi lourde que le mont Taishan ou aussi légère qu'une plume.

—Vous parlez du ciel et des annales comme d'une même corde. L'empereur, lui, comprenait-il ce lien ?
L'empereur Wu voulait de son astrologue qu'il lise dans les astres la faveur du Ciel sur son règne, et qu'il fixe un calendrier digne de sa gloire — le Taichu, en 104 av. J.-C., fut aussi une affaire de prestige impérial. Mais ce qu'il ne voyait pas, c'est que la même main qui règle les intercalations tient le registre de ses fautes. Le Ciel envoie des présages ; l'histoire, elle, envoie un verdict qui met parfois des siècles à tomber. Un souverain peut châtier l'homme qui écrit ; il ne peut pas châtier ce que l'écrit dira de lui aux générations qui n'ont pas encore de nom. C'est là, je crois, la seule vengeance permise à un homme sans pouvoir.
Un souverain peut châtier l'homme qui écrit ; il ne peut châtier ce que l'écrit dira de lui.
—Vos Mémoires s'ouvrent aux temps les plus anciens, presque mythiques. Pourquoi remonter si loin ?
Parce qu'un fleuve ne se comprend pas à son embouchure, mais à sa source. J'ai voulu commencer aux origines, avec l'Empereur Jaune, Xuanyuan, dont je rapporte qu'il pratiquait les vertus de la Voie et de la Justice, régla le calendrier et les saisons, cultiva les cinq céréales et fit la paix avec les dix mille peuples. Trois mille ans séparent cet empereur du règne où je vis. Mais c'est en suivant tout le fil, sans en couper un pouce, qu'on voit pourquoi les dynasties montent et pourquoi elles tombent. Écrire seulement son propre temps, c'est bavarder ; embrasser l'ensemble, c'est offrir aux princes à venir un miroir où lire leur avenir dans le passé des autres.
Un fleuve ne se comprend pas à son embouchure, mais à sa source.
—Si vous pouviez imaginer qu'on vous lise dans un siècle, que souhaiteriez-vous qu'il reste de vous ?
Que reste-t-il d'un homme mutilé, sans descendance pour porter son nom ? Les tablettes de bambou. J'ai confié une copie de mes Mémoires à ma fille, pour que rien ne se perde si la cour venait à les brûler. Si j'osais imaginer qu'on me lise dans cent ans, dans mille, je ne demanderais pas qu'on plaigne ma honte ni qu'on loue mon style. Je demanderais qu'on se souvienne des hommes que j'ai sauvés de l'oubli — le fidèle, le rebelle, le juste condamné. Mon corps est peu de chose, aussi léger qu'une plume. Mais ces cent trente chapitres, eux, je les ai voulus lourds comme le Taishan. C'est là, et nulle part ailleurs, que je survivrai.
Mon corps est peu de chose ; mais ces cent trente chapitres, je les ai voulus lourds comme le Taishan.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Sima Qian. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


