Interview imaginaire avec Simone Veil
par Charactorium · Simone Veil (1927 — 2017) · Politique · 6 min de lecture
Paris, un appartement clair du 16e arrondissement, fin d'automne. Sur la table basse, les épreuves d'un livre de mémoires qui vient de paraître, Une vie. Simone Veil reçoit sans façon, la voix posée, le regard qui ne fuit jamais la question.
—Vous souvenez-vous du jour où votre enfance niçoise a basculé ?
Je suis née à Nice en 1927, dans une famille juive française qui se croyait, comme tant d'autres, à l'abri parce qu'elle aimait la République. La mer, le lycée, les rires de mes sœurs : c'était cela, mon horizon. Et puis, au printemps 1944, on est venu nous chercher. J'avais dix-sept ans, je venais de passer mon baccalauréat sous un faux nom. On ne nous a rien expliqué : on nous a pris, simplement, comme on prend du bétail. Le wagon, ensuite, a effacé en quelques jours tout ce qu'une vie de jeune fille pouvait contenir de douceur. Je n'ai jamais pu, depuis, séparer tout à fait la lumière de cette ville de l'ombre qui s'est abattue sur elle.
On ne nous a rien expliqué : on nous a pris, simplement, comme on prend du bétail.
—Vous avez porté toute votre vie le matricule tatoué à Auschwitz. Que représente-t-il pour vous ?
À Auschwitz-Birkenau, on ne vous donnait pas un numéro pour vous compter : on vous le donnait pour vous nier. Le mien, le A-25220, m'a été gravé sur l'avant-bras à l'arrivée, et je ne l'ai jamais fait effacer. Beaucoup, après la guerre, cachaient le leur sous une manche longue, par pudeur ou par souffrance. Moi, j'ai choisi de le laisser visible. Ce n'est pas un bijou, c'est une cicatrice qui parle à ma place quand les mots manquent. Quand des jeunes gens me demandent ce que fut le camp, je n'ai pas besoin de long discours : je relève ma manche. Ce chiffre dit que des hommes ont décidé, froidement, administrativement, de transformer des vivants en poussière. Le porter, c'est refuser qu'on l'oublie.
Ce n'est pas un bijou, c'est une cicatrice qui parle à ma place quand les mots manquent.
—Comment l'expérience des camps a-t-elle nourri tout ce que vous avez entrepris ensuite ?
Je crois que je n'ai jamais vraiment quitté Birkenau. On revient, on vit, on travaille, mais une part de vous reste là-bas, avec ceux qui ne sont pas rentrés. Longtemps je me suis demandé pourquoi moi, et pas ma mère, morte du typhus quelques semaines avant la libération. La seule réponse que j'aie trouvée, je l'ai écrite dans Une vie : « J'ai connu l'horreur. Je ne pouvais pas faire semblant de l'oublier. Il fallait que ma vie d'après Auschwitz soit consacrée à quelque chose qui en valait la peine. » Voilà ce qui m'a tenue debout : l'idée qu'une survie ne se justifie qu'en servant à protéger d'autres êtres de l'arbitraire, de l'humiliation, du mépris. Le reste de mon parcours découle de cette dette-là.
—Que signifiait, en 1974, être une femme ministre dans un gouvernement d'hommes ?
Quand Valéry Giscard d'Estaing m'a nommée à la Santé, en 1974, j'entrais dans un monde qui n'avait pas été pensé pour moi. Les couloirs du pouvoir, les conseils, les commissions : partout des hommes, des cigares, une cordialité qui pouvait se changer en condescendance dès qu'on les contredisait. Mon tailleur strict n'était pas une coquetterie, c'était une armure : il fallait paraître irréprochable pour qu'on daigne écouter le fond. On me jugeait sur ma tenue, mon ton, mon sourire, avant de me juger sur mes dossiers. J'ai appris très vite qu'une femme, là, n'avait pas droit à l'à-peu-près qu'on pardonne si volontiers aux hommes. Cela m'a endurcie, sans doute. Mais cela m'a aussi rendue très attentive à toutes celles que la société renvoyait d'office au second rang.
Mon tailleur strict n'était pas une coquetterie, c'était une armure.
—À quoi ressemblaient concrètement vos journées de ministre, durant ces années-là ?
Je me levais avant sept heures, bien avant la maison endormie, pour lire la presse et reprendre mes dossiers dans le silence. La discipline, je l'avais acquise de mes études de droit et de la magistrature : on n'improvise pas quand des vies sont en jeu. L'après-midi se passait en réunions au ministère de la Santé, en auditions, en réceptions des associations qui m'apportaient le réel — les médecins, les femmes, les responsables de santé publique. Le soir, il y avait souvent un dîner officiel, et parfois, enfin, mon mari Antoine et nos discussions où je pouvais redevenir moi-même. Ce rythme épuisant avait un sens : chaque heure arrachée au sommeil servait à préparer une décision qui, le lendemain, pèserait sur la vie de milliers de gens. On ne gouverne pas la santé d'un pays à la légère.

—Le 26 novembre 1974, vous montez à la tribune de l'Assemblée pour défendre la loi sur l'IVG. Quel était votre état d'esprit ?
Au Palais Bourbon, ce jour-là, je savais que je n'aurais pas le droit de trembler. J'ai commencé simplement : « je viens vous demander de voter une loi qui permette à la femme de disposer de son propre corps. » Tout était dans cette phrase. Je ne venais pas faire l'apologie de l'avortement — aucune femme n'y recourt de gaieté de cœur — mais mettre fin à une hypocrisie qui envoyait les plus pauvres se mutiler dans des arrière-cuisines pendant que les autres passaient la frontière. Devant moi, une assemblée presque entièrement masculine, à qui une femme parlait d'un drame qu'aucun d'eux ne connaîtrait jamais dans sa chair. J'ai parlé de la détresse réelle, pas des principes abstraits. C'était cela, ma seule arme : la vérité, dite sans détour, à des hommes qui préféraient ne pas la voir.
Aucune femme n'y recourt de gaieté de cœur.
—Les débats furent d'une violence rare à votre encontre. Comment avez-vous tenu ?
Les séances ont duré des nuits entières, et certaines paroles, dans l'hémicycle, dépassaient l'opposition politique pour devenir de la haine pure. On a comparé l'IVG à la barbarie nazie, à moi qui revenais des camps — je ne l'ai jamais oublié. Des lettres d'insultes arrivaient chez moi, on visait mes enfants. J'ai tenu parce que je tenais le dossier législatif plus fort que la peur : chaque article, chaque condition, je les avais pesés pour qu'on ne puisse pas les défaire. Je répondais sans hausser le ton, car je savais qu'une femme qui crie a déjà perdu, tandis qu'une femme qui reste maîtresse d'elle-même finit par épuiser ses adversaires. La loi du 17 janvier 1975 a fini par passer, portée surtout par les voix de la gauche. Ce fut une victoire, mais elle m'a coûté.
Une femme qui crie a déjà perdu, tandis qu'une femme maîtresse d'elle-même épuise ses adversaires.

—Bien des années plus tard, à la Knesset, vous reveniez sur ce droit. Avait-il selon vous une portée qui dépassait la France ?
Oui, profondément. À la Knesset, en 1992, j'ai dit ce que je crois être au cœur de tout : « Je suis venue vous dire que les femmes doivent avoir le droit de choisir. C'est un droit fondamental, comme celui de vivre dignement. » Disposer de son corps, ce n'est pas une affaire française ni un caprice d'époque, c'est la condition même de la liberté d'une personne. Partout où l'on refuse ce droit aux femmes, on retrouve la même logique : décider à leur place, au nom d'un ordre supposé supérieur. J'avais trop vu, dans ma jeunesse, ce que produit cette prétention d'États à disposer des corps et des vies. Voilà pourquoi je ne séparais jamais le combat pour les femmes du combat plus large pour la dignité humaine. C'est la même cause.
—En 1979, les Européens élisent pour la première fois leur Parlement au suffrage direct, et vous voilà présidente. Qu'avez-vous ressenti ?
L'élection de 1979 fut un moment que peu de gens, aujourd'hui, mesurent à sa juste hauteur. Pour la première fois, des millions d'Européens votaient ensemble pour une même assemblée, et cette assemblée me choisissait pour la présider — moi, une femme, une rescapée des camps, dans une Europe qui s'était entre-déchirée trente ans plus tôt. Quand je me suis levée pour ouvrir la première séance, j'ai pensé à tous ces morts entre Français et Allemands, et à l'absurdité tragique de ces frontières. Présider ce Parlement européen, c'était incarner, dans un seul geste, la réconciliation d'un continent et l'entrée des femmes dans ses plus hautes institutions. Je n'avais pas de modèle avant moi : il a fallu inventer la fonction autant que l'exercer. Rarement une tâche m'a paru aussi chargée de sens.
—Pourquoi cette construction européenne comptait-elle tant pour la rescapée que vous étiez ?
Parce que j'avais vu, de mes yeux, où mène le nationalisme poussé jusqu'à la folie. L'Europe, pour ma génération, ce n'était pas un marché ni un règlement : c'était une promesse que Birkenau ne reviendrait pas. Lier ensemble des peuples qui s'étaient haïs, les obliger à débattre dans la même enceinte plutôt qu'à se faire la guerre, voilà ce qui me semblait vital. Comme présidente, je tenais à ce que ce Parlement ne soit pas une chambre d'enregistrement mais un lieu de parole vivante, où l'on défend les droits fondamentaux. Beaucoup trouvaient cela lent, technique, ennuyeux. Moi, je savais le prix de la paix, et je savais que la paix est précisément cela : du temps, de la patience, des compromis fastidieux, plutôt que des charniers. Je n'ai jamais regretté d'avoir donné mes forces à cette idée.
L'Europe, ce n'était pas un marché : c'était une promesse que Birkenau ne reviendrait pas.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Simone Veil. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


