Interview imaginaire avec Théophile Gautier
par Charactorium · Théophile Gautier (1811 — 1872) · Lettres · 6 min de lecture
C'est dans le cabinet encombré de Théophile Gautier, au cœur du Quartier Latin, qu'un soir d'automne 1862 je viens m'asseoir parmi les bronzes, les étoffes orientales et les volumes reliés de cuir. Une lampe basse dore les tranches d'une édition de luxe ; dehors, Paris bruit encore des fiacres. Nous nous connaissons depuis que je vous ai dédié mes vers, cher maître, et que vous, presque seul, avez défendu mon livre quand la ville le condamnait. Je viens ce soir non pour vous flatter, mais pour comprendre l'homme qui m'a appris à placer la beauté au-dessus de tout.
—Cher maître, avant de vous lire je vous ai imaginé en jeune homme. Ce fameux gilet rose, à la première d'Hernani en 1830, était-ce vraiment une déclaration de guerre ?
Une déclaration, oui, et toi qui aimes les insolences tu le comprends mieux qu'un autre. J'avais dix-huit ans, le sang chaud, et Hugo nous offrait enfin un théâtre vivant contre la perruque des classiques. Mon gilet n'était pas rose, vois-tu, mais d'un rouge cerise éclatant — je l'ai voulu insupportable aux yeux des barbons. Quand le rideau s'est levé, nous étions une armée de chevelus prêts à siffler quiconque sifflerait le maître. Ce soir-là j'ai compris que la beauté se défend comme une barricade, avec le corps et le costume autant qu'avec la plume. On riait de nous ; nous riions des morts. La jeunesse a ses uniformes, et le mien proclamait que l'art valait qu'on se ridiculisât pour lui.
La beauté se défend comme une barricade, avec le corps et le costume autant qu'avec la plume.
—Vous savez mieux que personne ce qu'il en coûte d'écrire un livre que la morale réprouve. Dans la préface de Mademoiselle de Maupin, vous osiez préférer une belle statue à la vertu. Le pensez-vous toujours ?
Je le pense plus fermement encore, et ton procès, dont j'ai souffert avec toi, n'a fait que m'y confirmer. L'art n'a pas besoin de morale, et c'est une erreur de lui en chercher une — je l'ai écrit jeune et je le signerais ce soir. Les utilitaires veulent que le vers serve à quelque chose, qu'il prêche, qu'il vote, qu'il guérisse la rage de dents. Mais le beau n'a d'autre fin que d'être beau. Je préfère, oui, une belle statue au plus grand acte de vertu, parce que la vertu passe et que la forme demeure. Quand on t'a traîné devant les juges pour tes Fleurs, ce n'est pas ta morale qu'on jugeait, c'est ton génie — et les juges n'entendent rien au génie.
Le beau n'a d'autre fin que d'être beau ; la vertu passe et la forme demeure.
—Dans Émaux et Camées, vous demandez au poète de sculpter, limer, ciseler dans le bloc résistant. Est-ce une discipline ou une souffrance, ce travail de la forme ?
Les deux, mon cher, comme toute discipline qui mérite ce nom. Le sentiment ne suffit pas ; le sentiment, tout le monde en a, même le portier. Ce qui distingue le poète, c'est qu'il enferme son rêve flottant dans un métal dur, qu'il le scelle dans le bloc résistant jusqu'à ce qu'il ne bouge plus. J'ai voulu de petits poèmes taillés comme des camées, où pas un mot ne flotte, où chaque rime sonne comme une médaille qu'on jette sur le marbre. Cela demande des heures pour quatre vers, et l'on rature plus qu'on n'écrit. Mais le marbre, lui, ne ment pas : il garde la trace exacte de ton effort. La forme est la seule chose que les siècles ne pourront pas user.
Le sentiment, tout le monde en a, même le portier ; le poète, lui, enferme son rêve dans le métal dur.
—Vous courez les salons et les ateliers depuis quarante ans, la plume toujours prête pour La Presse. Ce métier de critique, ne vous a-t-il pas volé le poète que vous êtes ?
On me le reproche, et tu as peut-être raison de t'en inquiéter pour moi. Quarante ans à rendre compte des Salons, des théâtres, des danseuses — c'est un bagne doré dont je ne sors guère. Mais comprends-moi : la critique m'a appris à voir, et voir est le premier devoir du poète. Devant un tableau du Louvre, j'apprends comment un peintre obtient sa couleur, et le lendemain je vole ce secret pour ma phrase. Je suis un écrivain pour qui le monde extérieur existe ; je traduis en mots ce que d'autres traduisent en pigments. Hélas, l'argent commande, et le feuilleton du lundi ne s'écrit pas tout seul. Si j'avais été riche, je n'aurais ciselé que des camées — mais il faut bien vivre, et l'on nourrit le poète avec les gages du journaliste.
Je suis un écrivain pour qui le monde extérieur existe ; je traduis en mots ce que d'autres traduisent en pigments.
—Vous êtes aussi le seul, je crois, à prendre la danse au sérieux. Qu'allez-vous chercher à l'Opéra, vous le poète des marbres immobiles ?
Quelle drôle de question pour un homme qui aime, comme toi, les lignes et les rythmes ! La danse, vois-tu, c'est la sculpture en mouvement, le marbre qui aurait pris vie pour un instant. J'ai suivi le ballet romantique comme on suit une religion : une danseuse qui s'élève, c'est un poème qui échappe à la pesanteur. J'ai même rêvé des arguments, des fables où les sylphides triomphent de la lourdeur humaine. Ce que je cherche à l'Opéra, c'est la même chose que dans un vers réussi : une forme parfaite qui ne dure qu'une seconde et qu'il faut saisir avant qu'elle ne retombe. Les gens sérieux méprisent ces frivolités. Moi je crois qu'une jambe bien tendue vaut bien des dissertations sur le devoir.
La danse, c'est la sculpture en mouvement, le marbre qui aurait pris vie pour un instant.

—On vous nomme partout l'apôtre de l'art pour l'art. Vous reconnaissez-vous dans cette bannière qu'on agite, parfois sans vous, en votre nom ?
Une bannière, c'est commode pour ceux qui n'ont pas lu le livre. J'ai dit, jadis, que l'utile est laid et que rien de beau n'est indispensable à la vie — on a fait de cette boutade un système. Soit, je l'accepte, mais qu'on m'entende bien : je ne hais pas la pensée, je hais qu'on la serve mal. Trop de poètes croient qu'une noble intention dispense du travail. Or une mauvaise rime au service de la République reste une mauvaise rime. Je préfère un sonnet parfait sur un colibri à une ode boiteuse sur la liberté. Voilà mon art pour l'art : non le mépris des idées, mais le refus que la forme soit jamais sacrifiée. Toi qui cisèles ton Mal jusqu'à la perfection, tu sais que je dis vrai.
Une mauvaise rime au service de la République reste une mauvaise rime.
—Parlons de vos ailleurs. Vous avez rapporté de votre voyage en Égypte une fièvre qui ne vous a plus quitté. Qu'avez-vous trouvé là-bas que Paris ne pouvait vous donner ?
J'ai trouvé le temps arrêté, mon ami, et pour un homme qui rêve d'immobilité c'est un éblouissement. Devant les colosses et les hypogées, j'ai senti une beauté plus vieille que la nôtre, indifférente à nos morales et à nos révolutions. L'Égypte ne demande rien, ne prêche rien : elle dure. De ces sables j'ai rapporté de quoi nourrir vingt années de rêve, et plus tard Le Roman de la Momie, où j'ai voulu ressusciter une princesse morte depuis trois mille ans. Décrire, pour moi, c'est ressusciter ; ma phrase est un embaumement qui garde la couleur et la chair des choses. Paris m'agite ; l'Orient m'apaise. Là-bas, j'ai compris que la forme parfaite est une manière de vaincre la mort.
Décrire, pour moi, c'est ressusciter ; ma phrase est un embaumement qui garde la couleur et la chair des choses.
—Dans Le Roman de la Momie, on dirait que vous peignez plus que vous ne racontez. Cette manie de la description, n'est-elle pas un défi lancé au romancier ordinaire ?
Un défi, et un plaisir d'égoïste, je l'avoue. On me reproche de m'attarder sur une étoffe, un bijou, le grain d'une pierre, comme si l'intrigue seule comptait. Mais l'intrigue, c'est le fil ; la description, c'est la perle. Je veux que le lecteur voie l'Égypte comme s'il y posait le pied, qu'il sente la chaleur du granit et l'odeur des aromates. Pour cela il faut être à la fois peintre, archéologue et poète, et ne jamais lésiner sur la couleur. On dit que je suis froid parce que je soigne la forme ; sottise. Sous le camée le plus poli bat un sang très chaud. Toi qui sais combien la précision peut brûler, tu me défendras, j'espère, contre ceux qui confondent la richesse avec la pauvreté du cœur.
L'intrigue, c'est le fil ; la description, c'est la perle.
—Quand je vous écoute, je retrouve le jeune insurgé de 1830. Que reste-t-il, aujourd'hui, du romantisme de votre jeunesse — une victoire ou une déception ?
Une victoire fanée, ce qui est presque pire qu'une défaite. Nous avons gagné, vois-tu : le drame a renversé la tragédie, la couleur a vaincu le gris, et nul n'ose plus défendre les trois unités. Mais une cause victorieuse devient vite une mode, puis un ennui. Les jeunes gens d'aujourd'hui héritent de nos audaces comme d'un mobilier, sans avoir livré la bataille. Le romantisme n'était pas une école : c'était une fièvre, un système de la nature appliqué à l'art. De cette fièvre, je garde la chaleur même quand les autres l'ont laissée refroidir. J'ai porté le gilet rouge, j'ai veillé les barricades de la rime ; on ne me reprendra pas mes vingt ans. Le reste — la gloire, les académies — n'est que poussière sur le camée.
Le romantisme n'était pas une école : c'était une fièvre, un système de la nature appliqué à l'art.
—Une dernière question, cher maître, plus intime. Lorsque vous m'avez soutenu seul contre tous, que défendiez-vous au juste — moi, ou une certaine idée de la poésie ?
Les deux ne font qu'un, et tu le sais bien, toi qui n'as jamais séparé l'homme de l'œuvre. J'ai défendu un frère en beauté, voilà tout. Quand on a condamné tes vers, on n'attaquait pas ta personne : on attaquait le droit du poète à descendre dans les bas-fonds pour en rapporter de l'or. Ce droit-là, je l'ai réclamé toute ma vie ; le refuser pour toi, c'eût été me renier moi-même. Tu as fait de la boue et tu en as tiré une fleur ; aucun moraliste ne te le pardonnera, et c'est précisément pour cela que je t'admire. Ne demande pas aux foules de comprendre — demande seulement que ta forme tienne. Le reste viendra, ou ne viendra pas, mais il ne dépend plus de nous.
Tu as fait de la boue et tu en as tiré une fleur ; aucun moraliste ne te le pardonnera.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Théophile Gautier. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


