Interview imaginaire avec Virginia Woolf
par Charactorium · Virginia Woolf (1882 — 1941) · Lettres · 5 min de lecture
C'est à Monk's House, dans le village de Rodmell en Sussex, que Vita Sackville-West retrouve son amie ce matin glacial de l'hiver 1940. Dehors, le jardin est nu et l'on entend au loin le grondement sourd qui monte de Londres bombardée ; sur la table, une plume et un cahier ouvert sentent encore l'encre fraîche. Elles se connaissent depuis quinze ans déjà, et Vita est venue, châle sur les épaules, non pour interroger une grande dame des lettres mais pour reprendre une vieille conversation entre elles, là où les lettres l'avaient laissée.
—Virginia, te souviens-tu de cette année 1928 où tu as fait de moi ton Orlando ? Qu'avais-tu donc en tête en me jetant à travers les siècles ?
Comment l'oublier, toi qui en fus le prétexte et le secret ? J'ai voulu écrire ta biographie sans en écrire une seule, te suivre de règne en règne, te faire homme puis femme, parce qu'aucune autre forme ne m'aurait permis de te saisir entière. Orlando est né d'un jeu, presque d'une lettre prolongée, et j'y ai mis tout ce que je ne pouvais pas dire autrement. La fantaisie, vois-tu, m'a donné une liberté que le roman sérieux me refusait. J'ai pu rire, exagérer, traverser trois cents ans en quelques pages. C'était un hommage, oui, mais aussi une manière de te garder dans un livre quand je ne pouvais pas te garder ailleurs.
J'ai voulu écrire ta biographie sans en écrire une seule.
—Tu as fait changer de sexe ton héros sans qu'il s'en émeuve. Crois-tu vraiment qu'un esprit puisse être à la fois homme et femme ?
Je le crois plus que jamais. Il me semble que l'esprit le plus accompli n'est ni purement masculin ni purement féminin, mais androgyne, capable d'épouser les deux natures sans s'y enfermer. Quand j'écris, je ne sais plus très bien ce que je suis ; l'écriture me délivre des frontières que la société m'impose dès le berceau. Orlando franchit ce seuil sans drame parce que, au fond, ces cloisons sont des conventions, non des vérités. Toi qui as toujours porté tes bottes et ton chapeau comme bon te semblait, tu sais mieux que personne combien ces costumes nous étouffent. J'ai cherché, dans ce livre, à montrer un être enfin réconcilié avec sa propre multiplicité.
Quand j'écris, je ne sais plus très bien ce que je suis ; l'écriture me délivre des frontières.
—L'an d'avant, en 1928, tu étais allée parler aux étudiantes de Cambridge. Qu'es-tu allée leur dire, à ces jeunes filles ?
Je suis allée leur dire une chose toute simple et presque scandaleuse : qu'une femme doit avoir de l'argent et une chambre à elle si elle veut écrire. On a fait grand cas de mon génie, mais le génie ne suffit pas quand on vous prive d'un revenu et d'une porte qui ferme. J'ai regardé ces étudiantes mal nourries dans leur collège pauvre, puis j'ai songé aux festins des collèges d'hommes, et tout m'est apparu clairement. Combien de sœurs de Shakespeare sont mortes sans une ligne, faute de ces cinq cents livres par an et de ce verrou ? J'ai tiré de cette conférence l'essai que tu connais, Une chambre à soi. Ce n'était pas une plainte, c'était un calcul.
Le génie ne suffit pas quand on vous prive d'un revenu et d'une porte qui ferme.
—Cinq cents livres et un verrou, vraiment ? N'est-ce pas réduire la création à une affaire de comptes et de cuisine, toi qui crois aux songes ?
C'est justement parce que je crois aux songes que je parle de comptes, ma chère. Le songe a besoin d'un toit. On ne rêve pas la plume à la main quand on est interrompue toutes les dix minutes par les enfants, le ménage ou la peur du lendemain. Les hommes ont eu leurs bibliothèques, leurs rentes, leurs siècles de loisir ; il ne faut pas s'étonner qu'ils aient écrit davantage. Je n'abaisse pas l'art en parlant d'argent, je révèle la condition cachée sans laquelle il n'existe pas. L'indépendance matérielle, c'est la liberté de l'esprit déguisée en chiffres. Donnez à une femme cette sécurité, et vous verrez surgir des œuvres dont on ne soupçonne même pas l'existence.
Je n'abaisse pas l'art en parlant d'argent, je révèle la condition cachée sans laquelle il n'existe pas.
—Parlons de Mrs Dalloway, ce livre de 1925 où il ne se passe presque rien, sinon une journée et des fleurs. Comment as-tu osé cela ?
J'ai osé parce que le roman tel qu'on me l'avait transmis me mentait. La vie n'est pas une suite ordonnée d'événements, c'est un halo, une myriade d'impressions qui pleuvent sur l'esprit du matin au soir. J'ai voulu suivre une seule journée de Clarissa et y faire tenir toute une existence, en glissant sous chaque geste le flot des pensées, des souvenirs, des regrets. On appelle cela le monologue intérieur ; moi, j'appelle cela être enfin honnête. Au lieu de décrire les meubles, j'ai voulu descendre dans la conscience et y capter ce murmure continu que nous portons tous. Acheter des fleurs soi-même, vois-tu, peut contenir plus de drame qu'une bataille, si l'on sait écouter ce qui passe derrière le front.
La vie n'est pas une suite ordonnée d'événements, c'est un halo, une myriade d'impressions.

—Quand je t'écris, tes lettres débordent déjà de ce flot. Sur quoi écris-tu ce torrent ? Montre-moi tes cahiers, tes outils secrets.
Mes outils sont pauvres et c'est tant mieux : un cahier, une plume, l'encre, et le matin tout entier. Je m'installe le mieux possible et je laisse d'abord courir la main, sans juger, comme on laisse couler une source ; je corrige plus tard, à la machine ou à la relecture. Le premier jet doit épouser le désordre de l'esprit, sinon il se fige et meurt. Je remplis ces carnets de brouillons, de doutes, de phrases barrées, et c'est là, dans cette boue, que se forme peu à peu le rythme du livre. Tu me reproches parfois de tout recommencer dix fois ; mais c'est dans la dixième version seulement que la pensée trouve enfin sa vague et son souffle. L'écriture, pour moi, est d'abord une affaire de cadence.
Le premier jet doit épouser le désordre de l'esprit, sinon il se fige et meurt.
—Avec Leonard, vous imprimez vous-mêmes vos livres à la Hogarth Press. Pourquoi ce labeur d'artisan, toi qui pourrais te contenter d'écrire ?
Parce que cette presse m'a rendue libre, ce que nul éditeur ne m'aurait accordé. Composer nous-mêmes les caractères, encrer, assembler, fut d'abord un remède pour mes nerfs, une besogne manuelle qui repose l'esprit malade. Puis nous avons compris quel trésor c'était : pouvoir publier ce que nous voulions, comme nous le voulions, sans demander la permission à personne. La Chambre de Jacob, je l'ai imprimé sans craindre qu'un éditeur frileux ne me réclame une histoire bien sage. La Hogarth fut notre atelier d'avant-garde, ouvert aux jeunes, aux étrangers, aux audacieux que les grandes maisons écartaient. Tenir entre ses mains un livre qu'on a soi-même cousu, c'est une joie d'une autre espèce que celle d'écrire.
Cette presse m'a rendue libre, ce que nul éditeur ne m'aurait accordé.

—Et ce cercle de Bloomsbury dont on murmure tant de choses ? Lorsque tu m'y as reçue, j'y ai senti une liberté qui effrayait Londres. Qu'y cherchiez-vous ?
Nous y cherchions le droit de penser sans gendarme. Quand nous nous sommes installés à Bloomsbury, jeunes et orphelins de père, nous avons décidé que rien ne serait interdit dans la conversation : ni l'art, ni les sentiments, ni les choses qu'on ne nomme pas en société. Le dimanche soir, peintres, économistes, écrivains se mêlaient dans nos salons enfumés et l'on discutait jusqu'à l'aube de la beauté, de la vérité, de l'amour. Tu l'as bien senti, toi qui venais d'un monde de châteaux et de convenances : ici, on respirait autrement. Ce fut le laboratoire de tout ce que j'ai osé ensuite. Sans cette amitié libre et exigeante, je n'aurais jamais trouvé le courage de rompre avec les vieilles formes.
Nous y cherchions le droit de penser sans gendarme.
—Ce matin encore, on entend Londres souffrir au loin. Comment écris-tu sous les bombes, Virginia ? Comment tiens-tu, ce cahier devant toi ?
Je tiens comme je peux, en notant tout, car écrire est ma façon de ne pas sombrer. Notre maison de Tavistock Square a été éventrée par une bombe ; j'ai vu mes murs ouverts sur le ciel, mes livres dans les gravats, et il a bien fallu continuer. Je consigne chaque jour dans mon journal le bruit des avions, la peur qui rampe, les avions allemands au-dessus du Sussex. Ce carnet est mon ancre ; tant que je décris la catastrophe, je ne suis pas tout à fait emportée par elle. Mais je ne te cacherai pas, à toi, que les vieilles eaux montent à nouveau. J'ai déjà écrit un jour cette phrase qui me revient : I feel certain that I am going mad again. La guerre rend ce murmure plus difficile à faire taire.
Écrire est ma façon de ne pas sombrer ; tant que je décris la catastrophe, je ne suis pas emportée par elle.
—Cette ombre te poursuit depuis si longtemps, depuis l'enfance dit-on. Et pourtant tu écris encore un livre nouveau. Que prépares-tu, dans ce silence de Rodmell ?
Cette ombre m'a saisie pour la première fois à treize ans, quand ma mère est morte ; depuis, elle va et vient comme une marée, et j'ai appris à travailler dans ses accalmies. En ce moment, j'écris quelque chose de fragmenté, où une vieille pièce de théâtre se joue dans un jardin de campagne pendant que la guerre rôde derrière les arbres. J'y mêle les voix de toute une communauté, le passé de l'Angleterre et le présent menacé ; je ne sais pas encore si cela tient debout. C'est plus brisé, plus haché que mes romans d'avant — peut-être est-ce le monde lui-même qui se brise. J'écris sans savoir si je le finirai, et c'est précisément cette incertitude qui me pousse à avancer chaque matin, la plume reprise.
Cette ombre va et vient comme une marée, et j'ai appris à travailler dans ses accalmies.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Virginia Woolf. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.



