Imaginary dialogue between Max Mallowan and Agatha Christie
by Charactorium · Agatha Christie (1890 — 1976) · Literature · 6 min read

C'est dans la bibliothèque de Greenway House, surplombant la rivière Dart embrumée de l'automne 1975, que Max Mallowan retrouve sa femme, un plateau de thé refroidissant entre eux. Ils partagent leur vie depuis quarante-cinq ans, depuis ce mariage de 1930 qui l'emmena, elle la romancière déjà célèbre, sur ses chantiers de briques crues d'Orient. Ce jour-là, l'archéologue délaisse ses ivoires de Nimrud pour interroger celle qu'il connaît mieux que quiconque — sachant qu'il reste, même après tant d'années, des tiroirs qu'elle n'a jamais ouverts devant lui.
—Agatha, avant que je ne te connaisse, en 1926, tu as disparu onze jours. Toi qui ne m'en as jamais rien dit — que s'est-il passé ?
Tu es le seul à qui je pourrais le dire, et pourtant je ne le peux pas davantage qu'aux autres, mon cher Max. Cette année-là, ma mère venait de mourir et mon premier mariage s'effondrait ; j'étais une femme brisée, pas une énigme à résoudre. On m'a cherchée avec mille policiers et quinze mille volontaires, comme si j'avais commis un crime, alors que j'avais seulement fui ma propre vie. Quand on m'a retrouvée dans cet hôtel du Yorkshire, sous un autre nom, je crois sincèrement que je ne savais plus très bien qui j'étais. Le reste, je l'ai enfermé quelque part et j'ai jeté la clef. Certaines disparitions n'ont pas de dénouement, vois-tu — et c'est peut-être la seule intrigue que je n'aie jamais su résoudre.
Certaines disparitions n'ont pas de dénouement — c'est la seule intrigue que je n'aie jamais su résoudre.
—Tu as été préparatrice en pharmacie pendant la Grande Guerre. Est-ce vraiment là que tu as appris à tuer tes personnages ?
Absolument, et c'est le plus beau cadeau que cette guerre affreuse m'ait fait. À l'officine de l'hôpital de Torquay, je pesais, je dosais, j'apprenais par cœur les propriétés de chaque substance — l'arsenic, la strychnine, la digitaline. Un pharmacien vous dira qu'un remède et un poison ne diffèrent que par la quantité ; j'ai fait de cette phrase ma méthode. Quand j'ai écrit La Mystérieuse Affaire de Styles, j'ai empoisonné ma victime avec une rigueur que nul médecin n'aurait pu prendre en défaut. Sur les soixante-six romans qui ont suivi, le poison reste mon arme préférée : discret, patient, féminin diront certains sots. Je conserve encore mes vieux manuels de toxicologie — toi qui les as vus sur mon étagère, tu sais que je ne plaisante jamais avec l'exactitude.
Un remède et un poison ne diffèrent que par la quantité ; j'ai fait de cette phrase ma méthode.
—En 1926, Le Meurtre de Roger Ackroyd a fait scandale par sa fin. Certains ont crié à la tricherie — cela t'a-t-il blessée ?
Blessée ? Non, ravie, mon ami. Toute la question du roman policier tient en ceci : le lecteur doit se sentir berné, puis constater que tous les indices étaient sous ses yeux depuis la première page. Avec Roger Ackroyd, j'ai simplement retourné contre le lecteur la confiance qu'il accorde d'ordinaire au narrateur. On m'a accusée de tricher ; je réponds que je n'ai jamais menti — j'ai seulement laissé le lecteur se mentir à lui-même. C'est là tout mon art. Je sème ce que les Anglais appellent des red herrings, ces harengs saurs qu'on traîne pour égarer les chiens, et le vrai plaisir consiste à cacher la vérité en pleine lumière. Un bon dénouement ne doit pas surprendre par ce qu'il révèle, mais par ce qu'il rendait pourtant évident.
Je n'ai jamais menti — j'ai seulement laissé le lecteur se mentir à lui-même.
—Je t'ai vue écrire sans plan, parfois dans la baignoire, parfois à table. Comment tiens-tu tous ces fils sans jamais te perdre ?
Tu me connais, Max : je n'ai jamais eu de bureau ni de méthode qui se puisse montrer. Mes meilleures idées de meurtre me viennent dans mon bain chaud, le matin, en mangeant des pommes — c'est ridicule et c'est ainsi. Je porte une intrigue dans ma tête pendant des mois, je la tourne, je la retourne comme tu retournes un tesson pour deviner le vase entier. Puis je m'assois à la machine et j'avance sans savoir tout à fait où je vais, en me laissant surprendre autant que mon futur lecteur. Le secret n'est pas dans le plan mais dans la ruse : je décide du coupable très tôt, puis je passe le reste du livre à détourner les regards de lui. Écrire un roman policier, c'est l'art de faire regarder ailleurs.
Écrire un roman policier, c'est l'art de faire regarder ailleurs.
—Depuis notre mariage en 1930, tu m'as suivi sur mes chantiers. Te souviens-tu de nos premières saisons dans le désert — que t'ont-elles apporté ?
Ces saisons furent parmi les plus heureuses de ma vie, et tu le sais mieux que personne. Quand je t'ai épousé, on m'a plainte d'aller vivre sous la tente au lieu de tenir salon à Londres — quelle sottise. À Nimrud, à Arpachiyah, à Ur, j'ai découvert un monde où le temps se compte en siècles et non en tirages. Je photographiais tes trouvailles, je nettoyais les ivoires à la crème de mon pot de beauté, et le soir je rédigeais mes romans dans notre maison de briques crues, à la lampe. On me demande souvent comment une femme peut vivre avec un homme plus jeune, occupé du passé ; je réponds qu'un archéologue est le meilleur mari qui soit — plus sa femme vieillit, plus elle l'intéresse. Nul autre métier ne m'aurait donné cela.
Un archéologue est le meilleur mari qui soit : plus sa femme vieillit, plus elle l'intéresse.

—Sur nos fouilles, tu maniais la truelle comme moi. Meurtre en Mésopotamie est né là-bas — le décor a-t-il nourri le crime ?
Entièrement, mon cher. Il suffisait de regarder autour de moi : une petite communauté d'Occidentaux isolée dans le désert, campée autour d'un tell, réunie chaque soir à la même table, avec ses jalousies, ses secrets et ses rancunes qui mijotent sous le soleil. C'est un huis clos parfait — bien meilleur qu'un manoir anglais, car nul ne peut s'y enfuir. J'ai pris nos expéditions, nos ouvriers, l'odeur du thé de menthe et la poussière des briques, et j'y ai simplement glissé un cadavre. Une truelle, une brosse, un carnet de fouille : voilà mes vrais instruments de romancière autant que les tiens d'archéologue. Je crois que le crime, comme l'archéologie, consiste à gratter patiemment la surface pour exhumer ce que les gens ont pris tant de peine à enfouir.
Le crime, comme l'archéologie, consiste à exhumer ce que les gens ont pris tant de peine à enfouir.
—Je t'ai entendue plus d'une fois pester contre Poirot. Toi qui l'as créé, pourquoi ce petit Belge t'agace-t-il autant ?
Parce qu'il est insupportable, voilà pourquoi ! Je l'ai inventé trop âgé, trop parfait, trop imbu de ses précieuses petites cellules grises — et je me suis retrouvée mariée à lui pour cinquante ans, ce qui est bien long. Dès Les A.B.C. je le trouvais assommant, un égocentrique tatillon avec ses moustaches et sa manie de l'ordre. Je l'ai écrit à mon éditeur Collins sans détour : je n'aime pas Poirot, il me fatigue. Le drame, vois-tu, c'est que le public l'adore, et qu'une romancière ne tue pas la poule aux œufs d'or par simple humeur. Alors j'ai serré les dents et je l'ai supporté, roman après roman, comme on supporte un vieil oncle riche et pénible qu'on n'ose pas contrarier. Miss Marple, elle, je l'aime — mais c'est une autre histoire.
Je me suis retrouvée mariée à Poirot pour cinquante ans, ce qui est bien long.

—Tu as gardé Curtain dans un coffre depuis la guerre, et voilà qu'on l'a publié cette année. Pourquoi enfin le laisser mourir ?
Parce que le temps était venu, et parce que je ne serai plus là bien longtemps pour veiller sur lui, ne proteste pas. J'ai écrit Curtain pendant les bombardements, dans la crainte de mourir sous une bombe allemande ; je voulais que Poirot ait sa fin, écrite de ma main, et non bâclée par un autre après moi. Je l'ai enfermé dans un coffre de banque pendant plus de trente ans. Cette année, en le publiant, j'ai enfin pu tirer le rideau — curtain, c'est bien le mot juste. Sais-tu que le New York Times lui a consacré sa première page, une nécrologie en règle, comme à un homme d'État ? Un personnage de roman qui fait la une à sa mort : je crois que même Poirot, ce vaniteux, en aurait été satisfait — et moi, je l'avoue, un peu émue.
Je voulais que Poirot ait sa fin écrite de ma main, et non bâclée par un autre après moi.
—Ton tout premier roman, La Mystérieuse Affaire de Styles, tu l'as écrit sur un pari, pendant l'autre guerre. En attendais-tu quelque chose ?
Rien du tout, et c'est bien pour cela qu'il a réussi. Ma sœur Madge m'avait mise au défi d'écrire un bon roman policier, persuadée que j'en étais incapable ; je suis têtue, tu le sais. J'ai profité de mes gardes à l'officine, entre deux dosages de médicaments, pour bâtir un empoisonnement inattaquable. J'ai créé ce petit réfugié belge parce que Torquay en accueillait beaucoup à l'époque, et je lui ai donné une méthode toute cérébrale. Six éditeurs l'ont refusé avant que Bodley Head ne l'accepte, deux ans plus tard, en me faisant signer un contrat scandaleux. Je n'y voyais qu'un amusement ; je ne me doutais pas que j'ouvrais une porte dont je ne saurais plus jamais ressortir. Les vocations naissent souvent d'un pari qu'on prend trop au sérieux.
Les vocations naissent souvent d'un pari qu'on prend trop au sérieux.
—Ici, à Greenway, tu sembles enfin en paix. Cette maison compte-t-elle pour toi autant que je le crois ?
Plus encore, mon Max. J'ai acheté Greenway en 1938 et je n'ai jamais rien possédé de plus cher à mon cœur — ces jardins en terrasses qui descendent vers la Dart, ce silence, cette lumière d'Angleterre qui pardonne tout. C'est ici que je me repose du bruit du monde, de Poirot, des journalistes, de la femme publique qu'on m'oblige à être. Après une vie passée à inventer des morts, j'ai trouvé dans cette maison une manière de vivre qui ne doit rien à personne. Tu m'y vois jouer du piano le soir, lire près du feu, oublier que je suis « la reine du crime ». On me croit fascinée par la mort ; en vérité, je n'ai jamais aimé que la vie, et surtout celle qu'on mène à deux, sans avoir besoin d'en parler.
On me croit fascinée par la mort ; en vérité, je n'ai jamais aimé que la vie.
This imaginary interview was generated by artificial intelligence from sources documented in Agatha Christie's profile. It dramatises what the figure might have said based on what we know about them, but does not constitute attested historical testimony. For primary sources and factual documentation, refer to the full profile.


