Imaginary interview with Edgar Allan Poe
by Charactorium · Edgar Allan Poe (1809 — 1849) · Literature · 6 min read
C'est dans le modeste cottage de Fordham, un soir de neige de la fin des années 1840, que je me suis assis enfin face à lui — moi, Charles Baudelaire, qui ai usé tant de nuits à porter ses contes dans notre langue. Une bougie crachote sur la table de bois ; la chatte écaille de tortue ronronne près du poêle insuffisant. Je connais ses textes mieux que les miens, ligne à ligne, mais l'homme derrière le guignon m'échappe encore. Je viens chercher non l'écrivain célèbre, mais le visage que la France ne verra jamais.
—Mon cher Edgar, en traduisant le Double Assassinat dans la rue Morgue, j'ai senti qu'avec Dupin vous inventiez une mécanique neuve. D'où vous est venue cette idée ?
Vous l'avez bien senti, Baudelaire, vous qui avez démonté la phrase rouage par rouage pour la refaire en français. Je ne voulais pas raconter un crime ; je voulais raconter une intelligence qui le défait. En 1841, le public se repaissait de meurtres dans la penny press — je leur ai donné non le frisson, mais la jouissance froide du raisonnement. Mon Dupin ne court pas, il pense ; il lit dans le désordre des indices comme on lit une partition. J'appelais cela mes contes de ratiocination : l'analyse poussée jusqu'à l'art. Le lecteur croit suivre une énigme ; en vérité, je le promène dans l'architecture d'un esprit qui ne se trompe jamais.
Mon Dupin ne court pas, il pense ; il lit le désordre des indices comme on lit une partition.
—Dans La Lettre volée, la solution était posée sous les yeux de tous. Pourquoi cacher si peu, quand le genre veut qu'on cache beaucoup ?
Parce que le génie de la dissimulation n'est pas la complication, mais l'évidence. Les hommes cherchent toujours le secret dans le tiroir fermé, jamais sur la cheminée. La police de mon récit fouille les planchers, sonde les pieds des chaises, et ne voit pas la lettre retournée, négligemment exposée. Dupin, lui, raisonne comme le ministre qu'il traque : il se met dans la tête de l'adversaire jusqu'à épouser sa ruse. Voilà ma conviction, mon ami, et vous la connaissez : la logique la plus haute n'est pas une mécanique sèche, c'est une forme d'imagination. Le vrai analyste est aussi un poète — il devine où l'autre a posé son âme.
Les hommes cherchent le secret dans le tiroir fermé, jamais sur la cheminée.
—Lorsque The Raven a paru en 1845, on m'a dit qu'il vous avait rendu célèbre d'un coup. Cette gloire vous a-t-elle au moins nourri ?
Nourri ? Charles, écoutez la cruauté de la chose : ce poème que tout le pays récitait, qu'on placardait, qu'on parodiait, ne m'a rapporté que neuf dollars. Neuf dollars pour le Corbeau. On m'arrêtait dans la rue pour me souffler Nevermore à l'oreille, des dames pâlissaient en m'apercevant, les lyceums se disputaient mes lectures — et je rentrais au logis sans de quoi acheter du charbon. La gloire en Amérique est une monnaie qui ne s'échange contre rien. J'étais l'homme le plus connu et l'un des plus pauvres de New York. On admire le poète et on laisse l'homme mourir de froid : voilà le marché que ce pays passe avec ses artistes.
J'étais l'homme le plus connu et l'un des plus pauvres de New York.
—Vous avez prétendu, dans The Philosophy of Composition, avoir écrit Le Corbeau froidement, vers à vers. Faut-il vous croire, ou est-ce une pose ?
Croyez-moi, car je vous le jure : rien n'y fut laissé au hasard. On imagine le poète saisi par une fièvre, griffonnant sous la dictée des anges — quelle sottise. J'ai d'abord choisi l'effet : la mélancolie, et son sommet, la mort d'une belle femme pleurée par un amant. Puis le refrain, Nevermore, pour sa sonorité longue et lugubre. Tout le reste — l'oiseau, la nuit de décembre, le buste de Pallas — découle de ce calcul. Vous avez vu mes manuscrits, ces vers raturés, repris vingt fois : je travaille un poème comme un problème. Mais ne vous y trompez pas, mon ami — cette froideur de l'artisan n'est que le masque d'une douleur trop vraie pour qu'on la laisse couler sans contrôle.
Je travaille un poème comme un problème ; la froideur n'est que le masque d'une douleur trop vraie.
—J'ose une question plus intime. Vous avez épousé Virginia alors qu'elle était presque enfant. Que fut-elle, au juste, dans votre vie ?
Elle fut le seul abri que j'aie jamais connu, Baudelaire. Je l'ai épousée en 1835 ; le monde a jasé sur son âge, treize ans, et moi vingt-sept — mais ce monde-là n'a jamais vu la douceur qui régnait entre nous. Avec sa mère Maria, nous formions un foyer pauvre et entier, où l'on chantait le soir malgré le dénuement. Virginia s'asseyait au piano et sa voix montait dans la petite pièce glacée. Puis le sang est venu à ses lèvres, un soir qu'elle chantait — la phtisie. Cinq années à la voir mourir et revivre, mourir et revivre. Quand elle s'est éteinte en 1847, c'est ma propre raison qui a vacillé. On n'écrit pas sur cette douleur ; on la porte.
Cinq années à la voir mourir et revivre. Quand elle s'est éteinte, c'est ma propre raison qui a vacillé.
—La chatte qui ronronne là, près du poêle, vous regarde écrire. Faut-il chercher dans cette présence l'origine de votre Chat noir ?
Catterina, oui — regardez-la, elle grimpe sur mon épaule quand je veille, et tient chaud à Virginia dans le lit. Un animal fidèle, presque tendre. Et pourtant c'est de cette tendresse même qu'a surgi l'horreur du Chat noir, en 1843. Car voyez-vous, mon ami, le génie de l'épouvante n'est pas dans le monstre lointain : il est dans le foyer, dans l'animal aimé qu'on finit par haïr, dans la main qui caresse et qui soudain frappe. J'écris la nuit, à la chandelle, quand la maison dort et que les choses familières prennent un autre visage. La perversité n'habite pas l'enfer — elle dort au coin de notre propre feu. C'est cela qui terrifie : non l'étranger, mais nous-mêmes.
La perversité n'habite pas l'enfer — elle dort au coin de notre propre feu.
—On oublie souvent que vous fûtes rédacteur au Southern Literary Messenger. Ce métier de plume quotidien vous pesait-il, ou le serviez-vous avec plaisir ?
Je le servais avec une rigueur qui m'a fait des ennemis dans tout le pays. Au Messenger, à Richmond, j'ai compris une chose : l'Amérique imprime beaucoup et juge mal. On encensait les médiocres par camaraderie, on bâtissait des réputations sur le vide. Moi, j'ai porté la lame. Mes critiques étaient si tranchantes qu'on m'appela le tomahawk-man, le manieur de hache. Cela faisait vendre la revue — un rédacteur qui exécute attire plus de lecteurs qu'un qui flatte. Mais ne croyez pas que je tranchais par cruauté, Charles : je tenais que la critique est une science exacte, qu'une œuvre se juge sur ses lois internes et non sur l'amitié de l'auteur. J'ai gagné mon pain à dire la vérité que personne ne voulait entendre.
L'Amérique imprime beaucoup et juge mal ; moi, j'ai porté la lame.

—Dans votre recension des Twice-Told Tales de Hawthorne, vous avez forgé toute une théorie du conte. Y teniez-vous vraiment, ou n'était-ce qu'une joute ?
J'y tenais comme à l'os de mon art. J'ai écrit là, en 1842, ce qui me gouverne : un conte véritable se conçoit d'abord par l'effet unique qu'il doit produire, et tout — chaque incident, chaque mot — se plie à ce dessein. Le roman se lit en plusieurs séances ; il perd sa force entre deux. Mais la nouvelle se dévore d'un trait, et tient le lecteur dans une seule étreinte, sans qu'il puisse reprendre souffle. Voilà pourquoi je n'ai presque jamais écrit de long roman. Dans la penny press, dans ces magazines qu'on lit en une heure, j'ai trouvé la forme exacte de mon génie : court, dense, calculé pour frapper une fois et juste. La concision n'est pas une contrainte du commerce — c'est la loi même de l'intensité.
La nouvelle tient le lecteur dans une seule étreinte, sans qu'il puisse reprendre souffle.
—Je dois vous le demander, fût-ce avec pudeur : on murmure que la boisson et le laudanum vous tiennent. Êtes-vous le maître de ces démons, ou leur sujet ?
Leur sujet, Baudelaire — pourquoi mentirais-je à vous, qui connaissez les paradis et leurs gouffres ? Un seul verre suffit à me jeter dans des jours d'égarement ; ma constitution n'a pas la résistance des autres hommes. J'ai rejoint un temps les sociétés de temperance, j'ai juré l'abstinence, et j'ai rompu mon serment comme on rompt du pain. Le laudanum rôde aussi, ce remède de tous au siècle, qui endort la douleur et réveille les spectres. Ne croyez pas que je cherche l'ivresse par plaisir : je la cherche pour faire taire, une heure, la chambre où Virginia agonise encore dans ma mémoire. C'est une fuite, et chaque fuite me ramène plus bas. Je porte cette faiblesse comme une seconde maladie, jumelle de la sienne.
J'ai juré l'abstinence, et j'ai rompu mon serment comme on rompt du pain.
—Permettez une dernière question, presque indicible. Quand vous songez à votre fin, à Baltimore, l'imaginez-vous paisible — ou redoutez-vous l'obscur ?
L'obscur, toujours l'obscur. Baltimore est la ville de mes premières amours et de mes plus noires heures ; j'y ai épousé Virginia, j'y ai erré sans toit. Si je devais y finir, je crois que ce ne serait pas dans un lit, entouré des miens, mais quelque part dans la rue, la tête perdue, ne sachant plus mon propre nom. J'ai tant écrit la mort — l'enterré vivant, le pendule, la maison qui s'effondre — que je la sens parfois rôder à mes côtés comme une vieille connaissance. Ce qui m'effraie n'est pas de mourir, Charles, mais de m'éteindre sans qu'on sache pourquoi ni comment, en laissant derrière moi une énigme que nul Dupin ne résoudra. Le conteur de mystères mérite peut-être de devenir lui-même le dernier mystère.
Le conteur de mystères mérite peut-être de devenir lui-même le dernier mystère.
This imaginary interview was generated by artificial intelligence from sources documented in Edgar Allan Poe's profile. It dramatises what the figure might have said based on what we know about them, but does not constitute attested historical testimony. For primary sources and factual documentation, refer to the full profile.



