Imaginary interview with Eleanor Roosevelt
by Charactorium · Eleanor Roosevelt (1884 — 1962) · Politics · Society · 6 min read

Val-Kill Cottage, un après-midi d'automne 1961. Loin du protocole de Washington, une vieille dame de soixante-seize ans nous reçoit dans une maison sans domestiques, une tasse de thé à la main, ses lunettes remontées sur le front. Elle vient de terminer sa chronique du jour et parle avec cette franchise directe qui déconcerta tant de présidents.
—Vous souvenez-vous de l'enfant que vous étiez avant de devenir cette figure publique ?
Orpheline à dix ans, voilà ce que j'étais. Ma mère m'appelait « Granny » parce qu'elle me trouvait solennelle et sans grâce ; on ne se privait pas, dans ma propre famille, de me dire laide et gauche. J'ai grandi persuadée de décevoir, avec cette conviction que je devais mériter d'exister. Mon père, que j'adorais et qui m'avait transmis un sens exagéré du devoir, m'avait fixé un idéal auquel je croyais devoir toujours me hausser. Cette souffrance d'enfance, je ne l'ai jamais reniée : elle m'a rendue attentive à ceux qu'on humilie, aux invisibles. Quand plus tard je descendais dans les mines ou les taudis, carnet en main, je crois que je reconnaissais quelque chose. On ne console bien que les blessures qu'on a soi-même portées.
On ne console bien que les blessures qu'on a soi-même portées.
—Comment cette enfant timide a-t-elle trouvé la force de s'affirmer ?
Par une femme. En 1901, on m'envoya à Allenswood, près de Londres, chez Marie Souvestre, une pédagogue française à l'esprit féministe et redoutablement libre. Pour la première fois, quelqu'un me regardait comme une intelligence et non comme une gamine encombrante. Elle nous faisait débattre, contredire, penser contre le troupeau. J'y ai découvert qu'une opinion pouvait être mienne, défendue à ma table, sans permission. Je dis souvent qu'on gagne force, courage et confiance à chaque fois qu'on s'arrête pour regarder la peur en face, et qu'il faut faire la chose qu'on se croit incapable de faire. Cette phrase, je ne l'ai pas trouvée dans un livre : je l'ai apprise à Allenswood, dans une salle de classe anglaise où une vieille dame m'apprenait à ne plus baisser les yeux.
Il faut faire la chose qu'on se croit incapable de faire.
—Pourquoi avoir tenu pendant vingt-sept ans une chronique quotidienne, jour après jour ?
Parce qu'une Première Dame, dans l'esprit des gens, coupait des rubans et souriait. Moi, je voulais parler. Dès 1935, j'ai commencé My Day, six jours par semaine, tapée sur ma machine à écrire portable où que je me trouve — un train, une chambre d'hôtel, le pont d'un navire dans le Pacifique. J'y racontais mes rencontres, mes colères, mes voyages, avec une liberté de ton qu'on ne pardonnait guère à une femme de mon rang. Plus de quatre-vingt-dix journaux la publiaient ; des millions de lecteurs me lisaient le matin comme on écoute une voisine bavarde et têtue. Cette colonne fut mon fil direct avec le peuple américain, sans intermédiaire, sans ministre pour corriger ma phrase. Ma machine à écrire fut mon arme la plus douce et la plus obstinée.
Ma machine à écrire fut mon arme la plus douce et la plus obstinée.
—On dit que vous receviez un courrier considérable. Comment y faisiez-vous face ?
Jusqu'à trois cents lettres par jour à la Maison-Blanche. Des mères sans travail, des vieillards affamés, des garçons noirs privés d'école : l'Amérique de la Grande Dépression m'écrivait sa misère parce qu'elle sentait qu'on la lirait. Je me levais à sept heures et demie, plusieurs journaux étalés, le crayon à la main pour noter ce qu'il faudrait dire ce jour-là. Je m'efforçais de répondre moi-même, de transmettre une doléance à un ministre, d'obtenir une aide. Je me couchais rarement avant minuit, convaincue qu'il restait toujours une lettre de plus à écrire. On m'a reproché de ne pas rester à ma place. Mais une lettre à laquelle personne ne répond, c'est une citoyenne à qui l'on dit qu'elle ne compte pas — et cela, je ne pouvais le supporter.
Une lettre sans réponse, c'est une citoyenne à qui l'on dit qu'elle ne compte pas.
—En 1939, vous avez démissionné avec fracas d'une association prestigieuse. Qu'est-ce qui s'était passé ?
Les Daughters of the American Revolution, dont j'étais membre, avaient refusé à Marian Anderson, l'une des plus grandes voix de son temps, de chanter à Constitution Hall — parce qu'elle était noire. J'ai rendu ma carte publiquement, et je l'ai écrit noir sur blanc dans ma chronique. Certains ont crié au scandale : une Première Dame ne claque pas la porte d'une institution de dames respectables. Mais on ne défend pas les droits de l'homme dans les salons de Genève si on les piétine dans une salle de concert de Washington. Je l'ai dit au président Truman plus tard : nous ne pouvons parler au monde de droits humains en les refusant chez nous. Ce jour-là, appartenir à un club respectable m'importait moins que de regarder Marian Anderson dans les yeux.
On ne défend pas les droits de l'homme à Genève si on les piétine à Washington.

—Que représente pour vous le concert qui suivit, au Lincoln Memorial ?
Le 9 avril 1939, soixante-quinze mille personnes se sont massées devant le Lincoln Memorial pour l'entendre chanter en plein air, sous le regard de marbre d'Abraham Lincoln. Je n'y suis pas montée sur l'estrade — ce jour-là était le sien, non le mien. Mais j'avais contribué à ce qu'il eût lieu, et de loin je mesurais ce que signifiait cette foule noire et blanche mêlée, silencieuse, dans une Amérique encore quadrillée par la ségrégation raciale. Une voix magnifique s'élevait là où une salle fermée avait voulu la faire taire. J'ai compris ce jour-là qu'un refus, retourné, peut devenir un symbole plus puissant que mille discours. La honte avait changé de camp.
Un refus, retourné, peut devenir un symbole plus puissant que mille discours.
—Comment avez-vous vécu les négociations de la Déclaration universelle face aux délégués soviétiques ?
Ce furent trois années de bataille d'usure, de 1946 à 1948, à la présidence de la Commission des droits de l'homme. Les délégués soviétiques discutaient chaque virgule, accusaient les Occidentaux d'impérialisme, cherchaient à noyer le texte dans des séances interminables. Je présidais, souvent tard dans la nuit, décidée à ne pas céder à l'épuisement — car c'était leur tactique. Il fallait concilier des mondes ennemis : capitalistes et communistes, colonisateurs et colonisés, chacun campé sur sa définition de la liberté. Je ne me faisais pas d'illusions sur mon charme diplomatique ; ma seule force était l'obstination. Personne, disais-je souvent, ne peut vous faire sentir inférieur sans votre consentement — et je refusais à quiconque, autour de cette table, le pouvoir de me faire renoncer.
Personne ne peut vous faire sentir inférieur sans votre consentement.
—Que ressentez-vous en repensant au 10 décembre 1948 à Paris ?
Au Palais de Chaillot, ce soir-là, l'Assemblée générale adopta la Déclaration universelle des droits de l'homme — trente articles, aucun vote contre. J'avais devant moi le texte que j'avais porté pendant deux ans en anglais, en français, en russe, en espagnol, en chinois. Quand l'adoption fut prononcée, la salle se leva et m'ovationna, chose rare dans cette enceinte. J'ai dit ce jour-là que nous nous tenions au seuil d'un grand événement, et que cette Déclaration pourrait devenir la Magna Carta internationale de tous les hommes, partout. Je savais qu'un texte ne nourrit personne, ne libère aucun prisonnier par sa seule existence. Mais il donnait enfin aux opprimés une langue commune pour réclamer leur dû. Ce fut, de toute ma vie, l'ouvrage dont je fus le plus fière.
Un texte ne libère personne par sa seule existence — mais il donne aux opprimés une langue commune.

—Croyez-vous vraiment qu'un simple texte puisse changer le sort réel des gens ?
On me pose souvent la question avec un sourire sceptique. Où vivent, au fond, les droits de l'homme ? Dans de petits lieux, proches de chez soi — si proches et si menus qu'on ne les trouve sur aucune carte du monde. L'usine, l'école, le tribunal du village, le bureau où l'on embauche ou l'on renvoie. Si ces droits n'ont pas de sens là, ils n'en auront nulle part. Un texte adopté au Palais de Chaillot n'est qu'une promesse tant qu'un citoyen ordinaire ne l'invoque pas contre l'injustice qui le touche. J'ai passé ma vie à descendre dans ces petits lieux, carnet à la main, précisément parce que c'est là que se gagne ou se perd tout ce qu'on proclame en haut.
Les droits de l'homme vivent dans de petits lieux, si menus qu'on ne les trouve sur aucune carte.
—Cette maison, Val-Kill, vous ressemble. Que représente-t-elle pour vous ?
C'est la seule propriété que j'aie jamais possédée en propre. Nous l'avons bâtie en 1926, à quelques pas du domaine familial de Hyde Park, sur un terrain que Franklin m'avait cédé au bord d'un ruisseau. À la grande demeure des Roosevelt régnait ma belle-mère Sara, qui régla longtemps notre vie jusqu'aux moindres détails. Ici, personne ne m'a jamais dicté l'heure du dîner. Une maison simple, sans domestiques permanents, où je reçois des militants, des syndicalistes, des amis, en pull et sans façon. Après la mort de Franklin en 1945, c'est devenu mon vrai foyer et mon quartier général. J'y écris, j'y pense, j'y respire. Toute femme, je crois, a besoin d'un endroit où elle n'est l'épouse ni la belle-fille de personne.
Toute femme a besoin d'un endroit où elle n'est l'épouse ni la belle-fille de personne.
—Votre mariage fut singulier, dit-on. Comment avez-vous préservé votre indépendance ?
À la Maison-Blanche, de 1933 à 1945, j'occupais mes propres appartements, séparés de ceux de Franklin. Cela faisait jaser, mais c'était le pacte tacite d'un mariage qui, après bien des épreuves, s'était mué en une alliance politique plutôt qu'en un tendre foyer. Quand la poliomyélite le paralysa en 1921, je devins ses jambes et sa voix : je voyageais, je parlais en son nom, je rapportais ce que lui ne pouvait plus aller voir. De ce dévouement est née, paradoxalement, ma liberté. Ma valise de voyage toujours prête, mon carnet, ma machine à écrire : voilà mon vrai domaine. J'ai appris qu'on peut aimer, servir, et pourtant demeurer entière — à condition de garder, quelque part, une chambre et un chemin bien à soi.
On peut aimer, servir, et demeurer entière — à condition de garder un chemin bien à soi.
This imaginary interview was generated by artificial intelligence from sources documented in Eleanor Roosevelt's profile. It dramatises what the figure might have said based on what we know about them, but does not constitute attested historical testimony. For primary sources and factual documentation, refer to the full profile.


