Imaginary interview with Emily Dickinson
by Charactorium · Emily Dickinson (1830 — 1886) · Literature · 6 min read
C'est dans le salon feutré du Homestead, à Amherst, en cet automne 1883, que Thomas Wentworth Higginson retrouve Emily Dickinson. La lumière de fin d'après-midi tombe oblique sur le piano droit et sur un panier d'osier posé près de la fenêtre. Voilà plus de vingt ans qu'ils s'écrivent — depuis cette lettre d'avril où elle lui demandait si ses vers étaient vivants — et il l'a si rarement vue en chair et en os. Il vient cette fois non en critique, mais en témoin d'une œuvre que le monde ignore encore.
—Emily, vous m'avez écrit pour la première fois en avril 1862 pour me demander si vos vers étaient vivants. Pourquoi moi, un inconnu, ce jour-là ?
Toi qui as gardé cette lettre, tu sais mieux que personne dans quel état je te l'ai envoyée. J'avais lu ton article dans l'Atlantic, où tu conseillais les jeunes auteurs, et j'ai cru entendre quelqu'un qui ne se moquerait pas. Je n'osais demander cela à mon père, ni à personne d'Amherst — ils m'auraient corrigée comme on corrige une faute d'orthographe. Toi, tu étais assez loin pour être franc et assez sérieux pour ne pas mentir. Je t'ai écrit comme le garçon qui siffle en passant près du cimetière : parce que j'avais peur. J'avais besoin qu'une voix étrangère me dise si ce que je faisais respirait, ou si je remuais seulement des mots morts.
Je t'ai écrit comme le garçon qui siffle près du cimetière : parce que j'avais peur.
—Je vous ai trouvée déroutante — vos rythmes échappent à toute règle. Vous ai-je jamais découragée en vous suggérant de discipliner vos vers ?
Tu m'as conseillé d'attendre avant de publier, et tu trouvais ma mesure irrégulière, mon souffle trop court ou trop long. Je ne t'en ai jamais voulu, Wentworth — tu disais ce que tu pensais, et c'est rare. Mais je n'ai pas pu t'obéir. Couper mes tirets, ranger mes rimes, c'eût été couper la respiration au moment précis où elle cherche l'air. Ma poésie ne marche pas au pas ; elle trébuche exprès, parce que la vérité elle-même trébuche. Tu voulais peut-être me protéger d'un monde qui ne comprendrait pas. Je t'ai répondu en continuant, dans l'ombre, à faire exactement ce que je faisais. Tu fus mon juge, et pourtant jamais mon maître — et je crois que c'est cela qui a tenu notre lien si longtemps.
Tu fus mon juge, et pourtant jamais mon maître.
—Vous m'avez parlé de carnets cousus de votre main. Que sont ces fascicules dont vous gardez le secret dans cette chambre ?
Ce sont mes livres à moi, ceux que personne n'imprime. Je recopie au propre les poèmes que je veux garder, je plie quatre ou cinq feuilles, je les couds avec du fil, et voilà un cahier. J'en ai relié des dizaines, qui dorment dans ma commode. C'est ma manière d'éditer sans éditeur, de publier sans presse. On m'a pris dix poèmes de mon vivant, souvent sans me demander, et on les a redressés comme on redresse un arbre tordu — alors j'ai décidé de me faire mon propre relieur. Ces carnets sont la forme que je choisis pour mes vers, la seule où je les reconnais entièrement. Quand je serai partie, quelqu'un les trouvera peut-être ; ou personne. Cela ne change rien à ce qu'ils contiennent aujourd'hui.
C'est ma manière d'éditer sans éditeur, de publier sans presse.
—Vous refusez obstinément de publier, malgré mes encouragements. Pourquoi cette retenue, alors que tant d'auteurs ne rêvent que de cela ?
La publication, vois-tu, me semble étrangère à l'esprit. Vendre l'âme aux enchères, ce n'est pas pour qui possède un grenier plein. Je n'écris pas pour le marché ; j'écris parce qu'une chose en moi le réclame, et qu'elle se tairait si je la livrais aux journaux. Tu m'as proposé plus d'une fois d'ouvrir une porte ; je l'ai laissée close, gentiment. Ce n'est pas mépris du lecteur — c'est que la louange et le reproche du public m'arracheraient au silence où mes vers naissent. Mes carnets me suffisent. Si mon œuvre doit vivre, qu'elle vive quand je ne serai plus là pour en rougir ou m'en enorgueillir. La gloire ne nourrit que les morts, et encore, mal.
La gloire ne nourrit que les morts, et encore, mal.
—Beaucoup de vos poèmes regardent la mort en face, presque de l'intérieur. D'où vous vient cette familiarité avec elle ?
Elle est ma voisine, Wentworth, comme le cimetière l'est de cette maison. J'ai grandi en entendant les cloches sonner pour les enfants du voisinage ; la guerre, ensuite, a empli les journaux de jeunes noms. La mort n'est pas une abstraction ici : elle passe dans la rue. Alors j'ai voulu l'écrire non de loin, en deuilleuse, mais de tout près — au moment même où l'on s'éteint, quand une mouche bourdonne contre la vitre et qu'elle est, soudain, plus présente que l'éternité promise. Je ne sais pas ce qui suit. L'immortalité, pour moi, n'est pas une certitude de catéchisme ; c'est la grande question ouverte, celle qui me tient éveillée. J'aime mieux la regarder en face que la draper de consolations que je ne crois qu'à demi.
La mort n'est pas une abstraction ici : elle passe dans la rue.

—Dans l'un de vos vers, la Mort s'arrête courtoisement pour vous prendre en voiture. Cette douceur étonne — l'avez-vous voulue ainsi ?
Oui, je l'ai voulue galante. La terreur, on l'a déjà tant peinte ; je voulais voir la Mort en cocher poli, qui s'arrête parce que je n'avais pas le temps de m'arrêter pour lui. Nous roulons sans hâte, lui, moi, et l'Immortalité pour seul troisième passager. C'est une promenade plus qu'un supplice — et c'est précisément ce qui inquiète. Quand l'épouvante se fait courtoise, elle entre par la porte qu'on lui a ouverte en souriant. J'ai appris cela des cantiques de mon enfance : on chante la fin sur des airs paisibles, et l'air paisible la rend plus vraie. Je préfère apprivoiser le monstre que hurler devant lui. Au moins, ainsi, je tiens encore la plume quand il prend les rênes.
Quand l'épouvante se fait courtoise, elle entre par la porte qu'on lui a ouverte en souriant.
—On vous dit recluse, drapée de blanc, recevant à peine vos visiteurs. Moi qui ai franchi votre porte, je me demande : est-ce une légende ?
Tu as franchi cette porte, c'est vrai, et tu sais donc que je ne suis pas un fantôme. Mais je l'avoue : je reçois souvent à travers une porte entrouverte, ou je fais descendre un panier de pain aux enfants par la fenêtre plutôt que d'ouvrir. Ce n'est pas dédain — c'est que le monde, à dose pleine, m'épuise et me disperse. Le blanc que je porte n'est pas un déguisement ; c'est plus simple, plus net, et cela m'épargne de choisir. On bâtit autour de cela une légende de dame étrange, et je la laisse faire : elle me protège mieux qu'un mur. Derrière le retrait, je ne suis pas absente — je suis ailleurs, occupée à ce qui ne se voit pas depuis la rue. La distance est ma fenêtre, pas ma prison.
La distance est ma fenêtre, pas ma prison.

—Cet isolement vous coûte-t-il, ou bien l'avez-vous choisi comme on choisit un outil pour son ouvrage ?
Je l'ai choisi, et il me coûte — les deux à la fois, sans contradiction. On ne fait pas une œuvre comme la mienne en plein vacarme ; il me faut le silence comme au peintre la lumière. Mais je ne suis pas de marbre : j'aime, je perds, je pleure des absents, et chaque mort me retire un peu de souffle. Mon père, ma mère, des amis — chaque départ resserre le cercle. Le monde extérieur, je l'ai fait entrer par mille lettres ; j'ai écrit plus que je n'ai parlé. Ce n'est pas une cellule, Wentworth, c'est un atelier dont j'ai voulu la porte étroite. Y entre qui je laisse entrer — toi, par exemple, et de bien loin. Le reste, je le tiens à la longueur d'une plume.
—Quand je vous écris, j'oublie que vous êtes aussi, dit-on, une boulangère primée. La femme du jardin et celle des vers font-elles bon ménage ?
Elles sont la même, et tu aurais tort de les séparer. Le matin, je pétris le pain de seigle — j'ai même gagné un prix à la foire d'Amherst, ce dont je suis plus fière que tu ne crois. L'après-midi, je suis au jardin, ou penchée sur mon herbier où dorment quatre cents plantes séchées, étiquetées de ma main depuis mes quatorze ans. Crois-tu que ces gestes soient loin de la poésie ? Observer une fleur jusqu'à la connaître, c'est déjà nommer le monde. Le pain qui lève et le vers qui vient relèvent du même art patient. Je ne descends pas du ciel pour écrire ; je remonte du four et du parterre, les mains encore pleines de farine et de terre. C'est de là que partent mes poèmes.
Le pain qui lève et le vers qui vient relèvent du même art patient.
—Vos vers empruntent souvent la mesure des cantiques que nous chantions à l'office. Est-ce un héritage que vous revendiquez ou que vous détournez ?
Les deux, encore — je suis faite de contradictions assumées. La mesure de l'hymne, ces vers de huit et de six syllabes, je l'ai dans l'oreille depuis l'enfance, comme toute fille de Nouvelle-Angleterre. Mon piano m'en a appris la musique. Mais si j'emprunte la forme du cantique, c'est souvent pour y loger un doute que le cantique interdit. Je prends l'air sage de la prière et j'y glisse une question qui n'a pas de réponse. Le puritanisme m'a donné mon rythme ; il ne m'a pas donné ses certitudes. À Mount Holyoke, on a voulu me faire confesser ma foi devant tous : j'ai refusé, et je suis rentrée. Je garde la mélodie de mes pères et je chante dessus mes propres paroles, parfois hérétiques.
Le puritanisme m'a donné mon rythme ; il ne m'a pas donné ses certitudes.
This imaginary interview was generated by artificial intelligence from sources documented in Emily Dickinson's profile. It dramatises what the figure might have said based on what we know about them, but does not constitute attested historical testimony. For primary sources and factual documentation, refer to the full profile.



