Imaginary interview with Epictetus
by Charactorium · Epictetus (50 — 138) · Philosophy · 5 min read
C'est sous le portique de l'école de Nicopolis, en Épire, qu'Arrien de Nicomédie s'attarde un soir, ses tablettes de cire encore tièdes des leçons du jour. La lampe de fer du maître projette une lueur avare sur la natte de paille et le sol nu. Depuis qu'il a quitté la Cappadoce pour suivre cet ancien esclave boiteux, le jeune notable consigne chaque mot ; ce soir, pourtant, il pose ses styles pour interroger l'homme derrière l'enseignement. Épictète, appuyé sur sa béquille, accepte de remonter le fil de sa vie.
—Maître, toi qui m'instruis chaque jour ici, je n'ose te demander : est-il vrai qu'à Rome, ton maître Épaphrodite te brisa la jambe ?
Tu veux donc connaître l'origine de la béquille sur laquelle tu me vois m'appuyer. Oui, Arrien, j'étais l'esclave d'Épaphrodite, affranchi de Néron devenu puissant à la cour. Un jour qu'il me tordait la jambe pour son plaisir, je l'avertis posément qu'il allait la rompre ; quand elle céda, je lui fis seulement remarquer que je l'avais prévenu. Ce n'est pas du courage, c'est de la simple cohérence : la douleur du corps ne dépendait pas de moi, mais mon jugement sur elle, oui. On peut enchaîner ma jambe, jamais ma faculté de choisir. C'est cette leçon-là, apprise dans la servitude, que je m'efforce de te transmettre libre.
On peut enchaîner ma jambe, jamais ma faculté de choisir.
—Avant Nicopolis, tu as connu Rome autrement. Comment es-tu venu à la philosophie, et pourquoi l'as-tu fuie pour cette cité d'Épire ?
Affranchi après la mort de Néron, je restai d'abord à Rome, où j'étudiai auprès de Musonius Rufus, un stoïcien qui ne ménageait pas ses élèves. C'était une époque dangereuse pour qui aimait la sagesse : Sénèque avait été contraint au suicide sous Néron, et plus tard Domitien bannit tous les philosophes de la ville. Plutôt que de me taire ou de flatter, je suis parti. Je me suis installé ici, à Nicopolis, où tu m'as rejoint. Vois-tu, on m'a chassé d'une cité, mais nul édit impérial ne peut bannir un homme de lui-même. L'exil m'a pris une adresse ; il ne m'a rien pris d'essentiel.
L'exil m'a pris une adresse ; il ne m'a rien pris d'essentiel.
—Tu commences toujours tes leçons par la même distinction. Pourquoi y reviens-tu sans cesse, comme si tout en dépendait ?
Parce que tout en dépend, Arrien, et tu le sais, toi qui notes mes premiers mots chaque matin. Il y a des choses qui dépendent de nous — nos jugements, nos désirs, nos aversions — et d'autres qui n'en dépendent pas : le corps, la richesse, la réputation, le pouvoir. Tout le malheur des hommes vient de ce qu'ils confondent les deux et s'attachent à ce qu'ils ne maîtrisent pas. Ce que les Grecs nomment la prohairesis, ce choix moral qui est notre vrai domaine, voilà la seule citadelle imprenable. Le reste, je le laisse aux dieux et à la fortune. Si tu retiens cela, le jour où tu seras gouverneur, tu sauras où finit ton pouvoir et où commence ta liberté.
Tout le malheur des hommes vient de ce qu'ils confondent ce qui dépend d'eux et ce qui n'en dépend pas.
—Tu répètes souvent que ce ne sont pas les choses qui nous troublent. Cette pensée vaut-elle même devant la mort ?
Surtout devant la mort, mon ami. Ce ne sont pas les choses qui troublent les hommes, mais les jugements qu'ils portent sur elles. La mort elle-même n'a rien de redoutable, sinon Socrate l'aurait jugée telle ; ce qui est redoutable, c'est notre opinion qu'elle l'est. Vois comme nous craignons un mot, une ombre. L'homme qui a démêlé ce qui dépend de lui regarde la mort comme un changement de la nature, non comme un mal. Je vieillis ici, boiteux, sur cette natte ; quand mon heure viendra, je n'attends ni à la maudire ni à la fuir. Travaille tes jugements, Arrien, et tu auras travaillé sur la seule chose qui te trouble.
Ce ne sont pas les choses qui troublent les hommes, mais les jugements qu'ils portent sur elles.
—Cette lampe de fer à tes côtés — je me souviens qu'elle en remplaça une autre. Que t'apprit donc ce vol ?
Tu as bonne mémoire. Je possédais une lampe de terre cuite, et un voleur me la prit une nuit. Le lendemain, je n'en achetai qu'une de fer. Pourquoi me serais-je affligé ? J'avais perdu cette lampe parce que je possédais quelque chose qu'on pouvait me dérober — la faute en revient à ce que je détenais, non au voleur. Regarde ma maison : pas de verrou, pas de porte solide, une natte, une amphore d'eau. On ne peut me voler que ce que j'accepte de tenir pour mien. Le détachement n'est pas une privation que je subis, c'est une porte que je laisse ouverte exprès. Celui qui ne possède rien de volable a déjà désarmé tous les voleurs.
Celui qui ne possède rien de volable a déjà désarmé tous les voleurs.

—Tu manges du pain d'orge, tu bois de l'eau, tu portes ce tribôn élimé. N'est-ce pas une dureté inutile envers toi-même ?
Dureté ? Demande plutôt à ceux qui tremblent de perdre leurs tables somptueuses qui de nous deux est libre. Mon pain d'orge, mes olives, mes figues, mon eau : voilà de quoi je dépends, et tout cela, nul ne peut me l'ôter sans peine. Le tribôn que je porte n'est pas une mortification, c'est un uniforme — il dit à qui me croise que je ne sers pas mon ventre. La gourmandise est un esclavage du corps, et j'ai assez connu la servitude pour ne pas m'y replonger volontairement. Je ne méprise pas le plaisir ; je refuse simplement d'en faire mon maître. La frugalité n'est pas une chaîne que je me donne, c'est celle que je m'épargne.
La frugalité n'est pas une chaîne que je me donne, c'est celle que je m'épargne.
—Maître, je couvre mes tablettes de tes paroles chaque jour. Pourquoi toi-même n'écris-tu jamais une seule ligne ?
Parce que la philosophie n'est pas une affaire de rouleaux, Arrien, mais d'âmes que l'on remue. Socrate non plus n'a rien écrit, et c'est par le dialogue, la question, l'objection vivante que je peux te saisir au défaut de ton raisonnement. Un livre ne rougit pas, ne se reprend pas, ne te regarde pas dans les yeux quand tu te contredis. Sous ce portique, j'interpelle, je presse, je tire des exemples de la rue et du marché — c'est cela, une diatribè. Que mes mots survivent ou non m'importe peu : cela ne dépend pas de moi. Si quelque chose doit rester, ce sera par ta main et tes tablettes de cire, non par un soin que j'aurais pris de ma propre gloire.
Un livre ne rougit pas, ne se reprend pas, ne te regarde pas dans les yeux quand tu te contredis.

—Et si, un jour, mes notes étaient tout ce qui resterait de toi ? Cette idée ne t'inquiète-t-elle pas ?
Elle ne m'inquiète ni ne me flatte, car la postérité ne dépend pas de moi. Si tu transcris fidèlement, tu rends service moins à mon nom qu'à ceux qui, après nous, chercheront à vivre droit. Tu prends ces notes pour t'instruire toi-même d'abord — c'est ainsi que je l'entends, et c'est très bien. Le maître qui enseigne pour qu'on parle de lui a déjà tout corrompu. Moi, je veux seulement qu'un homme sorte de ce portique un peu plus libre qu'il n'y est entré. Que mon enseignement porte ton nom et non le mien, Arrien, qu'importe ? La vérité ne s'appauvrit pas de changer de bouche.
Le maître qui enseigne pour qu'on parle de lui a déjà tout corrompu.
—On dit que de grands hommes, jusque dans le palais, te lisent. Toi, l'ancien esclave — que penses-tu d'une telle audience ?
Que ma naissance importe aussi peu que la leur. Un homme puissant qui suit mes leçons n'est pas plus mon élève que le plus humble de ceux qui s'asseyent ici ; devant la prohairesis, le pourpre et la guenille pèsent le même poids. J'ai été esclave à Hiérapolis, boiteux, sans nom ; cela ne m'a rendu ni moins ni plus capable de juger droit. Si un jour un prince me lit, qu'il retienne ceci : sa couronne appartient à ce qui ne dépend pas de lui, et il en sera dépouillé comme d'un manteau d'emprunt. Ce qui lui restera en propre, c'est seulement la qualité de ses jugements. Là, et nulle part ailleurs, il sera vraiment empereur — ou vraiment esclave.
Devant le choix moral, le pourpre et la guenille pèsent le même poids.
—Avant que je ne reprenne mes tablettes, maître, dis-moi : qu'est-ce, pour toi, qu'un homme véritablement libre ?
Est libre celui qui vit comme il veut, qu'on ne peut ni contraindre, ni empêcher, ni forcer ; dont les désirs atteignent leur but et dont les aversions ne rencontrent pas ce qu'elles voulaient fuir. Remarque bien : je ne parle pas de faire tout ce qui passe par la tête, mais de ne vouloir que ce qui dépend de nous. Celui qui désire la santé, la richesse, la faveur des puissants s'est donné autant de maîtres qu'il a de désirs. Moi, ancien esclave, je suis plus libre que mon ancien maître, car nul ne tient les rênes de mon assentiment. Voilà, Arrien, ce que je voudrais te voir emporter de Nicopolis, bien plus que mes paroles : une âme qu'aucun tyran ne puisse enchaîner.
Celui qui désire la santé, la richesse et la faveur s'est donné autant de maîtres qu'il a de désirs.
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This imaginary interview was generated by artificial intelligence from sources documented in Epictetus's profile. It dramatises what the figure might have said based on what we know about them, but does not constitute attested historical testimony. For primary sources and factual documentation, refer to the full profile.


