Imaginary interview with Marie of Champagne
by Charactorium · Marie of Champagne (1145 — 1198) · Literature · Politics · Society · 6 min read

Troyes, un soir d'hiver vers la fin du XIIe siècle. Dans la grande salle du palais comtal, les tentures retiennent la chaleur des braises et une vielle résonne encore au loin. La comtesse Marie, veuve et deux fois régente, accepte de se souvenir à voix haute pour qui veut l'entendre.
—Comment vous présenteriez-vous à qui ne connaîtrait ni votre nom ni votre lignage ?
Je suis née en 1145, fille aînée du roi Louis VII de France et d'Aliénor d'Aquitaine. On me dit comtesse de Champagne, et je le suis par mon mariage ; mais dans mon sang coule d'abord le sang de la couronne et celui du plus riche duché du Midi. Mon père partit pour la croisade quand j'étais tout enfant, et je grandis dans l'ombre des messes et des chartes, à Paris, où l'on m'apprit qu'une fille de roi n'appartient pas à elle-même mais au dessein que Dieu et sa maison lui réservent. J'ai vite compris que je serais donnée à un grand seigneur, et que ma tâche serait de tenir mon rang avec honneur.
Une fille de roi n'appartient pas à elle-même mais au dessein que Dieu lui réserve.
—On dit que la séparation de vos parents fit de vous une parente des deux plus grandes maisons d'Europe. Que répondez-vous ?
C'est la vérité, et elle n'est pas sans étrangeté. En 1152, mon père et ma mère firent annuler leur mariage par l'Église, pour cause de parenté trop proche. Ma mère épousa peu après Henri Plantagenêt, qui devint roi d'Angleterre. Ainsi me suis-je retrouvée demi-sœur de Richard, qu'on nomme Cœur de Lion, du côté de ma mère, et demi-sœur de Philippe Auguste, roi de France, du côté de mon père. Deux maisons qui se disputent des terres et des couronnes, et je porte en moi le sang des deux. J'ai appris jeune qu'une même femme peut être un pont entre des rives qui se font la guerre, et que ce pont, il faut le tenir sans jamais s'y perdre.
Je porte en moi le sang des deux maisons qui se font la guerre.
—Vous souvenez-vous du jour où vous avez demandé à Chrétien de Troyes d'écrire pour vous ?
Je me souviens surtout de ce que j'attendais de lui. Il était clerc, il savait sa clergie, et il avait ce don rare de faire tenir dans des vers un chevalier plus vrai que les vivants. Je lui donnai la matière d'un conte : un chevalier qui, pour sauver la reine, consent à monter dans la charrette d'infamie, à se couvrir de honte par amour. Dans le prologue du Chevalier de la charrette, il a reconnu lui-même que la matière et le sens lui furent, dit-il, fournis et donnés par la comtesse. Bien des dames commandent des manuscrits enluminés ; il est plus rare qu'un poète avoue à qui il doit son âme. Cela, je l'ai voulu, et j'en garde fierté sans orgueil.
Il est rare qu'un poète avoue à qui il doit son âme.
—Pourquoi tenir à ce que votre cour de Troyes soit un foyer des lettres, plutôt qu'un simple palais de pouvoir ?
Parce qu'un comté ne se gouverne pas seulement par le fer et la monnaie des foires de Champagne. Le soir, dans la grande salle, quand les jongleurs et les trouvères font sonner la vielle et que l'on écoute un roman lu à voix haute, il se forge autant de fidélité qu'à la table des serments. Un seigneur généreux envers les clercs et les poètes attache à lui les cœurs, et son nom voyage plus loin que ses armées. J'ai voulu que Troyes fût de ces lieux où l'on vient non seulement pour le commerce, mais pour entendre ce qui s'y dit de plus beau. La courtoisie n'est pas un ornement : c'est une manière de régner sur les âmes.
—Que dire de ces fameux « jugements d'amour » que l'on rendait, paraît-il, à votre cour ?
C'était un jeu, mais un jeu grave, comme le sont les jeux qui instruisent. On débattait de la fin'amor comme les clercs débattent des points de droit : une dame posait une question d'amour, et de grandes dames tranchaient, avec sérieux et esprit. Le clerc André le Chapelain a rapporté certaines de ces sentences dans son traité De Amore, et il en met plusieurs dans ma bouche. Que l'on ne s'y trompe pas : nul n'y bravait l'Église ni la sainteté du mariage. Nous affinions l'art d'aimer et de se conduire, comme on polit une lame. Une dame qui sait juger d'un cas d'amour sait aussi juger d'un cas de vassalité ; l'esprit s'exerce là où on ne l'attend pas.
C'était un jeu grave, comme le sont les jeux qui instruisent.

—On vous prête cette sentence surprenante : que le véritable amour ne saurait exister entre deux époux. Comment l'entendre ?
Il faut l'entendre dans les règles de notre jeu, non comme une leçon de vie. Dans le De Amore, on lit une sentence donnée l'an 1174, au premier jour de mai, selon laquelle l'amour ne peut étendre ses droits sur deux personnes mariées. Entre époux, voyez-vous, il y a le devoir, la foi jurée, l'obligation : on se doit l'un à l'autre. Or la fin'amor dont chantent les trouvères est tout entière don libre, désir qui se mérite et jamais ne s'exige. Distinguer les deux n'est pas offenser le sacrement du mariage, c'est reconnaître que l'amour courtois vit d'une autre sève. C'était matière à disputer devant la cour, non article de foi — et l'on en sortait plus subtil qu'on n'y était entré.
—Vous n'avez pas seulement protégé des romans d'aventure. Pourquoi avoir commandé une traduction de la Genèse ?
Parce que la parole de Dieu ne doit pas rester enfermée dans le seul latin des clercs. J'ai prié le clerc Évrat de mettre en vers de langue romane le livre de la Genèse, le tout premier de l'Écriture, celui de la Création et des patriarches. Il l'a entrepris, dit sa dédicace, à ma prière, afin que les laïcs puissent entendre en leur langue ce qu'ils ne savaient pas lire. Comprenez la hardiesse : faire passer un texte sacré du latin à la langue commune, ce n'est pas peu de chose, et certains y voient une audace. Mais si l'on met en roman les exploits des chevaliers, combien plus doit-on y mettre l'œuvre de Dieu, pour que les âmes simples en soient nourries.
Si l'on met en roman les exploits des chevaliers, combien plus l'œuvre de Dieu.

—Vous avez gouverné le comté pour la première fois du vivant même de votre époux. Comment cela s'est-il fait ?
Mon mari, Henri le Libéral, partit en 1179 pour un pèlerinage en Terre sainte, et il me revint de tenir le comté en son absence. Puis il mourut peu après son retour, en 1181, laissant notre fils Henri encore trop jeune pour ceindre l'épée comtale. Je devins régente. Il fallut recevoir les intendants et les messagers au sortir de la messe, écouter les requêtes, trancher les litiges, dicter les chartes à mes clercs. Et je scellais de mon sceau de comtesse ces actes, en mon nom, comme un seigneur qui répond de sa terre devant Dieu et devant les hommes. On n'apprend pas cela dans les livres : on l'apprend le jour où la charge tombe sur vos épaules et qu'il n'y a plus personne d'autre pour la porter.
—Puis votre fils, devenu grand, partit à son tour, et vous voilà de nouveau au gouvernement. Que fut cette seconde régence ?
En 1190, mon fils Henri II prit la croix pour la troisième croisade, et il ne devait plus jamais revenir : il devint roi de Jérusalem, puis mourut à Acre. Une seconde fois, la Champagne me fut confiée, et je la tins jusqu'à ma propre fin. Songez-y : l'un des plus riches territoires du royaume, avec ses foires, ses villes de Troyes et de Provins, gouverné des années durant par une femme. Je n'en tirais nulle vaine gloire, seulement le poids du devoir. Une régente n'est pas une souveraine : elle garde la terre pour un autre, absent ou trop jeune, et doit la rendre en meilleur état qu'elle ne l'a reçue. Ce fut ma manière de servir ma maison jusqu'au bout.
—Si vous imaginiez qu'on vous lise dans un siècle ou deux, par quoi souhaiteriez-vous qu'on se souvienne de vous ?
Voilà une pensée que je n'ose pousser bien loin — nous laissons cela à Dieu, qui seul connaît la durée des choses. Mais si l'on devait me lire quand mes os reposeront à la collégiale Saint-Étienne, que ce ne soit pas d'abord pour mes régences ni pour mon sang royal. Que ce soit pour les vers que j'ai fait naître. Les pierres tombent, les foires s'éteignent, mais un roman recopié sur parchemin passe de main en main et ne meurt pas tout à fait. Si le nom de la comtesse de Champagne survit accroché au prologue d'un livre, dans un manuscrit enluminé qu'un enfant lira à voix haute au coin du feu, alors j'aurai duré plus que mon comté. C'est l'ambition la plus douce qu'une dame puisse s'avouer.
Les foires s'éteignent, mais un roman recopié ne meurt pas tout à fait.
This imaginary interview was generated by artificial intelligence from sources documented in Marie of Champagne's profile. It dramatises what the figure might have said based on what we know about them, but does not constitute attested historical testimony. For primary sources and factual documentation, refer to the full profile.


