Interview imaginaire avec Aimé Césaire
par Charactorium · Aimé Césaire (1913 — 2008) · Lettres · Politique · 6 min de lecture
Fort-de-France, fin de matinée. La chaleur monte de la baie tandis que, dans un bureau encombré de livres où le ventilateur brasse l'air des Antilles, un homme range une liasse de courrier municipal. Aimé Césaire, le poète devenu maire, accepte de remonter le fil — du cahier d'écolier au pupitre de l'Assemblée, de la Négritude à la scène où dansent ses rois nègres.
—Comment ce long poème, le Cahier d'un retour au pays natal, est-il né en vous ?
Il est né à Paris, en 1939, dans le froid d'une chambre d'étudiant, et c'est précisément l'éloignement qui l'a fait jaillir. Loin de la Martinique, je voyais enfin mon île, sa misère, ses mornes, ses nègres debout sur le pont des bananiers. J'ai voulu un poème qui ne console pas, qui hurle. Vous savez, j'y écris que je serais un homme-crier, à hurler sur les barricades l'essence de la condition humaine. Ce n'était pas de la littérature de salon, c'était une mise au monde. Je rentrais au pays par les mots avant d'y rentrer par le bateau, et ce retour-là m'a appris que ma terre n'était pas une honte à cacher mais une dignité à proclamer. Le poème m'a précédé sur le quai.
Je rentrais au pays par les mots avant d'y rentrer par le bateau.
—Ce mot, Négritude, que vous avez forgé — que recouvrait-il exactement pour vous ?
C'était d'abord un défi lancé à la face de ceux qui faisaient du mot nègre une insulte. Avec Senghor et Damas, dans les colonnes de L'Étudiant noir, nous avons décidé de ramasser cette injure et d'en faire un drapeau. La Négritude, ce n'était pas un racialisme à l'envers, c'était la simple et fière reconnaissance du fait d'être noir, de notre histoire, de notre culture africaine niée par trois siècles d'esclavage. Senghor y mettait sa chaleur, son ontologie ; moi, j'y mettais ma révolte. Nous avons forgé cela entre les murs de la métropole, étrangers parmi les étrangers, et le mot a pris feu comme une étincelle dans la paille sèche. Des générations d'écrivains s'en sont emparées bien au-delà de ce que nous imaginions.
Nous avons ramassé l'injure pour en faire un drapeau.
—Vous souvenez-vous du jour où vous êtes devenu maire de Fort-de-France ?
1945. Le poète s'est retrouvé avec une écharpe et une ville en ruine sur les bras. J'avais à peine quarante ans et l'on m'a remis les clés d'une cité où les gens vivaient encore dans des cases de tôle, sans eau, sans égouts. La poésie peut dire la misère ; la mairie doit la combattre, pierre après pierre. J'ai gardé ce bureau cinquante-six ans, jusqu'en 2001, et chaque matin la correspondance s'entassait, suppliques, dossiers, projets de canalisations. On me croyait perdu dans les nuées ; j'étais penché sur des plans de quartiers. Voilà ma double vie : le soir l'écritoire, le jour les voiries. Je n'ai jamais cru qu'un homme dût choisir entre le rêve et le pavé. Fort-de-France fut mon plus long poème, écrit en béton.
Fort-de-France fut mon plus long poème, écrit en béton.
—On vous reproche parfois la départementalisation de 1946. Que répondez-vous ?
Comprenez le moment. En 1946, sortant de l'esclavage et du Code noir, mes compatriotes réclamaient l'égalité des droits — les mêmes salaires, les mêmes lois, la même école que le citoyen de Lyon ou de Brest. J'ai porté cette loi de départementalisation parce qu'elle arrachait la Martinique au statut colonial pour la faire entrer dans le droit commun. Ce n'était pas renier la Négritude, c'était exiger qu'un peuple noir fût traité en égal. On m'a dit ensuite que j'avais cousu nos chaînes en costume républicain. Peut-être. Mais l'assimilation des droits n'a jamais signifié pour moi l'assimilation des âmes. Je voulais le pain et la dignité ensemble. Plus tard, voyant les promesses trahies, j'ai cherché une autre voie — mais jamais je n'ai regretté d'avoir voulu, ce jour-là, l'égalité concrète pour les miens.
L'assimilation des droits n'a jamais signifié l'assimilation des âmes.
—Le Discours sur le colonialisme frappe encore par sa violence. Dans quel état d'esprit l'avez-vous écrit ?
Dans la colère froide, celle qui ne tremble pas. En 1950, l'Europe se drapait dans sa civilisation et donnait des leçons au monde entier. J'ai voulu retourner le miroir. J'y dis ceci, et je le maintiens : On me parle de civilisation, je parle de prolétarisation et de mystification. Avant d'être faits aux peuples, on leur a fait la famine, on leur a saigné l'économie. Mon idée était simple et terrible : le colonialisme ensauvage le colonisateur lui-même, et la barbarie que l'Europe a déchaînée chez elle, elle l'avait d'abord répétée aux colonies. Ce petit livre est devenu une arme entre les mains des indépendantistes d'Afrique et d'Asie. Je n'ai pas écrit un traité ; j'ai chargé un fusil de mots.
Je n'ai pas écrit un traité ; j'ai chargé un fusil de mots.

—Pourquoi reliez-vous si fermement le colonialisme à la barbarie européenne elle-même ?
Parce qu'on ne peut pas humilier impunément des millions d'hommes sans se déshumaniser soi-même. J'ai vu naître la rhétorique de l'assimilation, ce mot doux qui voulait fondre le colonisé dans la culture du maître en effaçant la sienne. Et derrière ce vocabulaire poli, il y avait la cravache, la corvée, le mépris. Mon Discours sur le colonialisme n'accuse pas seulement le bourreau lointain ; il montre comment l'habitude de traiter l'homme comme une chose revient, un jour, frapper l'Europe au cœur. La colonisation décivilise le colon, l'abrutit, le réveille dans ses instincts les plus bas. Voilà pourquoi je ne sépare jamais le sort du nègre des champs de canne de celui de l'ouvrier d'Europe : c'est la même mystification qui les broie, à des degrés différents.
On ne peut humilier des millions d'hommes sans se déshumaniser soi-même.
—En 1956, vous rompez avec le Parti communiste français. Qu'est-ce qui a fait céder le lien ?
L'eurocentrisme, et le silence. J'avais été élu en 1945 sous l'étiquette communiste, et longtemps j'ai cru que ce parti porterait la cause des peuples colonisés comme celle des ouvriers. Mais j'ai vu son aveuglement, son mépris pour nos particularités, son mutisme devant les crimes du stalinisme. Alors j'ai écrit ma Lettre à Maurice Thorez. J'y dis nettement : Je ne suis pas et je n'ai jamais été communiste, et je ne renonce à rien de mes principes pour entrer au Parti communiste français. On ne me dicterait pas, depuis un bureau parisien, la manière de penser la lutte d'un peuple antillais. Un nègre, fût-il marxiste, n'est pas un instrument docile. Cette lettre fut une déchirure, mais aussi une libération.
On ne me dicterait pas, depuis un bureau parisien, la lutte d'un peuple antillais.

—Après cette rupture, vous fondez votre propre parti. Quelle voie cherchiez-vous ?
Une voie qui fût nôtre. En 1958, j'ai fondé le Parti progressiste martiniquais parce qu'il fallait penser la Martinique depuis la Martinique, et non depuis Moscou ni depuis Paris. Ni l'assimilation pure qui nous effaçait, ni la rupture brutale qui nous eût laissés démunis : je cherchais l'autonomie, une responsabilité réelle des Martiniquais sur leurs affaires, dans le cadre de la République. On a raillé ma prudence, on l'a dite tiède. Mais j'avais charge d'un peuple véritable, pas d'une abstraction. Le maire que j'étais savait ce que coûte un hôpital, une école, un quai. La politique, pour moi, ne fut jamais une géométrie d'idées pures : c'est l'art de relever des hommes debout sans les précipiter dans le vide.
Penser la Martinique depuis la Martinique, et non depuis Moscou ni depuis Paris.
—Avec La Tragédie du Roi Christophe, vous quittez le poème pour la scène. Pourquoi le théâtre ?
Parce qu'un peuple a besoin de se voir vivre devant lui, en chair et en voix. Dans La Tragédie du Roi Christophe, en 1963, j'ai porté sur les planches l'histoire d'Haïti, cette première république noire qui, à peine libérée de l'esclavage, devait s'inventer toute seule. Christophe veut bâtir une nation, hisser son peuple, et son rêve même devient tyrannie — voilà le drame de toute libération. Le poème parle à l'individu solitaire ; le théâtre parle à la foule rassemblée. Je voulais que mes Antillais entendent résonner, dans une salle, les paradoxes de la liberté conquise : comment construire un État noir libre sans reproduire les fers que l'on vient de briser ? Ce roi qui bâtit sa citadelle sur le dos de son peuple, c'est l'avertissement que je tendais à tous les lendemains de révolution.
Comment bâtir un État noir libre sans reproduire les fers que l'on vient de briser ?
—Dans Une tempête, vous donnez la parole à Caliban. Qu'avez-vous voulu lui faire dire que Shakespeare taisait ?
Sa révolte, tout simplement. Chez Shakespeare, Caliban est le monstre, l'esclave grognon de Prospero. En 1969, dans Une tempête, je lui ai rendu sa langue et sa colère : il n'est plus le sauvage, il est le colonisé qui réclame son île volée. J'ai relu cette pièce vieille de trois siècles à la lumière de Toussaint Louverture, dont j'avais étudié la geste — cet esclave qui, le premier, retourna contre la métropole les principes mêmes de la Révolution française. Caliban et Toussaint sont frères : ils prennent au maître son propre langage de liberté pour l'en sommer. Voilà ce qui m'a hanté toute ma vie, du Cahier jusqu'aux planches : faire surgir, du fond de l'humiliation, une parole qui se dresse et qui ne demande plus la permission de parler.
Caliban n'est plus le sauvage : il est le colonisé qui réclame son île volée.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Aimé Césaire. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.



