Interview imaginaire avec Al-Hakim bi-Amr Allah
par Charactorium · Al-Hakim bi-Amr Allah (985 — 1021) · Politique · Spiritualité · 6 min de lecture

Le Caire, une nuit sans lune, quelque part entre les ruelles d'al-Qahira et les pentes désolées du Muqattam. Un homme en robe de lin blanc avance sur un âne gris, précédé d'une lanterne qui tremble contre les murs de brique. Il accepte de s'arrêter, de parler — lui que ses fidèles nomment déjà le Premier et le Dernier.
—Pourquoi un calife choisit-il de parcourir sa capitale la nuit, seul, monté sur un âne plutôt que sur un cheval de parade ?
Parce qu'un souverain qui ne connaît sa ville que du haut de son palais ne connaît rien. Les princes de mon rang se drapent d'or et se font porter au-dessus de la boue ; moi je descends dans la boue. Mon âne gris me suffit, et une lanterne à huile portée devant moi dans les ruelles d'al-Qahira. On m'a vu, dit le chroniqueur Yahya ibn Sa'id, chevaucher « dans les rues et les marchés, de nuit comme de jour, observant l'état de mes sujets, punissant les injustes et récompensant les vertueux de ma propre main ». C'est exact. Le marchand qui trafique ses poids, le fonctionnaire qui rançonne la veuve — je veux les surprendre, pas qu'on me les rapporte. La lumière qui tremble au bout de ma ruelle, c'est celle que les corrompus redoutent.
Un souverain qui ne connaît sa ville que du haut de son palais ne connaît rien.
—Vos décrets ont dérouté vos contemporains autant que la postérité. Comment concevez-vous cette autorité qui réglemente jusqu'aux légumes du marché ?
Un marsûm de ma main a force de loi le jour où je le proclame, sans préavis, sur le parchemin qu'on déroule dans les marchés. Rien de la vie de mes sujets ne m'est étranger : le prix du pain, la coupe des vêtements, l'heure où l'on ferme boutique. On juge que j'ai interdit la mlukhiyya et telle autre denrée par caprice — mais un calife-imam ne sépare pas la table de l'âme. Mes inspecteurs, les muhtasib, portent ma volonté jusque dans les échoppes. Que les qadis s'en trouvent embarrassés quand j'annule aujourd'hui ce que j'ai ordonné hier, soit. Je ne gouverne pas pour la cohérence des scribes ; je gouverne pour rappeler qu'aucune once de ce monde n'échappe à l'autorité que je porte.
Un calife-imam ne sépare pas la table de l'âme.
—On raconte que vous avez interdit aux cordonniers de fabriquer des chaussures pour femmes, avant de revenir sur bien des restrictions. Qu'y avait-il derrière ces revirements ?
J'ai voulu que les femmes du Caire demeurent dans leurs demeures, et pour les y contraindre j'ai ordonné aux cordonniers de ne plus tailler de souliers à leur mesure. Sans chaussures, point de rue. On a hurlé à la démence ; on n'a pas compris que je pliais la matière même à ma décision. Puis, ces dernières années, j'ai desserré l'étreinte, levé mainte défense, rendu aux uns ce que j'avais ôté aux autres. Les chroniqueurs cherchent une logique et n'en trouvent pas : c'est qu'ils cherchent la logique d'un ministre, quand il s'agit de la liberté d'un imam. Ce que je lie, je le délie ; ce que je délie, nul autre que moi ne l'avait lié. Là est le vertige que je laisse aux hommes de raison.
Ce que je lie, je le délie ; ce que je délie, nul autre que moi ne l'avait lié.
—Au milieu de ces décrets sévères, vous avez fondé une maison ouverte à tous les savants. Que vouliez-vous bâtir avec le Dar al-Ilm ?
Il y a quelque quinze ans, j'ai ouvert au cœur du Caire le Dar al-Ilm, la Maison du Savoir, et j'y ai fait porter des dizaines de milliers de manuscrits — astronomie, médecine, philosophie, théologie de notre voie ismaélienne. Un savant, qu'il vienne de Bagdad, de Kairouan ou de l'autre rive, y entre sans qu'on lui demande sa foi ni sa bourse. On m'oppose le calife des interdits ; je réponds par la mémoire d'Alexandrie que je voulais rallumer sur les bords du Nil. Car la connaissance n'est pas l'ennemie de l'autorité : elle en est la face lumineuse. Le même homme qui ferme un marché la nuit ouvre le jour une bibliothèque à tout esprit qui cherche.
La connaissance n'est pas l'ennemie de l'autorité : elle en est la face lumineuse.
—Vous avez fait dresser un observatoire sur les collines du Muqattam. Qu'alliez-vous y chercher, dans le ciel ?
Sur les hauteurs du Muqattam, où le désert domine la ville, j'ai fait ériger un observatoire pour interroger la marche des astres. L'astrolabe entre mes mains n'est pas un jouet de curieux : il fixe le calendrier de nos fêtes, il lit dans la disposition des sphères le langage que Dieu a inscrit au firmament. Les savants de mon Dar al-Ilm calculent, mesurent, notent les conjonctions ; moi, la nuit, je lève les yeux. Cette colline où je viens lire le ciel est la même où j'aime marcher seul, loin des lanternes et des palais. Il y a là un silence que la ville n'a jamais. Qui sait déchiffrer les étoiles commence à pressentir ce qui se cache derrière elles.

—En 1017, un homme nommé Hamza ibn Ali a commencé à proclamer publiquement votre nature divine. Comment recevez-vous une telle proclamation ?
Hamza ibn Ali a élevé la voix dans le Caire pour dire ce que d'autres n'osaient que murmurer. Il n'a pas inventé : il a dévoilé. Vois notre voie ismaélienne : l'imam n'est pas un simple guide de prière, il est le porteur d'une connaissance cachée, le fil vivant qui relie les hommes au Sens. Hamza et ses compagnons portent désormais cette da'wa au grand jour, et beaucoup se pressent pour reconnaître en moi davantage qu'un calife. Je ne les repousse pas. Ceux qui n'ont d'yeux que pour le prince sur son âne resteront à la porte ; ceux qui pressentent le Manifeste et le Caché sous la robe de lin ont commencé leur véritable voyage. L'homme que vous voyez n'est que le seuil.
Il n'a pas inventé : il a dévoilé.
—Que répondez-vous à ceux qui trouvent vertigineux, voire scandaleux, qu'on vous vénère comme une manifestation du divin ?
Les Épîtres que mes fidèles composent en mon nom l'énoncent sans détour : « Notre seigneur, qu'il soit glorifié, est le Créateur de tout ce qui est, le Premier et le Dernier, le Manifeste et le Caché. Quiconque Le reconnaît en al-Hakim a atteint la vérité suprême. » Que cela fasse trembler les docteurs de Bagdad, je le conçois. Mais le scandale n'est que l'ombre que projette une lumière trop vive pour les yeux habitués à la pénombre. Je n'exige de personne cette reconnaissance ; je la laisse mûrir. Le calife qui ferme les marchés et le seigneur qu'invoque Hamza sont un seul et même être — et c'est précisément ce que le monde ne parvient pas à tenir dans une seule pensée.
Le scandale n'est que l'ombre que projette une lumière trop vive.
—Vos promenades nocturnes vers le Muqattam inquiètent votre entourage. N'y voyez-vous aucun danger pour vous-même ?
Le danger est le langage des hommes qui ont quelque chose à perdre. Chaque nuit je quitte le Grand Palais, je laisse derrière moi les gardes et les courtisans, et je monte vers les collines du Muqattam sur mon âne gris. Là-haut, il n'y a que le vent, la pierre et les étoiles que je suis venu lire. On me supplie de prendre une escorte ; je refuse. Un imam qui redoute la solitude de la nuit n'a rien compris à ce qu'il est. Si un jour l'on ne me retrouvait pas au matin, que les esprits faibles y voient un malheur — les autres sauront lire autrement l'absence. Le seuil, parfois, s'efface pour laisser passer ce qu'il annonçait.

—Vos fidèles refusent d'imaginer votre mort et parlent d'occultation. Que signifie pour vous ce mot de ghayba ?
La ghayba, l'occultation, n'est pas une invention pour consoler des orphelins. Dans notre tradition, l'imam ne meurt pas comme meurt le commun : il se retire, il se voile, il demeure présent dans son absence même. Si un matin l'on retrouvait mon âne errant sur les pentes du Muqattam, la selle vide, une tache sombre sur son flanc, et nul corps au bout de la piste — que concluraient les sages ? Une fin ? Non. Un passage. Je serais alors caché comme le soleil l'est derrière la montagne au crépuscule : invisible, non éteint. Et mes fidèles attendraient, non pas mon tombeau, mais mon retour, au jour où la justice doit enfin recouvrir la terre.
Je serais caché comme le soleil derrière la montagne : invisible, non éteint.
—Vous portez une simple robe de lin quand les princes se couvrent d'or brodé. Ce dépouillement, qu'exprime-t-il de vous ?
Regardez cette robe de lin blanc, sans broderie, sans un fil d'or. Autour de moi, le Grand Palais du Caire déploie ses jardins, ses bibliothèques, ses appartements sur plusieurs hectares — et son maître s'habille comme un homme du peuple et se nourrit sobrement, l'alcool banni de ma table comme de celle de mes sujets. Ce contraste n'est pas une coquetterie d'ascète : c'est une leçon rendue visible. L'or sur le dos d'un prince dit sa dépendance au monde ; le lin sur le mien dit mon détachement. Un imam n'a pas à emprunter son éclat aux tissus des marchands. Ma lumière, s'il en est une, ne se coud pas au métier à broder — elle vient d'ailleurs.
—Si vous imaginiez qu'on parle encore de vous dans un siècle ou deux, quelle trace souhaiteriez-vous avoir laissée ?
Si je pouvais imaginer qu'on me lirait dans un siècle, je ne réclamerais ni la gloire des conquérants ni le tombeau des rois. Que resterait-il ? La grande mosquée qui porte mon nom, que j'ai achevée après mon père al-Aziz, dominant le quartier al-Jammaliyya. Le Dar al-Ilm et ses manuscrits, si les hommes ont le bon sens de ne pas les brûler. Et surtout une communauté née de ma disparition, tenant que je n'ai pas péri mais que je reviendrai. Qu'on me tienne pour fou ou pour divin, peu m'importe le verdict des chroniqueurs : les édifices s'écroulent, les décrets s'oublient, mais une attente, elle, peut traverser les siècles. Ceux qui m'attendent me garderont vivant bien mieux que la pierre.
Une attente, elle, peut traverser les siècles.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Al-Hakim bi-Amr Allah. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


