Dialogue imaginaire entre Bernard Le Bovier de Fontenelle et Anne Thérèse de Marguenat de Courcelles, marquise de Lambert
par Charactorium · Anne Thérèse de Marguenat de Courcelles, marquise de Lambert · Lettres · Sciences · Philosophie · Politique · 5 min de lecture

C'est un mardi soir de l'automne 1730, à l'Hôtel de Nevers, rue de Richelieu. Les bougies de cire achèvent de se consumer ; les derniers habitués sont partis, et il ne reste que le froissement des soieries et l'odeur tiède de la cire. Bernard Le Bovier de Fontenelle, fidèle des mardis depuis plus de vingt ans, s'attarde auprès de son amie la marquise, un carnet à la main. Ce soir, il ne vient pas débattre de Newton ni des tourbillons : il veut interroger la femme derrière la maîtresse de maison.
—Ma chère marquise, on murmure dans Paris que ce salon serait l'antichambre de l'Académie. Toi qui m'as tant recommandé, dis-moi : ce pouvoir te pèse-t-il ?
Toi qui es bien placé pour le savoir, mon cher Fontenelle, tu sais que je n'ai jamais tenu ni plume ni sceau d'académicien. Je n'ai fait qu'ouvrir ma porte le mardi et laisser les esprits se frotter les uns aux autres. Que La Motte ou toi soyez venus ici avant que l'illustre compagnie vous accueille, cela ne me donne aucun pouvoir : cela me donne des amis. On dit que je prépare les candidats ; je dis, moi, que je les écoute. Une femme exclue de ces bancs n'a d'autre magistrature que celle de la conversation, et celle-là, nul ne me la retirera.
Une femme exclue de ces bancs n'a d'autre magistrature que celle de la conversation.
—Je me souviens du soir où le jeune président de Bordeaux nous lut ses Lettres persanes. Que gardes-tu de cet homme et de ce qu'il devint ici ?
Ah, Montesquieu ! Je le revois, grave et vif à la fois, éprouvant sur nous ses Persans comme on essaie une étoffe à la lumière. Ce que j'aime dans mon salon, c'est précisément cela : un livre n'y naît pas seul, il se façonne dans le heurt des objections. Je crois que nos disputes du mardi ont travaillé sa pensée politique autant que ses lectures solitaires. Voilà ce qu'un salon peut faire, mon ami : non point enseigner, mais fournir le creuset où les idées se décantent. Toi-même, combien de tes réflexions as-tu essayées ici avant de les livrer au public ?
Un livre n'y naît pas seul, il se façonne dans le heurt des objections.
—Tes Avis d'une mère à son fils ont fait le tour de l'Europe. Avais-tu songé, en les écrivant, à un autre lecteur que ton propre enfant ?
Jamais, je te le jure. Ces pages, je les ai tracées pour mon fils, comme une mère parle le soir à son enfant : sans témoin, sans dessein de gloire. Je voulais lui graver dans l'âme que la vertu seule donne une véritable noblesse, et que les titres ne prêtent qu'un faux éclat à qui en est dépourvu. Qu'on les ait imprimés, réédités, traduits en des langues que je ne lis pas — voilà qui me confond encore. Une confidence de famille devenue leçon publique : je n'y ai nul mérite, seulement la surprise. Le hasard fait parfois aux femmes la réputation qu'elles n'osaient réclamer.
La vertu seule donne une véritable noblesse ; les titres ne prêtent qu'un faux éclat.
—Tu as désavoué tout haut cette édition de La Haye de tes Réflexions. Pourtant tu n'en as jamais renié le fond. Comment tenir les deux ensemble ?
Tu touches là, mon ami, à ce qui fait la difficulté de ma condition. Ce texte courait en manuscrit ; on l'a saisi, imprimé sans mon congé, jeté au public comme on livre une femme aux commérages. La bienséance m'obligeait à me plaindre de l'audace — et je m'en suis plainte. Mais reprendre mes idées ? Jamais. On ôte aux femmes l'éducation, puis on leur reproche de n'avoir ni savoir ni vertu : cette injustice-là, je la maintiens criante. J'ai désavoué la manière, non la pensée. Une salonnière doit ménager sa réputation ; une femme qui pense n'a pas à ménager la vérité.
J'ai désavoué la manière, non la pensée.
—Nous nous connaissons de longue date, mais tu m'as peu parlé des années d'après le marquis. Ce procès pour ta dot, que t'a-t-il appris ?
Il m'a appris, mon cher Fontenelle, ce qu'aucun livre ne m'avait enseigné : la fragilité d'une femme devant la loi. À la mort de mon mari, en 1686, j'ai vu ma dot engloutie dans ses dettes, et j'ai dû plaider des années pour reprendre mon propre bien. Songe à cela : une femme de qualité réduite à mendier devant les juges ce qui lui appartenait. C'est dans ces couloirs de palais, humiliée et obstinée, que j'ai compris pourquoi il faut instruire les filles. Une femme sans savoir est doublement démunie : sans droit et sans défense. J'ai gagné mon procès ; j'y ai surtout gagné une conviction.
Une femme sans savoir est doublement démunie : sans droit et sans défense.

—Ces Avis à ta fille, plus rares que ceux au fils, disent que la femme n'a que deux partis. Pourquoi ce choix si tranché, sans milieu ?
Parce que le monde ne laisse aux femmes nul repos entre les deux. J'ai écrit qu'elles ont deux partis : la retraite et les occupations sérieuses, ou le monde et la coquetterie — et qu'il n'est point de milieu qui ne les dégrade. C'est dur, je le sais. Mais regarde autour de nous, mon ami : celles qui flottent entre l'étude et la mondanité ne récoltent que le mépris des deux camps. À ma fille, j'ai voulu donner le courage de choisir le parti grave, celui de l'esprit. Non que je condamne la grâce ; mais je veux qu'elle repose sur autre chose que le fard.
Il n'est point de milieu qui ne les dégrade.
—Toi qui reçois le mardi depuis plus de vingt ans, avoue-le : que cherches-tu vraiment en réunissant chez toi tant d'esprits rivaux ?
Ce que je cherche ? La conversation, tout simplement — mais entends-moi bien, cet art n'a rien de simple. Réunir sous un même toit des orgueils, des talents, des humeurs contraires, et faire que rien ne se rompe : voilà mon ouvrage. Je choisis mes sujets le matin comme un général dispose ses troupes, je place chacun où sa lumière portera le mieux. Tu m'as vue mille fois éteindre une pique d'un mot, relancer un silence d'une question. Un salon bien tenu est une œuvre qui ne laisse aucune trace écrite — elle meurt avec la nuit. C'est là, peut-être, la seule œuvre vraiment digne d'une femme de mon temps.
Un salon bien tenu est une œuvre qui ne laisse aucune trace écrite.

—Ce printemps, Marivaux nous a lu les premières scènes de son Jeu de l'amour et du hasard. Qu'attends-tu de ces jeunes plumes que tu accueilles ?
J'attends qu'elles osent. Marivaux a cette délicatesse à démêler les mouvements du cœur qui manque à tant de nos graves auteurs ; en l'écoutant, j'ai senti qu'une langue nouvelle se cherchait sous nos yeux. Mon rôle n'est pas de les corriger — je ne suis ni pédante ni magister — mais de leur offrir une oreille exigeante et bienveillante à la fois. Une jeune plume a besoin d'un premier public qui ne flatte ni n'écrase. Voilà pourquoi j'ouvre ma porte aux commençants autant qu'aux illustres : le salon d'aujourd'hui prépare les esprits de demain, et j'aime à croire que j'y sème plus que je n'y récolte.
Une jeune plume a besoin d'un premier public qui ne flatte ni n'écrase.
—Nous vieillissons tous deux, mon amie, et je te sais méditant sur ce sujet. Comment prends-tu ton parti de l'âge qui vient ?
Décidément, et sans façon. Je me dis souvent que la vieillesse est un état dont il faut prendre le parti : ou l'on s'y résigne avec sagesse, ou l'on y résiste avec ridicule. J'ai trop vu de coquettes surannées se débattre contre le miroir pour vouloir leur ressembler. Ce que l'âge m'ôte en éclat, il me le rend en liberté : je n'ai plus rien à prouver ni à ménager. Mes mardis, mes livres, mes amis fidèles comme toi — voilà des biens que les années ne ternissent point, au contraire. On croit la vieillesse un déclin ; j'y trouve, moi, une manière de dépouillement qui ressemble fort à la paix.
Ce que l'âge m'ôte en éclat, il me le rend en liberté.
—Puisque nous parlons d'amitié — la nôtre a tant duré — dis-moi ce que tu mets sous ce mot que tu chéris tant.
Rien de moins qu'un commerce d'âme à âme, mon cher Fontenelle. L'amitié véritable ne peut exister qu'entre des personnes qui ont les mêmes principes et les mêmes sentiments sur l'honneur et la vertu — tout le reste n'est que voisinage ou intérêt déguisé. Regarde ce qui nous lie depuis tant d'années : ni toi ni moi n'attendons rien l'un de l'autre que la franchise. Voilà pourquoi je la distingue absolument de la flatterie, qui abonde dans les salons et que je hais. On m'entoure de complaisants ; je ne compte, en vérité, qu'une poignée d'amis. Tu es de ceux-là, et ce soir même en est la preuve : tu m'interroges au lieu de me louer.
L'amitié véritable est un commerce d'âme à âme ; tout le reste n'est que voisinage ou intérêt déguisé.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Anne Thérèse de Marguenat de Courcelles, marquise de Lambert. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


