Interview imaginaire avec Âu Cơ
par Charactorium · Âu Cơ (2825 — 2520) · Mythologie · 6 min de lecture
On raconte qu'au pied des monts de Phong Châu, là où le brouillard s'accroche aux cimes comme un souffle de fée, une femme veille encore. Nous l'avons rencontrée au seuil d'une grotte, vêtue de blanc, tandis que le vent portait des voix d'enfants venues de très loin. Âu Cơ, mère des cent fils, a accepté de parler de ce que la tradition murmure d'elle depuis les origines.
—Comment est venu jusqu'à vous celui que l'on nomme le seigneur-dragon ?
Je vivais retirée dans une grotte des montagnes du Nord, là où le silence a le goût de la pierre humide. Un jour la roche s'est mise à chanter : Lạc Long Quân, seigneur des eaux, avait pris les traits d'un beau jeune homme et s'avançait entouré de musiciens, comme si la montagne entière retenait son souffle. Devant moi un palais a surgi de rien, dressé en un battement de cœur — je n'avais jamais vu pareille demeure, et pourtant je m'y suis sentie attendue. Nous nous sommes établis à Long Đài, dans une lumière qui ne connaissait ni le jour ni la nuit ordinaires. Ceux du peuple des montagnes disent que je suis Tiên, fée des cimes ; lui venait des profondeurs. Rien ne nous destinait l'un à l'autre, et c'est peut-être pour cela que nous nous sommes reconnus.
Devant moi un palais a surgi de rien, et pourtant je m'y suis sentie attendue.
—Vous souvenez-vous du jour où vous avez porté ce qui allait devenir tout un peuple ?
Je n'ai pas mis au monde un enfant, ni dix, mais un unique sac — un bọc trứng renfermant cent œufs. La tradition ne ment pas si elle avoue mon effroi : j'ai d'abord cru à un mauvais présage, et j'ai abandonné ce sac dans un champ, le cœur lourd d'une peur que nulle mère ne devrait connaître. Puis, après six ou sept jours, l'enveloppe s'est ouverte d'elle-même. Cent garçons en sont sortis, et ils ont grandi sans que j'aie besoin de les nourrir au sein — comme si la terre et le ciel se chargeaient de les faire hommes. J'ai compris alors que ce que j'avais pris pour un malheur était la semence d'un peuple entier. Le sac aux cent œufs, aujourd'hui, on le dit symbole de l'unité de tous les Viet.
Ce que j'avais pris pour un malheur était la semence d'un peuple entier.
—Que ressentiez-vous en regardant ces cent fils grandir si vite ?
Une mère apprend à connaître un enfant au fil des saisons ; moi, j'ai eu cent visages à aimer d'un seul coup, et pas le temps de la lente tendresse. Ils grandissaient sans lait, robustes, comme si chaque montagne du Nord leur prêtait sa force. Je les voyais courir dans les vallées de Phong Châu, et je me disais que je n'étais pas seulement leur mère mais la gardienne d'un commencement. Dans les récits que l'on chante encore, on me montre aussi parcourant le pays avec des herbes, soignant les malades — car une fée ne garde pas sa force pour elle. Ce n'est pas rien de porter cent destins : chaque fils était une route, et je savais déjà que ces routes, un jour, se sépareraient.
J'ai eu cent visages à aimer d'un seul coup, et pas le temps de la lente tendresse.
—Pourquoi un couple d'où naquit un peuple a-t-il fini par se déchirer ?
On ne marie pas impunément la montagne et l'abîme. Lạc Long Quân appartenait au Royaume des Eaux, et il y retournait longuement, me laissant seule avec nos fils, le regard tourné vers le Nord dont j'avais la nostalgie. Quand nous nous sommes retrouvés en terre de Tương, l'évidence nous a saisis : nos natures étaient inconciliables, l'eau contre la hauteur, le froid des sources contre le vent des cimes. Le vieux texte me prête ces mots, et je les reconnais : « Je suis originaire du Nord, j'ai vécu avec vous et nous avons eu cent fils, mais vous m'avez abandonnée sans les élever. » Ce n'était pas un reproche de rancune, mais le constat de deux mondes qui ne pouvaient tenir sous un même toit.
On ne marie pas impunément la montagne et l'abîme.
—Comment avez-vous vécu le partage de vos cent fils ?
Ce fut le geste le plus grave de ma vie légendaire : diviser en deux ce que j'avais porté d'un seul sac. Cinquante fils sont descendus vers la mer, suivant leur père Lạc Long Quân dans le royaume des eaux ; cinquante sont montés avec moi vers les hauteurs, jusqu'à Phong Châu. On croit qu'une mère se brise à séparer ses enfants — moi, j'ai compris que je les rendais au monde. La mer avait besoin d'hommes, la montagne aussi ; en nous partageant, nous n'appauvrissions rien, nous répandions. Aujourd'hui encore, quand un pêcheur du delta et un montagnard des cimes se rencontrent sans se connaître, ils sont frères sans le savoir. Voilà ce qu'un déchirement peut engendrer : une parenté plus vaste que le sang.
En nous partageant, nous n'appauvrissions rien, nous répandions.
—Que représente pour vous ce fils aîné devenu roi ?
Mon fils aîné, resté avec moi à Phong Châu, fut intronisé sous le nom de Hùng Vương, et de lui naquit le royaume de Văn Lang, le premier que la terre des Viet ait connu. Je ne l'ai pas fait roi par ambition ; il l'est devenu parce qu'un peuple, pour tenir, a besoin d'un cœur et d'un nom. Le voir prendre place à la tête de ses frères, c'était voir le sac aux cent œufs porter enfin son vrai fruit — non pas cent solitudes, mais une lignée. Les rois qui lui succédèrent gardèrent ce titre comme on garde un feu. Je ne suis pas certaine d'avoir régné ; mais j'ai enfanté ceux qui régneraient, et pour une mère des origines, c'est là toute la couronne.
Non pas cent solitudes, mais une lignée.
—Que diriez-vous à ceux qui font remonter jusqu'à vous l'origine d'une nation ?
Je leur dirais de se méfier de l'orgueil et de garder l'humilité de la source. Văn Lang n'était qu'un commencement fragile, un royaume dressé au pied des montagnes du Nord, et pourtant tout ce qui a suivi y plonge ses racines. Les lettrés, bien plus tard, ont voulu mettre mon histoire par écrit dans leurs grandes chroniques, comme pour ancrer une nation dans le sol de la légende. Je n'ai pas besoin de ces honneurs : il me suffit qu'un enfant, ce soir, apprenne qu'il descend d'une fée et d'un dragon. Une origine n'est pas un titre de gloire, c'est une dette envers ceux qui viendront. Qui se sait né d'un sac d'œufs partagé ne peut mépriser son voisin.
Une origine n'est pas un titre de gloire, c'est une dette envers ceux qui viendront.
—On vous nomme Tiên, la fée. Comment portez-vous cette part surnaturelle ?
Tiên : c'est ainsi que l'on désigne les êtres immortels des montagnes, et l'on m'a rangée parmi eux. Face à moi, Lạc Long Quân était Long, le dragon des eaux. De cette union impossible, le peuple a tiré une formule qu'il se transmet comme un mot de passe entre les générations : Con Rồng cháu Tiên, « enfants du Dragon et de la Fée ». Je n'ai pas choisi d'être fée ; c'est la tradition qui m'a donné des ailes de phénix et, dans certains récits, une robe de plumes pour échapper au danger. Ce qui me touche, ce n'est pas d'être adorée, mais d'entendre un peuple entier se reconnaître dans un couple que tout opposait. Être fée, ici, ne veut pas dire régner sur le ciel : cela veut dire n'être jamais tout à fait absente des vivants.
Con Rồng cháu Tiên : un peuple entier se reconnaît dans un couple que tout opposait.
—Que ressentez-vous en sachant qu'un temple vous est encore consacré ?
À Hiền Lương, dans la province de Phú Thọ, se dresse un temple qu'on m'a dédié, le Đền Mẫu Âu Cơ, élevé jadis sous une dynastie lointaine et où l'encens brûle encore. J'y suis honorée non comme une reine, mais comme une mère — Mẫu, celle dont on quête la protection. On m'y prête les gestes d'une fée guérisseuse, parcourant monts et vallées avec des herbes pour soulager les humbles. Je ne sais si j'ai jamais soigné qui que ce soit ; mais je sais que le besoin d'une mère qui veille ne s'éteint pas avec les siècles. Voir des mains inconnues déposer des offrandes devant mon nom, c'est comprendre qu'une légende ne meurt pas : elle change seulement de génération pour continuer d'aimer.
Une légende ne meurt pas : elle change de génération pour continuer d'aimer.
—Avec le recul de la légende, regrettez-vous cette grotte du Nord où tout a commencé ?
La grotte des montagnes, je ne l'ai jamais vraiment quittée. Elle fut mon refuge avant que Lạc Long Quân ne fasse surgir son palais, et c'est vers ces hauteurs que je suis remontée après le partage de nos fils. La montagne est ma nature ; l'eau était la sienne. Regretter ? Une fée ne regrette pas, elle demeure. Je repense parfois à ce palais apparu par magie, à Long Đài où le temps ne pesait pas — un bonheur trop pur pour durer, comme tout ce qui touche au merveilleux. Mais si je devais tout revivre, je reprendrais le sac aux cent œufs sans trembler cette fois. Car j'ai vu ce qu'il en est sorti : non pas mon histoire, mais celle d'un peuple qui, aujourd'hui encore, se dit fils du Dragon et de la Fée.
Une fée ne regrette pas, elle demeure.
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Âu Cơ. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


