Dialogue imaginaire entre Andrea Dworkin et Catharine MacKinnon
par Charactorium · Catharine MacKinnon (1946 — ?) · Société · Philosophie · Politique · 5 min de lecture

C'est dans un petit appartement de Minneapolis, à l'hiver 1983, que Andrea Dworkin vient retrouver Catharine MacKinnon. Sur la table basse traînent les brouillons annotés de l'ordonnance qu'elles rédigent ensemble, à côté d'un thé qui refroidit. Elles se connaissent depuis peu mais se sont reconnues aussitôt, deux voix du féminisme radical convaincues que le droit peut être une arme. Andrea est venue moins pour interroger que pour comprendre le chemin qui a mené sa camarade jusqu'ici.
—Catharine, avant ton livre de 1979, une femme harcelée à son travail n'avait aucun mot juridique pour dire ce qu'elle subissait. D'où t'est venue cette idée ?
De l'écoute, Andrea. J'ai entendu des femmes décrire des choses qui n'avaient pas de nom, donc pas d'existence devant un tribunal. Un supérieur qui exige du sexe contre un emploi utilise un pouvoir tiré d'une sphère pour imposer une privation dans une autre — c'est cela, la mécanique. Le Titre VII du Civil Rights Act de 1964 interdisait déjà la discrimination sexuelle au travail : il suffisait de démontrer que le harcèlement en était une. Tant qu'un tort n'a pas de nom, il n'existe pour personne sauf pour celle qui le porte dans son corps. J'ai voulu lui donner ce nom pour qu'il devienne enfin visible aux yeux du droit.
Tant qu'un tort n'a pas de nom, il n'existe pour personne sauf pour celle qui le porte dans son corps.
—Tu écris ta théorie, et sept ans plus tard la Cour suprême te cite dans l'arrêt Meritor. Quand tu rédigeais, imaginais-tu qu'elle irait si loin ?
Non, on n'écrit pas en pariant sur la Cour suprême, on écrit parce qu'on ne peut pas faire autrement. Mais je savais que l'argument était juste, et un argument juste finit par trouver sa route. En 1986, dans Meritor Savings Bank v. Vinson, les juges ont reconnu que le harcèlement était bien une discrimination au sens du Titre VII, exactement comme je l'avais soutenu. Ce jour-là, ce n'est pas mon nom qui comptait, c'est que des millions de femmes gagnaient enfin un recours. La théorie qui reste dans les revues ne protège personne ; celle qui entre dans un prétoire change des vies. Voilà ce que je cherche.
La théorie qui reste dans les revues ne protège personne ; celle qui entre dans un prétoire change des vies.
—Tu répètes que la sexualité n'est pas une donnée de nature. C'est une position qui te vaut bien des colères. Pourquoi y tiens-tu tant ?
Parce que si la situation des femmes n'est pas biologique, alors la sexualité doit être largement un construit social. Cela ne veut pas dire qu'elle n'a aucune base dans la réalité matérielle, ni qu'elle n'est pas réelle — elle l'est terriblement. Mais ce qui est construit peut être défait. Tant qu'on croit que la domination découle de la nature, on la subit comme une fatalité. Le jour où l'on voit qu'elle est fabriquée, dans les rapports concrets de pouvoir, elle devient un objet politique. Kate Millett l'avait pressenti dès 1970 : le lit est un lieu politique. Je ne fais que suivre ce fil jusqu'au bout, jusqu'au droit.
Ce qui est construit peut être défait ; le jour où l'on voit que la domination est fabriquée, elle devient un objet politique.
—On nous oppose toujours l'égalité, la belle égalité qui traite tout le monde pareil. Toi, tu dis que cette égalité-là ment. Explique-moi.
L'égalité formelle consiste à appliquer la même règle à tous. Cela paraît noble, mais applique la même règle à des gens placés dans des situations inégales, et tu ne corriges rien : tu reproduis l'inégalité sous une apparence de neutralité. C'est le piège. L'État, à travers le droit, institutionnalise la domination des hommes précisément en la déguisant en objectivité. Le droit interdit le viol, mais il le définit de façon à le rendre presque impossible à prouver. Ce que je réclame, c'est une égalité substantielle qui regarde en face les rapports de pouvoir réels. Traiter à l'identique des inégaux, ce n'est pas de la justice, c'est de la domination bien élevée.
Traiter à l'identique des inégaux, ce n'est pas de la justice, c'est de la domination bien élevée.
—Dans le livre que tu prépares sur l'État, tu vas jusqu'à dire que le droit est masculin. N'as-tu pas peur qu'on t'accuse de tout condamner en bloc ?
On m'accusera de tout, Andrea, tu le sais mieux que quiconque. Mais dire que le droit est masculin, ce n'est pas dire que chaque juge est un tyran. C'est constater que le point de vue qui se croit neutre, universel, objectif, est en réalité le point de vue de ceux qui ont écrit les règles. L'objectivité du droit est la subjectivité des hommes érigée en norme. Mon travail, dans cet ouvrage, est de rendre ce point de vue visible en tant que point de vue. Une fois qu'on l'a vu, on ne peut plus le prendre pour la vérité éternelle. C'est un ouvrage de démasquage autant que de théorie.
L'objectivité du droit est la subjectivité des hommes érigée en norme.

—Nous voici toutes les deux penchées sur cette ordonnance de Minneapolis. Rappelle-moi ce qui nous a convaincues d'attaquer la pornographie par le droit civil.
Le refus de la traiter comme une simple idée qu'on protège au nom de l'expression. Toi et moi partons du même constat : la pornographie ne se contente pas de dépeindre la hiérarchie des sexes, elle la crée. Des femmes réelles servent à la fabriquer, des femmes réelles y sont blessées, et d'autres sont blessées par son usage. Alors notre ordonnance permet aux victimes de poursuivre les producteurs au civil, pour discrimination sexuelle. Nous ne demandons pas à la police de censurer ; nous donnons aux femmes un droit d'agir elles-mêmes. C'est notre pari commun, Andrea : remettre le pouvoir juridique entre les mains de celles qui ont été utilisées.
La pornographie ne se contente pas de dépeindre la hiérarchie des sexes, elle la crée.
—Le conseil municipal a voté notre texte deux fois, et deux fois le maire a mis son veto au nom du premier amendement. Comment tiens-tu face à ce mur ?
Je tiens parce que le mur me donne raison. Quand on répond à des femmes blessées que la liberté d'expression prime sur leur dignité, on avoue exactement ce que nous dénonçons : que la parole des puissants pèse plus que le corps des dominées. Le premier amendement est brandi comme un bouclier par ceux qui profitent du système. Le veto n'est pas une défaite de l'argument, c'est la révélation de qui décide. Nous avons perdu le vote, mais nous avons gagné la clarté. Un jour, ce que nous écrivons aujourd'hui dans cette pièce paraîtra une évidence — pour l'instant, il fallait simplement oser l'écrire.
Le veto n'est pas une défaite de l'argument, c'est la révélation de qui décide.

—Toi et moi n'écrivons pas de la même manière — toi la juriste, moi l'écrivaine. Qu'est-ce que notre travail à quatre mains t'a appris ?
Que la colère et la précision ne s'opposent pas, elles se complètent. Toi, tu vas droit à la chair de la chose, tu nommes la violence sans l'adoucir, et moi je cherche la forme juridique qui la rendra opposable devant un tribunal. Seule, j'aurais peut-être laissé le droit émousser le tranchant du réel. Avec toi, je garde sous les yeux ce que nous défendons vraiment : des femmes, pas des concepts. Cette ordonnance porte nos deux voix, et c'est pour cela qu'elle sonne juste. Je ne crois pas que j'aurais osé aller aussi loin sans t'avoir à côté de moi à cette table.
La colère et la précision ne s'opposent pas, elles se complètent.
—Tu parles souvent de porter ces combats au-delà des frontières. Si un jour des femmes étaient violées en masse dans une guerre, que ferais-tu de notre théorie ?
Je la porterais devant les tribunaux internationaux, sans hésiter. Le viol commis systématiquement dans une guerre n'est pas un débordement de soldats, c'est une arme, un instrument de destruction d'un peuple à travers le corps de ses femmes. Il faut le faire reconnaître comme tel : crime de guerre, crime contre l'humanité. Le droit international a longtemps traité le viol comme un dommage collatéral, presque une note de bas de page. Or si les femmes étaient pleinement humaines, nous ne serions pas un butin qu'on distribue. Ce que nous théorisons ici, à Minneapolis, la subordination par la sexualité, vaut aussi sur les champs de bataille. La domination n'a pas de frontières, notre droit ne doit pas en avoir non plus.
Le viol de guerre n'est pas un débordement, c'est une arme : la destruction d'un peuple à travers le corps de ses femmes.
—Cette question, « les femmes sont-elles humaines ? », tu la poses presque comme une provocation. La crois-tu vraiment encore ouverte ?
Je la crois hélas très ouverte, Andrea. Regarde comment le monde traite celles qu'on vend, qu'on échange, qu'on réduit à l'état d'esclaves sexuelles et reproductives d'un pays à l'autre. Si les femmes étaient tenues pour pleinement humaines, tout cela serait impensable, insupportable, poursuivi partout. Or on l'accepte, on le tolère, on détourne les yeux. Ma question n'est pas rhétorique : elle mesure l'écart entre les grands principes proclamés et la vie réelle des femmes. Tant que cet écart existe, la réponse n'est pas acquise. Mon travail, au fond, consiste à forcer le droit à répondre oui — et à en tirer toutes les conséquences.
Ma question mesure l'écart entre les grands principes proclamés et la vie réelle des femmes.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Catharine MacKinnon. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


